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À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité

Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:

Pendant des années, Alain Rey a enchanté les matins de France Inter avec son mot du jour. Aujourd'hui il nous offre une sélection de ses chroniques écrites entre 2000 et 2005, quatre cents mots qui vont de « Racaille et Voyou » à « Victime », de « Torride » à « Mammouth », de « Tempête » à « Abracadabrantesque »…
Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités.
Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
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26 août 2003

Déficit

Déficit, c’est un des rares mots français qui emprunte une forme latine jouant le rôle d’une phrase : exemple, lavabo, « je laverai ». Deficit, en latin, c’est tout simplement : « ça manque », « y en a pas » ; une forme du verbe deficere. On l’employait dans un inventaire, chaque fois qu’un objet prévu dans une liste était absent. De la même manière, lorsque plusieurs exemplaires de la même chose étaient bien là, on disait item, « le même, la même chose », pour ne pas se répéter. Un item, mot un peu prétentieux aujourd’hui, c’est une sorte de clone. Un déficit, c’est une absence.

Quand la maladie — pardon, chers économistes libéraux —, la maladie, dis-je, de la finance et de la spéculation gagne la France, au XVIIIe siècle, on appliqua déficit au manque d’argent dans un compte.

Nous avons appris avec inquiétude que le déficit budgétaire français atteignait des sommets « historiques », et qu’il fallait aller solliciter l’indulgence des autorités européennes, dont on n’est pas très sûrs qu’elles ne pratiquent pas elles-mêmes l’art du déficit.

On remarquera au passage que l’emploi latin de deficit, « y en a pas », est fort commode pour répondre à une demande de dépense. De l’argent pour les hôpitaux ? Déficit. Une augmentation de salaire ? Désolé, déficit, déficit. Dommage que Molière n’ait pas brodé là-dessus…

Les déficits, cependant, ne sont pas seulement financiers : deficere a aussi donné déficient, défectueux et défection. On pourrait croire que le mot défaut fait partie de la famille, mais non, défaut vient de faillir, qui transmet l’idée de « tromperie », de « faute ». Le déficit est une simple absence constatée, alors que faute et défaut dénoncent l’erreur ou la malveillance humaines. Fernand Raynaud n’a pas dit : « y a comme un déficit » et, quand on refuse à quelqu’un ce qui lui est dû, c’est bien de défaut, sinon de faute, qu’il s’agit.

D’ailleurs, en psychologie, en médecine, lorsqu’une substance est en quantité insuffisante, on parle de déficit. En morale aussi : y a-t-il eu, dans la France caniculaire, de la part de la société, du gouvernement, un déficit de solidarité, de compassion, de générosité, d’imagination, de moyens ? À force de déficits objectifs, on finit tout de même par se dire : « y a comme un défaut », et là, ce n’est plus seulement un constat, mais une critique morale.

Certes, la critique est aisée. Mais le pire déficit n’est pas financier, il est humain : je soumets cette idée simple à Albert Jaccard, en guise d’hommage vraiment sincère.

27 août 2003

La suppression évoquée d’un jour férié, quoi qu’on en pense, attire l’attention sur cet adjectif, qui n’a guère d’autre emploi que jour férié. On peut cependant parler d’une date fériée. Dans la liturgie catholique, on cite aussi l’office ou la prière férial(e) — pluriel masculin fériaux —, mais le mot n’est pas connu des laïques. C’est le latin feriae, qui a aussi donné foire, et en espagnol feria — mot que les Nîmois pratiquent —, qui est responsable des jours fériés. Feriatus signifiait « oisif » et « festif ». Ce qui ne veut pas dire qu’on fasse la foire les jours fériés, mais que, naguère, c’était souvent jour de foire.

Dans la vie sociale, de tous temps, on a opposé des jours spéciaux aux jours normaux, consacrés au travail — « travailler », en latin operare, ouvrer en ancien français, qui a fourni le nom de jour ouvrable, ce qui n’a rien à voir avec ouvrir. D’ailleurs, il n’y a pas de jours « fermables », même si le gouvernement, dit-on, envisage de fermer un de ces jours de loisir, ce que fit naguère le gouvernement socialiste allemand.

Les jours fériés sont des moments particuliers, irréguliers, alors que le dimanche chrétien, le shabbat juif (samedi) ou le vendredi des musulmans reviennent tous les sept jours. À ces jours réservés à la religion, devenus dans nos régions laïcisées des jours à vacation sociale, s’ajoutent donc les jours appelés « fériés », consacrés soit à une fête religieuse (les lundis de Pâques et de Pentecôte, par exemple), soit à la mémoire nationale, soit enfin, le 1er mai, aux travailleurs alors dispensés de travailler.

Les jours fériés coûtent cher, à l’État, aux entreprises. Si on en chasse un, voilà des sous pour une bonne cause : M. Medef exulte. Mais si la chasse aux fériés est ouverte, les écologistes du travail — je veux dire les syndicats — s’insurgent.

Solidarité et compassion à l’égard des personnes âgées, bien sûr. Financement par des heures de travail récupérées sur un jour de repos légal, c’est peut-être autre chose. Les sondages disent que la majorité des Français est d’accord pour travailler un jour de plus. La majorité des Français trouve en effet qu’on ne travaille pas assez en France et qu’il y a trop de jours fériés. Mais, entre on ne travaille pas assez et je ne travaille pas assez, il y a un gros, un énorme hiatus. En outre, un jour férié, c’est abstrait ; mais le lundi de Pâques ou le 1er mai, c’est sacré. Passer du principe à la réalité ne va pas être, comme on dit, de la tarte.

28 août 2003

Formidable

C’est un mot, un adjectif, que nous employons tous les jours. On a relevé que M. Sellières, qui vient de nous rendre visite, avait dit de la suppression proposée d’un jour férié : « C’est formidable ! » Évidemment, cela exprimait le plaisir devant une mesure jugée excellente, mais aussi quelque surprise devant une si bonne nouvelle. Si le président du Medef était plus jeune, il aurait peut-être dit : c’est extra, super, terrible ou même, c’est mortel.

On aura remarqué que certains de ces mots, qui expriment une appréciation positive, comme terrible, mortel ou, justement, formidable, sont passés de la crainte au plaisir et à l’admiration. Ce qui demeure dans ce retournement de sens, c’est l’intensité de l’impression. Le latin formidabilis, d’où vint il y a six siècles le mot français, signifiait « effrayant, redoutable ». En latin, on est passé de l’idée d’« épouvantail » à celle de « terreur », c’est-à-dire d’un objet destiné à faire peur aux oiseaux, pas bien méchant, à la vraie trouille.

Équivalent à effrayant et redoutable, notre formidable est jusqu’au XIXe siècle un mot noble et terrifiant, un adjectif qui ne plaisante pas. Racine, dans Phèdre, parle d’un « temple sacré, formidable aux parjures » et Michelet, encore, d’un lieu « sinistre et formidable ». Il s’agissait du port militaire de Brest. Aujourd’hui, si je dis : « Brest est formidable », c’est que je m’y suis beaucoup plu et que j’adore cette ville où, malgré Prévert, il ne pleut pas sans cesse.

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