Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
— Non. Ça a dû se perdre…
Il avait envie de s’asseoir et de se taire. De la regarder préparer le poulet aux oignons. Joséphine produisait toujours cet effet-là sur lui, elle l’apaisait. Elle avait ce don, comme certains ont le don de guérir en imposant les mains. Il aurait aimé se reposer du tour menaçant que prenait sa vie. Il avait l’impression qu’il s’émiettait. Il sentait son être flotter et se répartir entre mille identités qu’il ne maîtrisait pas. En mille responsabilités trop lourdes pour lui. Il venait de voir Faugeron. Il l’avait reçu dix minutes à peine et avait répondu à trois coups de téléphone. « Vous m’excuserez, monsieur Cortès, mais c’est important… » Parce que moi, je ne suis pas important ! avait-il failli crier dans un ultime sursaut de révolte. Il s’était repris. Il avait attendu que Faugeron raccroche et reprenne le fil de leur discussion. « Mais votre femme s’en tire très bien ! Je n’ai aucun problème avec vos comptes ; le mieux serait que vous voyiez ça avec elle… Parce que, finalement, c’est une histoire de famille et vous semblez une famille très unie. » Puis il avait été interrompu par un autre coup de téléphone, vous permettez ? Au deuxième, il ne s’excusait plus. Au troisième, il avait décroché sans rien dire. Finalement, il s’était levé et lui avait serré la main en répétant aucun problème, monsieur Cortès, tant que votre femme est là… Antoine était reparti sans avoir pu lui exposer son problème avec monsieur Wei.
— C’est encore l’hiver à Paris ?
— Oui, dit Joséphine. On est en mars, c’est normal.
C’était l’heure où la nuit tombait, les lumières de l’avenue s’allumaient, une impalpable lueur blanche montait vers le ciel noir. En face, par la fenêtre de la cuisine, on apercevait les lumières de Paris. Quand ils s’étaient installés, ils regardaient la grande ville et faisaient des projets. Quand on habitera à Paris, on ira au cinéma, au restaurant… Quand on habitera Paris, on prendra le métro et l’autobus, on laissera la voiture au garage… Quand on habitera Paris, on ira boire des cafés dans des bistrots enfumés… Paris était devenue une carte postale, le réceptacle de tous leurs rêves.
— Finalement, on n’a jamais habité Paris, murmura Antoine d’une voix si triste que Joséphine eut pitié de lui.
— Je suis très bien, ici. J’ai toujours été très bien ici…
— Tu as changé quelque chose dans la cuisine ?
— Non.
— Je ne sais pas… Elle semble différente.
— Il y a encore plus de livres, c’est tout… Et l’ordinateur ! Je me suis fait un coin-travail, j’ai changé le toasteur, la bouilloire et la cafetière de place.
— Ce doit être ça…
Il resta encore un moment silencieux, légèrement voûté. Il toucha la toile cirée de ses doigts, chassa quelques miettes de pain. Elle aperçut des cheveux blancs sur sa nuque et se fit la réflexion que, d’habitude, c’était les tempes qui grisonnaient en premier.
— Antoine… pourquoi as-tu pris cet emprunt sans me prévenir ? Ce n’est pas bien.
— Je sais. Tout ce que je fais depuis quelque temps n’est pas bien… Je n’ai rien à dire pour ma défense. Mais tu vois, quand je suis parti, je pensais…
Il déglutit comme si ce qu’il allait dire était trop lourd pour lui. Se reprit.
— Je pensais que j’allais réussir, gagner beaucoup d’argent, te rembourser largement, te dédommager même. J’avais de grands projets, je m’imaginais que tout allait marcher comme sur des roulettes et puis…
— Ce n’est pas fini, tout peut s’arranger…
— L’Afrique, Jo ! L’Afrique ! Ça te bouffe un homme blanc en moins de deux, ça le pourrit lentement mais sûrement… Il n’y a que les grands fauves qui résistent en Afrique. Les grands fauves et les crocodiles…
— Ne dis pas ça.
— Ça me fait du bien, Jo. Je n’aurais jamais dû te quitter, je ne le voulais pas vraiment. D’ailleurs je n’ai jamais voulu vraiment tout ce qui m’arrive… C’est là ma plus grande faiblesse.
