Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
— Gaffe ! Il arrive.
Marcel grimpait les escaliers, suivi par un homme corpulent qui soufflait à chaque marche. Ils entrèrent dans le bureau de Josiane. Marcel présenta monsieur Bougalkhoviev, un homme d’affaires ukrainien, à Ginette et à Josiane. Les deux femmes s’inclinèrent en souriant. Marcel lança un coup d’œil tendre à Josiane et lui effleura le sommet du crâne d’un baiser une fois que l’Ukrainien eut pénétré dans son bureau.
— Ça va, Choupette ?
Il avait posé la main sur son ventre et Josiane l’en retira en bougonnant.
— Arrête de me considérer comme une pondeuse, je vais finir par faire un œuf.
— Toujours rien ?
— Depuis ce matin ? répondit-elle avec un sourire ironique. Non, rien du tout. Personne à l’horizon…
— Te moque pas, Choupette.
— Je me moque pas, je me lasse… Nuance !
— Il reste du whisky dans mon bureau ?
— Oui, et de la glace dans le mini-frigo. Tu comptes le saouler, l’Ukrainien ?
— Si je veux qu’il signe à mes conditions, va bien falloir en passer par là !
Il se redressa, rejoignit son bureau et, avant de fermer la porte, souffla à Josiane :
— Ah ! Que personne nous dérange tant que je l’ai pas harponné !
— D’accord… Même pas de téléphone ?
— Sauf si c’est urgent… Je t’aime, Choupette ! Je suis le plus heureux des hommes.
Il disparut et Josiane lança un regard d’impuissance à Ginette. Que veux-tu que je fasse face à un tel homme ? semblaient dire ses yeux. Depuis que Marcel lui avait proposé de lui faire un bébé, elle ne le reconnaissait plus. À Noël, il l’avait envoyée aux sports d’hiver. Il l’appelait tous les jours pour savoir si elle respirait correctement, s’inquiétait quand elle toussait, la poussait à consulter un médecin sur-le-champ, lui ordonnait de manger de la viande rouge, de prendre des vitamines, de dormir dix heures par nuit, de boire des jus d’orange et de carotte. Il lisait et relisait J’attends un enfant, prenait des notes, les commentait au téléphone, se renseignait sur les différentes manières d’accoucher, « et assise, tu y as pensé ? C’est comme ça qu’on accouchait dans le temps et pour le bébé, c’est moins fatigant, il descend tout doucement, il n’a pas à lutter pour trouver la sortie, on pourrait trouver une sage-femme qui soit d’accord, non ? ». Elle marchait pendant des heures dans la neige en pensant à cet enfant. Elle se demandait si elle serait une bonne mère. Avec la mère que j’ai eue… est-ce qu’on naît mère ou est-ce qu’on le devient ? Et pourquoi ma propre mère n’est-elle jamais devenue maternelle ? Et si, malgré moi, je répétais son comportement ? Elle frissonnait, resserrait le col de son manteau et repartait de plus belle. Elle rentrait, épuisée, à l’hôtel quatre-étoiles que lui avait réservé Marcel, commandait un potage et un yaourt dans sa chambre, allumait la télévision et glissait dans les draps doux et chauds du lit immense. Il lui arrivait de penser à Chaval. Au corps mince et nerveux de Chaval, à ses mains sur ses seins, à sa bouche qui la mordait jusqu’à ce qu’elle crie grâce… Elle secouait la tête pour le chasser de son esprit.
— Je vais devenir folle ! soupira Josiane à haute voix.
— Dis donc, je rêve ou il s’est fait faire des implants, Marcel ?
— Tu rêves pas. Et une fois par semaine, il se fait décrasser la peau dans un institut de beauté ! Il veut être le papa le plus beau du monde…
— C’est mignon !
— Non, Ginette : c’est angoissant !
— Bon, tu me files le bordereau de livraison que je t’ai demandé. J’ai un stock qui est arrivé et René m’a demandé de le vérifier…
Josiane chercha dans les papiers entassés dans son répartiteur, trouva le bon demandé par Ginette et le lui tendit. En sortant du bureau de Josiane, Ginette croisa Chaval.
