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À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité

Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:

Pendant des années, Alain Rey a enchanté les matins de France Inter avec son mot du jour. Aujourd'hui il nous offre une sélection de ses chroniques écrites entre 2000 et 2005, quatre cents mots qui vont de « Racaille et Voyou » à « Victime », de « Torride » à « Mammouth », de « Tempête » à « Abracadabrantesque »…
Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités.
Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
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Il ne s’agit pas, bien sûr, d’un monde altéré — ça, c’est déjà fait —, mais d’un monde alternatif. Cet adjectif, qui signifiait d’abord « qui agit à tour de rôle », « qui n’est pas continu » (voir le courant alternatif), correspond aussi à « différent et pouvant servir à remplacer une solution classique ». Toute réforme cherche à fournir des solutions alternatives aux problèmes du monde ; quant à la révolution, qui n’est plus à la mode, c’est une alternative générale.

Mondialiser, le mot, existe depuis les années 1920, dites « les Années folles », ceci rendant peut-être cause de cela. Mais pour qu’on en fasse un système et qu’on se dise mondialiste, il faut attendre les années 60 du XXe siècle. Puisqu’il s’agissait d’un système, en l’occurrence capitaliste et libéral, qui venait opportunément relayer feu le colonialisme et l’impérialisme discrédités mais qui se portent assez bien, il était normal qu’il y eût des antimondialistes. On se souvient qu’à toute manifestation de la mondialisation par les États les plus riches s’organisaient des contremanifestations antimondialistes.

Comme on ne détruit que ce qu’on remplace — profonde pensée —, le stade anti-parut insuffisant et trop négatif. C’est pour remplacer antimondialiste, dans un espoir de mondialisation alternative, qu’est apparu au début de notre XXIe siècle ce composé un peu bizarre. En effet, si l’élément anti-était classiquement combiné à des mots en — isme et en — iste pour exprimer l’opposition, l’élément alter-restait pris dans des composés latins de vieille souche. Alter-étant libéré, on va peut-être parler d’altercapitalistes et d’altercommunistes, d’alterfascistes et non plus de néofascistes ; avec un nom propre, ça ne marche pas très bien : l’altermarxisme, faute d’un nouveau Karl Marx, c’est difficile ; l’alterchiraquisme, on voit mal… Et puisque des auditeurs m’ont accusé d’antiaméricanisme, je vais me replier sur l’alteraméricanisme, puisqu’il y a une autre Amérique, que j’adore.

30 mai 2003

Crispé

Sourires crispés, nous dit-on, sur le visage de George Walker Bush et de Jacques Chirac, mais aussi attitudes crispées du gouvernement et des « adversaires sociaux ». Car peut-on parler vraiment de partenaires, mot apparenté à partage ? Quant aux affaires de mœurs parfaitement sordides où des personnes de bonne réputation sont mises en cause, on a le droit de les trouver crispantes.

La crispation nous guette, mais qu’est-ce à dire ? Le latin crispare, qui s’appliquait à l’eau qui ondule et à la chevelure qui frise — ce sens s’est conservé avec crépu — n’avait rien de nerveux ni de contracté. Le verbe crispare venait de l’adjectif crispus, « ondulé », qui a fini par donner le crêpe, tissu plissé, et la crêpe comestible, parce que la pâte forme des rides en cuisant. On ne dira pas, cependant, que les minois présidentiels réunis à Évian, ville d’eaux s’il en fut jamais, évoquaient des crêpes. Crisper était donc passé du sens d’« onduler » et de « rider » à celui de « contracter », indice d’une certaine tension nerveuse. D’ailleurs, crêper, doux geste de coiffeur, avait suscité se crêper le chignon, forme d’affrontement.

Comme par hasard, c’est un peu après la Révolution française que crisper prend cette signification tendue et — comment dire ? — psychophysiologique. C’est l’époque où apparaît un verbe nécessaire, décrisper. Apparemment, cette nécessité n’était pas sentie comme impérieuse, car il fallut attendre le milieu du XXe siècle pour qu’on entende le mot magique : décrispation.

