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À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité

Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:

Pendant des années, Alain Rey a enchanté les matins de France Inter avec son mot du jour. Aujourd'hui il nous offre une sélection de ses chroniques écrites entre 2000 et 2005, quatre cents mots qui vont de « Racaille et Voyou » à « Victime », de « Torride » à « Mammouth », de « Tempête » à « Abracadabrantesque »…
Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités.
Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
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9 juin 2003

Grève

Le mot grève, on a l’occasion d’en parler périodiquement et je l’avais fait en 1995. Mais depuis, on dirait que ce mot est devenu pénible à dire, et comme politiquement incorrect. Alors, on use d’euphémisme : aujourd’hui, on parle de « mardi noir ». La grève étant gênante, ceux qu’elle gêne, on dit qu’ils sont pris en otages, ce qui ne doit pas plaire aux véritables otages.

L’histoire du mot grève accompagne l’évolution de la société française, mais son origine est le fruit du hasard. Une grève, on le sait, est un terrain au bord d’un cours d’eau ou de la mer, un terrain fait de grava, mot latin populaire qui a donné gravier. Le graves, excellent bordeaux, est un vin de grève. Ce grava serait apparenté à gravis, « lourd ». Parmi les grèves des rivières françaises, l’une, le long de la Seine, au niveau de l’actuel hôtel de ville de Paris, devint célèbre. La place de Grève avait une réputation patibulaire, car on y exécutait en public des condamnés aux infâmes supplices requis par l’institution d’Ancien Régime appelée justice. On allait aussi à la place de Grève pour chercher de l’embauche. Être sur la grève, c’était tenter désespérément une embauche ; on disait aussi aller ou être en grève.

On parlerait aujourd’hui dans ce cas de chômage, mot qui désignait alors un arrêt volontaire du travail, pour cause de trop grande chaleur. Le chômage et la grève ont à peu près échangé leurs significations, qui tournent autour de l’idée de travail et de salaire. Cela s’est passé à l’époque de la révolution de 1848, quand on s’est mis à parler de socialisme et de communisme. Le mot grève s’est comme retourné quand on a dit faire grève, non pour « chercher du travail », mais pour « arrêter de travailler » et essayer d’« envoyer en grève » un patron trop radin. Cela ne se dit plus, allez savoir pourquoi…

Alors que grève passe de l’absence de travail subi à l’arrêt de travail volontaire, chômage cesse de signifier « pause dans le travail agricole » et prend la place de l’ancien sens de grève. Ensuite, c’est la lutte pour faire reconnaître le droit de faire grève et pour sortir du cycle de violence répressive que décrit si bien Zola dans Germinal.

Quand le chômage, maintenant subi et dramatique, accompagne visiblement le fonctionnement de l’économie capitaliste, la grève, autrefois résultat du chômage, est devenue l’arme du contrepouvoir. Personne ne parle plus de lutte des classes : expression archaïque, périmée, ringarde, mais surtout politiquement incorrecte, un vrai gros mot. Ce n’est pas le cas pour grève, qui marque le passage de la passivité au bord de l’eau à l’action pour plus de justice.

10 juin 2003

L’intermittence n’est pas une maladie, bien que le mot soit apparu en médecine au XVIIe siècle. Cent ans avant, il était question de maladie et de fièvre intermittente, expression qui pourrait, entre parenthèses, caractériser les crises périodiques qui agitent la société française.

Le verbe latin intermittere voulut d’abord dire « placer, mettre (mittere) dans l’intervalle (-inter) », ce qu’on met ainsi au milieu étant du temps. Grosso modo, « interrompre ». Mettre, d’ailleurs, ce n’était pas le sens premier de mittere ; plutôt « laisser partir » et « envoyer ». Ce qui est intermittent s’interrompt, puis reprend, situation assez fréquente, car peu de choses, dans la vie, sont continues et ininterrompues. Mais ce qu’on oppose à intermittent, c’est régulier, plutôt que continu. Les sentiments ne sont pas toujours de longs fleuves tranquilles, comme l’indique la belle formule de Proust à propos des passions amoureuses. « Les intermittences du cœur » manifestent que le cœur est, par nature, rythmique. Les opinions du président de la République sur la politique agricole semblent un hommage à l’intermittence. Quand le rythme est irrégulier, imprévisible, il y a donc intermittence.

Même chose pour le travail, dont on ne considère que le rythme général et sa régularité ; on ne parle pas d’intermittence pour le temps de repos, les fins de semaine, les vacances, les arrêts de maladie, mais bien pour les périodes sans emploi et sans salaire. La précarité et l’incertitude ont pour horizon certaines intermittences indésirables.

Bien que ce phénomène puisse affecter, dans une perspective économique morose, bien des domaines du travail social, il en est un où il est particulièrement fréquent, c’est le spectacle. Ce qui a déclenché un nouvel emploi des mots : ce qui était intermittent, c’était un phénomène, un objet ou un système. Mais de « travail intermittent », on est passé à « travailleur intermittent » et, finalement, « un intermittent, une intermittente ».

Le théâtre, le cinéma, la création architecturale s’exercent — sauf exception — de manière discontinue et aléatoire. Tout le problème, dans un métier qui demande du talent, est de compenser le caractère hasardeux du travail. Ce qui interdit aux moyens d’existence d’être eux-mêmes intermittents. L’intermittence manifeste une contradiction entre l’activité culturelle, la création, le talent — par nature intermittents — et le fonctionnement institutionnel, qui demande de la régularité. Sinon, c’est l’activité culturelle elle-même qui aurait un pouls intermittent, indice de faiblesse cardiaque.

27 juin 2003
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