Joséphine comprit qu’il était envahi par la mélancolie. Il ne fallait pas que les filles le voient dans cet état-là. Un soupçon terrible lui vint alors à l’esprit.
— Tu as bu… Tu as bu avant de venir ?
Il fit non de la tête, mais elle s’approcha, respira son haleine et soupira.
— Tu as bu ! Tu vas aller prendre une douche, te changer, il me reste encore des chemises à toi et une veste. Tu vas me faire le plaisir de te tenir droit et d’être un peu plus gai si tu veux les emmener au restaurant…
— Tu as gardé mes chemises ?
— Elles sont très belles, tes chemises. J’allais sûrement pas les jeter ! Allez, lève-toi et va prendre une douche. Elles seront là dans une heure, tu as le temps…
Ça allait mieux maintenant. L’aisance familière revenait. Il allait prendre une douche, se changer, les filles rentreraient de l’étude et il pourrait faire comme s’il n’était jamais parti. Ils pourraient aller dîner tous les quatre, comme avant. Il se plaça sous le pommeau de la douche et laissa ruisseler l’eau sur sa nuque.
Joséphine regardait les vêtements qu’Antoine avait posés sur une chaise dans leur chambre avant de pénétrer dans la salle de bains. Elle était étonnée de la facilité de leurs retrouvailles. Dès qu’elle avait ouvert la porte, elle avait compris : il n’était pas un étranger, il ne serait jamais un étranger, il resterait toujours le père de ses filles, mais c’était pire, ils s’étaient séparés. La séparation avait eu lieu sans pleurs ni cris. En douceur. Pendant qu’elle luttait, seule, il était sorti de son cœur. À pas de loup.
— J’ai toujours été certain qu’il y avait des gens parfaitement heureux et j’ai toujours voulu en faire partie, lui avoua-t-il une fois lavé, rasé et habillé.
Elle lui avait fait un café et l’écoutait, la tête appuyée sur la main, dans un mouvement d’abandon attentif et amical.
— Toi, tu me sembles maintenant faire partie de ces gens heureux. Et je ne sais pas comment tu y es arrivée. Rien ne te fait peur… Faugeron m’a dit que tu remboursais le prêt toute seule.
— J’ai pris du travail en plus. Je fais des traductions pour le bureau de Philippe et il me paie très bien, trop même…
— Philippe, le mari d’Iris ?
Il y avait de l’incrédulité dans la voix d’Antoine.
— Oui. Il est devenu plus humain. Il a dû se passer quelque chose dans sa vie, il fait attention aux gens, maintenant…
Il faut que je retienne cet instant. Il faut qu’il dure encore un peu pour qu’il s’imprime dans ma mémoire. Le moment où il a cessé d’être l’homme que j’aime et qui me torture pour devenir simplement un homme, un camarade, pas encore un ami. Mesurer le temps que ça m’a pris pour que j’arrive à ce résultat. Savourer ce moment où je me détache de lui. En faire une étape. Penser à ce moment précis me donnera des forces, plus tard, quand j’hésiterai, douterai, me découragerai. Il fallait qu’ils parlent encore un peu pour que cet instant se remplisse, devienne réel et marque un tournant dans sa vie. Une borne sur sa route. Grâce à ce moment-là, je serai plus forte et je pourrai continuer à avancer en sachant qu’il y a un sens, que toute la douleur que j’ai accumulée depuis qu’il est parti s’est transformée en un pas en avant, une invisible progression. Je ne suis plus la même, j’ai changé, j’ai grandi, j’ai souffert mais cela n’a pas été en vain.
— Joséphine, comment font les gens qui réussissent ? Sont-ils simplement touchés par la chance ou ont-ils une recette ?
— Je ne crois pas qu’il y ait une recette… Ce qu’il faut au départ, c’est choisir un costume qui te va, dans lequel tu te sens bien et, petit à petit, tu l’agrandis, tu le fais à tes mesures. Petit à petit, Antoine… Toi, tu vas trop vite. Tu vois grand tout de suite et tu sautes tous les petits détails qui sont importants. On ne réussit pas du premier coup, on pose une pierre après l’autre… Quand tu retrouveras tes crocodiles, apprends à faire les choses une par une comme elles se présentent et puis, seulement après, tu verras plus grand, et un peu plus grand et encore plus grand… Si tu vas lentement, tu construis, si tu vas trop vite, tout s’écroule aussi rapidement…