Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
Il lui avait parlé d’Alexandre et elle avait ajouté : il est inquiet, il aurait besoin de toi, besoin que tu passes du temps avec lui. Tu es là, mais en même temps, tu n’es pas là… Les gens croient que l’important, c’est la qualité du temps qu’on donne à son enfant, mais c’est aussi la quantité parce qu’un enfant ne parle pas sur commande. Parfois, on peut passer toute une journée avec lui et c’est le soir, en voiture, quand tu rentres à la maison, que, tout à coup, il se délivre et dépose un secret, une confidence, une angoisse. Et tu te dis que tu as attendu tout ce temps-là, tout ce temps que tu croyais perdu et qui finalement ne l’était pas… Elle avait rougi, avait dit : je ne sais pas si je suis très claire. Elle était repartie, un peu voûtée, emportant trois nouveaux contrats à traduire. Elle semblait fatiguée. Il allait augmenter ses tarifs de traductrice.
Il l’avait rappelée et lui avait demandé : tu n’as besoin de rien, Jo ? Tu es sûre que tu t’en sors ? Elle avait dit : oui, oui. Avait réfléchi un instant et avait ajouté :
— Tu sais, Iris sait que je travaille pour toi…
— Comment l’a-t-elle appris ?
— Par maître Vibert… Elles ont pris un thé ensemble. Elle était un peu vexée que tu ne lui aies rien dit, alors peut-être que tu devrais…
— Je le ferai, promis. Je n’aime pas mélanger la famille et le travail… Tu as raison. C’est idiot de ma part. D’autant plus que ce n’était pas un secret terrible, hein ? On fait de piètres conspirateurs, tous les deux ! On ne sait pas bien mentir…
Elle avait paru terriblement gênée par sa dernière remarque.
— Il ne faut pas rougir comme ça, Jo ! Je lui parlerai, promis. Il le faut bien si je veux repartir de zéro !
Il avait éclaté de rire. Elle l’avait regardé, gênée, et était sortie de son bureau à reculons.
Quelle drôle de fille, s’était-il dit. Si différente de sa sœur ! À croire qu’elle a été échangée à la maternité et que les Plissonnier sont repartis avec le mauvais bébé. Ça ne m’étonnerait pas qu’on l’apprenne un jour. La tête d’Henriette si elle découvrait ça ! Elle en perdrait son éternel chapeau.
Caroline Vibert poussa la porte de son bureau.
— Alors, t’as trouvé une stratégie pour le dossier que je t’ai filé ?
— Non, je n’ai fait que rêvasser. Je n’ai aucune envie de travailler. Je crois que je vais inviter mon fils à déjeuner, c’est mercredi !
Caroline Vibert le regarda, bouche bée, et le vit composer le numéro du portable d’Alexandre qui hurla de joie à l’idée d’aller avec son père dans son restaurant préféré. Philippe Dupin mit le haut-parleur du téléphone afin que la joie de son fils retentisse dans le bureau.
— Et après, mon fils, je t’emmène au cinéma et c’est toi qui choisis le film.
— Non, cria Alexandre, on va au Bois et on fait des tirs au but.
— Par ce temps-là ? On va plonger dans la boue !
— Si, papa, si ! On fait des tirs et si je les bloque bien, tu me dis bravo.
— D’accord, c’est toi qui décides.
— Yes ! Yes !
Maître Vibert vissa un doigt sur sa tempe, et le fit tourner, faisant comprendre à Philippe qu’il était complètement fou.
— Les chaussettes françaises attendront… Je me casse, j’ai rendez-vous avec mon fils.
D’abord, il y eut le bruit de ses pas dans le hall d’entrée. Les murs en carreaux de faïence jaune pâle, le liseré bleu, la grande glace pour se regarder de haut en bas, la boîte aux lettres, il y avait encore la carte de visite avec leur nom dessus, monsieur et madame Antoine Cortès, Joséphine ne l’avait pas changée. Puis il y eut l’odeur dans l’ascenseur. Une odeur de cigarette, de vieille moquette et d’ammoniaque. Enfin, ce fut le bruit de ses pas dans le couloir de leur étage. Il n’avait pas ses clés. Il leva l’index pour frapper. Il croyait se rappeler que la sonnette ne marchait plus quand il était parti. Elle l’avait peut-être réparée. Il eut envie de sonner pour vérifier mais Joséphine avait déjà ouvert la porte.
Ils étaient là, face à face. Presque un an, semblaient dire leurs regards qui s’attardaient sur le visage de l’un et de l’autre. Il y a un an encore, nous étions un couple parfait. Mariés, deux petites filles. Que s’est-il passé pour que tout vole en éclats ? Il y avait de part et d’autre la même interrogation discrète et étonnée. Et pourtant comme tout a changé en un an, se disait Joséphine en scrutant la peau de buvard fripé sous les yeux d’Antoine, les petits vaisseaux éclatés sur le visage, les rides qui creusaient le front. Il s’est mis à boire, c’est ça, cette peau gonflée, par endroits écarlate… Et pourtant rien n’a changé, pensait Antoine en voulant caresser les mèches blondes qui encadraient le visage plus ferme, plus mince de Joséphine. Tu es belle, ma chérie, aurait-il aimé murmurer. Tu as l’air fatigué, mon ami, se retint-elle de dire.
De la cuisine sortait une odeur tenace d’oignons frits.
— Je prépare un poulet aux oignons pour les filles ce soir, elles en raffolent.
— Justement, ce soir, je me demandais si je n’allais pas les emmener au restaurant, ça fait si longtemps que…
— Elles seront contentes. Je ne leur ai rien dit, je ne savais pas si…
Si tu étais seul, si tu étais libre pour dîner, si l’autre ne t’accompagnait pas… Elle se tut.
— Elles ont dû tellement changer ! Elles vont bien ?
— Au début, ça a été un peu dur…
— Et à l’école ?
— Tu n’as pas reçu leurs bulletins ? Je te les ai fait envoyer…