— Elle est là ? demanda-t-il sans même lui dire bonjour.
— « Elle » a un nom, je te rappelle.
— Oh ! ça va… Je vais pas la manger ta copine.
— Fais gaffe, Chaval, fais gaffe !
Il la bouscula de l’épaule et entra dans le bureau de Josiane.
— Alors, ma belle, on fait toujours dans le vieux ?
— Ça te regarde où je pose mes fesses ?
— Du calme ! Du calme ! Il est là ? Je peux le voir ?
— Il a demandé qu’on ne le dérange sous aucun prétexte.
— Même si j’ai un truc important à lui dire ?
— Exact.
— Très important ?
— C’est un gros client. Tu fais pas le poids, l’allumette…
— C’est ce que tu crois.
— Et j’ai raison ! Tu reviendras quand il voudra bien te recevoir…
— Alors il sera trop tard…
Il fit mine de tourner les talons, attendant que Josiane le rappelle. Comme elle ne bougeait pas, il se retourna, vexé, et demanda :
— Tu n’as pas envie de savoir ?
— Tu ne m’intéresses plus du tout, Chaval. Lever un cil sur toi me demande un effort surhumain. Ça fait deux minutes que t’es là et j’ai déjà des crampes.
— Oh ! Comme elle y va, la petite caille ! Depuis qu’elle a regagné le lit du big boss, elle roucoule de suffisance, elle éjacule de prétention.
— Elle a la paix, surtout. Et ça, mon petit bonhomme, ça vaut toutes les parties de jambes en l’air. Je fais des bulles de plaisir !
— C’est une des joies du grand âge.
— Dis donc, Ben Hur, arrête ton char ! C’est pas parce que t’as trois ans de moins que moi qu’il faut te prendre pour un jeunot ! La goutte te guette, toi aussi.
Il sourit d’un air suffisant ; la fine moustache qu’il se dessinait au rasoir fit comme un petit chapeau pointu et il laissa tomber, nonchalant :
— Autant te le dire puisqu’il te dit tout : je me casse d’ici ! On m’a proposé la direction d’Ikea France et j’ai dit oui…
— Ils sont venus te chercher, toi ! Ils ont envie de couler leur boîte ?
— Ricane, ricane ! T’étais la première à vouloir me hisser au sommet. Je ne dois pas être si mauvais. J’ai été chassé, ma pauvre vieille ! Je n’ai pas eu à lever le petit doigt, ils sont venus me débaucher sur place. Double salaire, avantages divers, ils m’ont recouvert d’or et j’ai dit oui. Comme je suis un type correct, j’étais venu prévenir le Vieux. Mais tu lui diras, toi, quand vous aurez un moment de répit sur l’oreiller… Et on prendra rendez-vous pour arranger tout ça. Le plus tôt sera le mieux, j’ai pas envie de moisir ici. J’ai déjà des champignons qui poussent et ça m’irrite… Je vais vous flinguer tous les deux, à bout portant, ma petite chérie ! À bout portant !
— C’est fou ce que tu me fais peur, Chaval, j’en ai la chair de poule.
Elle le toisa.
— Tiens ! Puisqu’on parle de chair… j’ai fait la connaissance de mademoiselle Hortense, ce matin. Un beau petit lot, cette gamine ! Elle roule des hanches à faire couler la Jeanne-d’Arc…
— Elle a quinze ans.
— Ben… elle en fait vingt bien sonnés ! Ça doit te foutre un coup au moral. Déjà que tu frôles la ménopause…
— Dégage, Chaval, dégage ! Je lui ferai la commission, et il te rappellera…
— C’est comme vous voulez, ma bonne dame, et… vas-y doucement sur le Viagra !
Il éclata d’un rire mauvais et partit.
Josiane haussa les épaules et fit une note pour Marcel : « Prendre rendez-vous avec Chaval. Il a des propositions d’Ikea. Il a dit oui… » Elle se souvint qu’il n’y a pas un an, elle roulait dans les bras de Chaval. Cet homme a quelque chose de mauvais, de vicieux qui attire et rend folle. Pourquoi la vertu ne me fait-elle pas le même effet ? Je dois être viciée, moi aussi…