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À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité

Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:

Pendant des années, Alain Rey a enchanté les matins de France Inter avec son mot du jour. Aujourd'hui il nous offre une sélection de ses chroniques écrites entre 2000 et 2005, quatre cents mots qui vont de « Racaille et Voyou » à « Victime », de « Torride » à « Mammouth », de « Tempête » à « Abracadabrantesque »…
Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités.
Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
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Que s’est-il donc passé pour qu’un endroit formidable soit devenu charmant ? Au XIXe siècle, on dit, selon l’origine du mot : une armée formidable, un coup formidable. Or, pour inspirer la crainte, il faut bien que l’armée et le coup soient importants ou intenses. L’idée de puissance se substitue à celle d’effroi et on passe de la guerre est formidable, « terrible », à l’idée que la guerre est une formidable connerie. Puis, de l’intensité, on est conduit à la taille surprenante, étonnante, renversante et enfin, à la qualité supérieure. Idée voisine avec épatant, qui épate, c’est-à-dire qui vous aplatit le nez, ou même avec étonnant, qui nous frappe de la foudre, étymologiquement.

De là à penser qu’Ernest Antoine Sellières a été frappé par la perspective d’un jour de travail en plus comme d’un coup de foudre, il y aurait un pas à ne pas franchir. L’origine des mots, c’est dangereux. Si nos entrepreneurs affirmaient : « Le Medef, c’est formidable », cela ne voudrait sûrement pas dire « c’est terrifiant ».

29 août 2003

Gène

Le gène, e accent grave, n’a rien à voir avec la gêne, circonflexe, qui croise deux origines, l’une germanique, l’autre hébraïque. Ghê-Hinnom, la vallée de l’Hinnom, près de Jérusalem, lieu maudit dans la Bible, fut le modèle des tourments, géhenne, avant de devenir simple gêne.

Il en résulte que, là où il y a du gène, il peut y avoir du plaisir ; en tout cas, il y a de la vie. À notre époque, les gènes — accent et sujet graves — nous obsèdent et on leur attribue un pouvoir quasi magique. On entend parler du gène de ceci ou de cela, ceci et cela étant des maladies, des tendances, des attitudes psychologiques, et j’en passe. Le gène, dans l’imaginaire collectif, serait notre destin matérialisé, comme l’étaient au XIXe siècle les bosses du crâne du docteur Gall — vous savez, celle des maths, si rare dans nos écoles.

Le gène, disons que c’est un petit livre moléculaire écrit dans une langue bizarre, avec quatre lettres combinées en séquences, qui font un immense texte tortillé en double hélice (on le sait grâce à MM. Crick et Watson), le génome. Très compliqué. Ce qui l’est aussi, compliqué, ce sont les mots. Gène, terme inventé en 1909 par le biologiste danois Johannsen, est pourtant un vocable tout simple, ce qui facilita son adoption, à partir de l’allemand Gene, dans diverses langues. Côté sens, c’est le représentant d’une famille de mots immense et variée, provenant du grec genos, qui veut dire « naissance, famille, descendance » — on le retrouve dans genèse, l’origine du monde, rien que ça, dans génital, dans généreux — mot qui signifie d’abord « bien né, de noble descendance » —, dans généalogie et, sinistrement, dans génocide. Et il y a aussi générer, génération, genre, « de même origine », qui sert à classer, et même les gens, les humains, ceux qui représentent le « genre humain », justement. C’est dire que le gène, sans qu’on l’ait souhaité, possède un pouvoir extraordinaire, pouvoir de causalité tel qu’on risque d’en oublier d’autres, qui ne sont pas hérités, héréditaires, innés, naturels, mais culturels, venant de l’éducation, des relations entre personnes. Explorer les gènes pour prévoir les risques de maladies, bien sûr ; en faire de petits génies — le génie était une divinité qui présidait à la naissance et au destin de chacun — qui règlent entièrement notre vie et notre avenir, ce serait tomber dans la simplification scientiste. Trop de gène me gêne.

8 septembre 2003

Hécatombe

Le débat autour des effets meurtriers de la canicule entraîne l’emploi d’un vocabulaire sinistre. Chose naturelle mais insupportable, la fin de la vie humaine suscite des manières de dire détournées, des euphémismes, comme « il n’est plus », « elle a disparu ».

Parlant des nombreuses victimes d’une chaleur inhabituelle, on entend parler d’hécatombe.

Heureusement que nous avons perdu notre grec avec notre latin, sinon nous trouverions cet hécatombe un peu léger. Hekaton, c’est « cent », on le retrouve comprimé dans hecto : hectomètre, hectolitre. Hécatombe, c’est « hectobœuf », car la fin du mot hécatombe, c’est bien bous, « le bœuf ». Le mot grec hekatombê, « cent bœufs », s’appliquait au sacrifice public où l’on tuait religieusement un grand nombre d’animaux. Déjà dans le texte de L’Iliade, l’hekatombê est le sacrifice solennel d’un grand nombre de bœufs, de moutons, c’est-à-dire des animaux les plus précieux.

Peu importait le nombre et même la nature des bêtes sacrifiées : le mot exprimait l’importance et la solennité d’un acte collectif, volontaire et pieux. En français, on emploie hécatombe dès le XVIIe siècle pour un massacre d’êtres humains. Cela se passe à une époque où les guerres de Religion faisaient rage. Le massacre — mot apparenté à massue — est un acte de violence volontaire et massif ; l’hécatombe, aujourd’hui, c’est la mort de nombreuses victimes. On l’a surtout employé pour les accidents de la route, aujourd’hui en baisse, heureusement.

Le problème de tels mots, et en particulier d’hécatombe, c’est la responsabilité. On dit que c’est la route, la chaleur, la maladie, l’âge qui tue, non plus le prêtre qui décidait du sacrifice, non plus ceux qui procèdent à un massacre.

Alors qu’un massacre est un meurtre collectif, une hécatombe est aujourd’hui sans tueur. La recherche des responsabilités humaines, sans doute nécessaire, ne peut effacer l’évolution inéluctable du sens des mots : hécatombe a cessé de parler de « sacrifice », mais pas de « victime ».

9 septembre 2003

Racisme

Ce n’est pas seulement pour saluer l’ex-animateur de SOS racisme[51] que j’ai choisi ce mot sinistre. C’est une plaie sociale et idéologique toujours vivante, qui existe depuis des siècles, mais qui n’a été désignée qu’à la fin du XIXe. C’est alors qu’on a tiré du mot race le dérivé raciste en 1892, puis racisme en 1902.

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51

Harlem Désir était l’invité de France Inter ce jour-là.

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