Dans la mesure où crisper avait pris le sens d’« agacer », d’« énerver » et où les crispations pouvaient finir par de vraies crises — mot sans rapport avec les crêpes —, on imagine l’utilité de la décrispation, soulignée par l’arrivée de mots nouveaux en français, comme l’anglais cool ou le japonais zen, mot religieux appliqué à une forme de bouddhisme (chen en chinois), d’où est banni tout énervement au profit de la méditation.

Que la gestion des affaires nationales et internationales engendre de la tension nerveuse, c’est un fait indiscutable. Tant qu’on en reste aux crispations, ce n’est pas trop grave, mais de crispation en crispation, on peut aboutir aux violences et aux conflits. Les exemples récents abondent.

Si l’on tient à jouer avec les mots, on dira que, pour éviter les crispations, il n’est pas nécessaire de s’aplatir comme une crêpe. Mais la meilleure préparation à l’harmonie, c’est sans doute la décrispation, et pas seulement celle des sourires présidentiels.

2 juin 2003

Jouer

Ce matin même, sur France Inter, j’entendais un comédien appartenant à la catégorie des intermittents[48] exposer le paradoxe suivant. S’ils font ce métier qui est autre chose qu’un métier, les comédiens, c’est pour jouer ; or, selon les intermittents majoritaires, le seul moyen de continuer à l’exercer, ce métier, c’est : ne pas jouer.

Ce verbe jouer, qui a tant de sens en français, mérite considération. Jouer et jeu sont fascinants, parce qu’ils disent à la fois la liberté, le plaisir, l’amusement, mais aussi le hasard, et l’argent, et tout autrement, des techniques, du travail, de la création artistique, des métiers, des carrières. Écoutons l’expression familière faut pas jouer ! C’est ce que disent les intermittents en colère, pas seulement à cause d’une réforme, mais parce que le statut de l’« artiste », dans la société moderne, en mondialisation économique forcée, est plus que précaire. Le sens de jouer, c’est alors interpréter, faire du théâtre, du cinéma, du sport, des échecs, de la musique, c’est-à-dire faire vivre un art ou un sport. En revanche, dans la vie courante, faut pas jouer ! signifie « arrêtons de plaisanter, de rire, de faire ou de dire n’importe quoi ».

Enfin, lorsqu’on demande — sans préjugé sur le contenu du débat — à quoi il joue ?, on veut dire : « Quelle est la raison de ce comportement bizarre ? »

À l’origine, jouer, issu du latin jocari, signifiait « s’amuser, plaisanter » ; le verbe venait de jocus, qui a donné jeu. Mais, on ne sait pas trop pourquoi, ces mots ont remplacé ludere et ludus, « jouer à un jeu », ce qui n’est plus du tout rigoler, parce qu’il faut respecter des règles et se donner à fond. En français, ce passage de la distraction sans règles à l’exercice organisé est très ancien : d’ailleurs, le mot sport, qui vient de l’anglais, est pris dans cette langue au français desport, qui désignait la distraction par l’exercice physique. On remarque que le spectacle, comme le sport, n’est pas une plaisanterie ; jouer n’est pas un jeu. Les enfants le savent, pour qui rien n’est plus sérieux que le jeu. Si on ajoute que les animaux jouent et qu’une porte qui ferme mal a du jeu, on admettra qu’on peut jouer avec le mot jouer. Le festival d’Avignon, cette année[49], joue comme une fenêtre ou une porte qu’on ne peut ouvrir : pas d’ouverture, d’ailleurs. En Suisse, on dira plutôt ça joue pas, car jouer correspond à « bien marcher », à « fonctionner ». On s’en excuse auprès de tous ceux qui ne jouent pas — au sens de s’amuser —, mais on se défend d’une angoisse rampante en jouant, avec les mots, avec les mots seulement…

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48

Voir la chronique du 27 juin : Intermittent.

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49

Les manifs d’intermittents en compromettaient le déroulement normal.

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