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À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité

Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:

Pendant des années, Alain Rey a enchanté les matins de France Inter avec son mot du jour. Aujourd'hui il nous offre une sélection de ses chroniques écrites entre 2000 et 2005, quatre cents mots qui vont de « Racaille et Voyou » à « Victime », de « Torride » à « Mammouth », de « Tempête » à « Abracadabrantesque »…
Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités.
Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
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Paradis

Ne pas faire de drame pour chaque mot et pour chaque boutade, a dit le Premier ministre, après une métaphore malheureuse. J.-P. R., s’il est Premier ministre en CDI, est un intermittent de la boutade.

Révélatrice, quand même, l’image d’un paradis sans socialistes et d’un purgatoire avec eux, autrement dit d’un paradis sans opposition notable. De l’enfer — lieu inférieur — au Ciel, en haut, c’est vrai, la pente est forte[50]. Chacun se fait de ce Ciel religieux l’image qu’il veut, et cela commence par le choix des mots. Sans en faire un drame, on notera que Jean-Pierre Raffarin n’a pas prononcé ciel, mais paradis, mot plus spécifique, plus théologique et plus chic ; mot rempli d’histoire, puisqu’il vient, par le grec, du persan. Dans cette langue comme en hébreu, il s’agit d’un enclos qui entoure un jardin et le sépare d’un monde extérieur inculte et hostile. Les rois perses avaient fait de cet enclos un beau parc et un véritable zoo, puisqu’ils y installaient leurs collections d’animaux. Avec la Bible, le paradis est un lieu de bonheur ; on sait comment il fut perdu par Ève et Adam — ladies first — par l’action diabolique, un diable dont la Genèse, plus prudente que le Premier ministre, omet d’indiquer les tendances politiques…

Rien ne nous dit que la métaphore controversée concernait ce paradis biblique, puis qu’il existe des paradis artificiels, célébrés par Baudelaire, mais énergiquement poursuivis par Nicolas Sarkozy, et même des paradis fiscaux, qui sont le rêve des gagneurs d’argent.

Le vrai paradis, en politique, serait-il un enclos réservé, où le pouvoir s’épanouit sans entrave et sans mauvaise volonté d’opposition ? Même s’il ne faut pas — comme on dit vulgairement — faire un fromage de cette image biblique, on peut dire que décrire l’histoire contemporaine de la France par un trajet « purgatoire — paradis » constitue un raccourci hasardeux. À propos, purgatorium est dérivé de purgator, qui n’administrait pas des purges, mais était un nettoyeur, un purificateur. Le purgatoire est un lieu où les âmes se débarrassent du mal. Comme on peut avoir des idées très différentes de ce mal, le purgatoire peut représenter un lieu de débat, un parlement. Le paradis se situerait alors au lieu géométrique de Matignon et de l’Élysée. En filant la métaphore biblique, on s’aperçoit que le paradis étant perdu, il doit être vide, à l’exception d’un trognon de pomme et d’un serpent.

2 juillet 2003

Résultat

Espoir et angoisse, c’est ce que suscitent les résultats d’examen — ceux du bac mobilisant les candidats, à qui on souhaite d’avoir franchi l’obstacle.

C’est un mot banal, résultat, et en même temps une idée difficile à cerner, tant elle est relative. Car tout résultat est provisoire et ne conclut qu’un événement, qu’une épreuve ; après quoi, la vie continue. Un résultat n’est pas seulement l’effet d’une cause ; c’est ce qui sort d’une situation et présente une sorte de bilan.

Résultat fut un mot savant, pendant plusieurs siècles, comme résulter, verbe qui a subi une curieuse évolution. En effet, resultare vient de saltare, « sauter », et l’idée de « sauter en arrière » aboutit à celle de « rebondir », « rejaillir », comme une balle ou un jet d’eau. Ce n’est qu’au Moyen Âge que l’image de re-sultare correspond à « apparaître comme un effet ». Mais résulter a suivi un chemin différent de rebondir et de ressauter, même si certains résultats font sursauter. Il s’est assagi, et s’est employé dans la vie intellectuelle et scientifique, avant de devenir courant. Les résultats sont devenus l’objectif de tout travail et de toute épreuve. Le mot est à la fois sportif et intellectuel, politique et économique, comme manifestation des effets réels d’un exercice, d’une action. On exige des résultats, dans la vie moderne, ce qui fait qu’on oublie trop souvent que les mérites et les qualités ne se mesurent pas forcément au résultat final.

Résultat est ainsi devenu le mot commode pour exprimer la finalité et, souvent, l’écart entre les intentions et les effets réels. Une innocente manie, depuis une dizaine d’années, a fait de l’expression le résultat des courses un équivalent exact de résultat, quelle que soit l’opération. Tel gouvernement a voulu réformer telle ou telle institution : résultat des courses…, je vous laisse continuer. Tout rapport avec une situation réelle étant le résultat d’une pure coïncidence, naturellement. Mais on note que dire, sans trop réfléchir, le résultat des courses, c’est faire allusion aux incertitudes et au hasard plus encore qu’aux effets d’un travail rationnel. D’un côté, le résultat des courses, de l’autre, les résultats du bac : aucun rapport, on l’espère…

4 juillet 2003

Canicule et terreur

Chaleur et terreur : l’impression désastreuse de cette fin d’été est dominée par un phénomène naturel, la canicule, et par un phénomène culturel — si l’on peut dire —, le terrorisme.

Canicule est pourtant un mot charmant : en latin « la petite chienne ». Les Romains, après les Grecs, appelaient ainsi Sirius, l’étoile principale de la constellation du Chien. Or, quand cette étoile brillante se lève et se couche en même temps que le soleil (24 juillet24 août), c’est la période la plus chaude de l’année dans l’hémisphère Nord : les Grecs et les Romains en savaient quelque chose.

Donc, depuis le XVIIe siècle, canicule égale « forte chaleur ». Quand cette chaleur dépasse les normes, la nature et les humains souffrent. La sécheresse vient de ruiner éleveurs et agriculteurs ; pis, elle a tué les organismes affaiblis, et — on vient de s’en apercevoir avec consternation — surtout les personnes âgées, abandonnées ou mal soignées, faute de moyens. Réaction facile : c’est la faute à pas de chance, ou bien à l’effet de serre. Réaction plus sérieuse : notre société, et non seulement nos institutions, ne fonctionne pas bien. Canicule, répété mille fois, comme la plupart des mots désignant des phénomènes naturels, ne serait-il pas un parapluie, un bouclier derrière lequel se cachent une responsabilité et une culpabilité collectives ?

Le recours au phénomène appelé terrorisme pour expliquer les horreurs qui endeuillent le Proche-Orient, l’Indonésie, et tout récemment l’Inde, est évidemment plus raisonnable, plus rationnel, mais représente aussi l’explication simple, par un seul mot et une seule idée — par exemple intégrisme — alors que ces situations dramatiques sont le résultat de causes infiniment complexes. Certains mots, d’ailleurs, devraient nous alerter en signalant la rencontre de deux notions contradictoires : terroriste et martyr, selon les points de vue, c’est-à-dire tueur-victime. Cela résume brutalement une terrible dialectique.

Le glissement de sens du mot canicule, de l’étoile à la crainte des incendies de forêt et des agonies solitaires, lui a conféré la malfaisance d’un vocable malheureusement stable, celui de terreur. Certains mots sont le reflet des angoisses du monde.

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50

Perfide allusion à la mémorable raffarinade : « La route est droite, mais la pente est forte. »

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