Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
Le problème de la délocalisation, pensait Marcel en contemplant les petits yeux plissés de l’Ukrainien assis en face de lui, tassé dans un vieux pardessus pied-de-poule, c’est qu’il faut délocaliser tout le temps. À peine a-t-on trouvé un pays juteux, où le taux horaire est bas, les charges sociales inexistantes et la main-d’œuvre corvéable à merci qu’il rentre dans l’Europe ou un autre machin comme ça, et cesse d’être rentable. Il passait son temps à déménager ses usines, à trouver des intermédiaires qui lui vendaient clés en main des locaux et des hommes, à payer des pots-de-vin à droite, à gauche, à apprendre les us et coutumes locaux, il était à peine installé qu’il fallait déménager. Toujours plus à l’est. Il faisait la course inverse à celle du soleil. Après la Pologne, la Hongrie, c’était au tour de l’Ukraine de s’ouvrir et de s’offrir. Autant aller directement en Chine ! Mais la Chine, c’était loin. Et difficile. Il y avait installé plusieurs usines déjà. Il lui faudrait un bras droit. Et Marcel Junior qui se faisait prier ! Je tiendrai pas jusqu’à sa majorité…
Il soupira et revint aux arguments de l’Ukrainien. Lui resservit un verre de whisky, ajouta deux glaçons, le lui tendit avec un grand sourire en poussant vers lui le contrat. L’homme se leva d’une fesse pour attraper le verre, sortit un stylo, ôta le capuchon, ça y est, se dit Marcel, ça y est ! Il va signer. Mais l’homme hésita… extirpa une grosse enveloppe de la poche de son veston, la tendit à Marcel en disant : « Ce sont mes frais pour ce voyage, vous pouvoir les prendre sur votre compte ? – Pas de problème », affirma Marcel qui l’ouvrit, jeta un coup d’œil rapide sur le tas de papiers chiffonnés, des notes de restaurant, une note exorbitante d’hôtel, des factures de grandes boutiques, une caisse de champagne, des parfums Yves Saint Laurent, une bague et un bracelet Mauboussin. Toutes les factures avaient été établies au nom de Marcel Grobz. Rusé, l’Ukrainien ! Il n’avait plus qu’à payer et à régler d’un trait de stylo les folies de ce gros porc ! « Pas de problème, assura-t-il en faisant un clin d’œil à l’Ukrainien qui attendait le stylo levé, pas de problème, répéta-t-il, je transmets à ma comptabilité et je prends tout en charge », il appuya son sourire pour faire comprendre à l’homme immobile que tout était réglé, qu’est-ce qu’il attend pour signer, qu’est-ce qu’il veut encore ? L’homme attendait et ses petits yeux brillaient d’une impatience rageuse, « pas de problème, vous êtes mon ami et… chaque fois que vous viendrez à Paris, vous serez mon invité ».
L’homme sourit, se détendit, ses yeux devinrent deux fentes sans lumière, il laissa tomber la plume sur le contrat et signa.
Philippe Dupin allongea les pieds sur son bureau et commença la lecture d’un dossier que lui avait transmis Caroline Vibert. La note disait : « On est coincés, on ne trouve pas de solution, il faut conseiller au client de racheter mais il renâcle à investir, pourtant apparemment il n’y a que la fusion qui sauverait l’affaire, il n’y a plus de place pour deux affaires rivales de cet acabit sur le marché français… » Il soupira et reprit le dossier au début. C’était la fin du textile en France, c’était sûr, mais une affaire comme Labonal survivait et réalisait des bénéfices parce qu’elle s’était spécialisée dans la chaussette haute classe. Il fallait que les entreprises françaises se spécialisent dans le luxe, la qualité et laissent aux Chinois le bas de gamme. Il fallait que chaque pays européen se spécialise dans son savoir-faire pour affronter la mondialisation. Cela nécessitait de l’argent : acheter de nouvelles machines, déposer des brevets, investir dans la recherche, dans la publicité. Comment faire entendre ça au client ? On comptait donc sur lui pour trouver les arguments. Il laissa tomber ses chaussures, agita les doigts de pied dans ses chaussettes. Des Labonal, remarqua-t-il. Les Anglais ont compris ça depuis longtemps. Ils n’ont plus d’industries lourdes, ils n’ont plus que des services et leur pays marche du feu de Dieu. Il soupira. Il aimait son vieux pays, il aimait la France, mais il assistait, impuissant, au naufrage de ses plus belles entreprises, faute de mobilité, d’imagination, d’audace. Il faudrait changer les mentalités, expliquer, faire de la pédagogie mais aucun dirigeant ne voulait s’y risquer. Le risque d’être impopulaire un quart d’heure pour sauver de belles heures à venir. Le téléphone sonna. La ligne directe avec sa secrétaire.
— Un certain mister Goodfellow. Il veut vous parler, il dit que c’est important… Il insiste.
Philippe se redressa et fronça le front.
— Je le prends. Passez-le-moi…
Il entendit un déclic et la voix de Johnny Goodfellow, rapide, hachée, moitié en anglais, moitié en français.
— Hello, Johnny ! How are you ?
— Fine, fine. On est repérés, Philippe…
— Comment ça : repérés ?
— Je suis suivi, j’en suis sûr… On m’a mis un détective aux trousses.
— Sûr ?
— J’ai vérifié… L’homme est un détective privé. Je l’ai filé à mon tour. Pas très bon. Un amateur. J’ai son nom, l’adresse de son agence, une agence à Paris, reste plus qu’à l’identifier… On fait quoi ?
— Wait and see ! dit Philippe. Just give me his name and the number where I can reach him and I’ll take care of him…
— On continue ou on arrête ? demanda Johnny Goodfellow.
— Bien sûr qu’on continue, Johnny.
Il y eut un silence au bout de la ligne et Philippe reprit :
— On continue, Johnny. Okay ? Je me charge du reste… Lundi prochain, à Roissy, comme convenu.
— Okay…
Un déclic à nouveau et Philippe raccrocha. Il était donc suivi. Qui avait intérêt à le filer ? Ni lui ni Goodfellow ne faisait de mal à quiconque. Une affaire privée. Cent pour cent privée. Un client qui cherchait à s’immiscer dans sa vie pour le faire chanter ? Tout était possible. Certains dossiers de l’agence étaient de gros dossiers. Parfois son arbitrage décidait du sort de centaines d’employés. Il regarda le morceau de papier sur lequel il avait inscrit le nom du détective et le téléphone de son agence et décida d’appeler plus tard. Il n’avait pas peur.
Il reprit son dossier mais eut du mal à se concentrer. Il avait souvent la tentation de tout arrêter. À quarante-huit ans, il avait fait ses preuves. Il avait gagné beaucoup d’argent, assuré les années à venir, il pouvait nourrir plusieurs générations de petits Dupin. Il songeait de plus en plus à vendre son affaire et à garder un statut de consultant. Prendre sa retraite et se consacrer à ce qu’il aimait. Il voulait profiter de son fils. Alexandre grandissait, son fils devenait un étranger. Salut, p’pa ! Ça va, p’pa ? Et il disparaissait dans sa chambre, grand fil de fer dégingandé avec des écouteurs sur les oreilles. Si Philippe essayait d’engager la conversation, il n’entendait pas. Comment lui en vouloir ? Il rentrait chez lui le plus souvent avec des dossiers sous le bras. Il s’enfermait dans son bureau après un rapide repas et n’en ressortait que lorsque Alexandre était couché. Sans compter les soirs où Iris et lui sortaient. Je ne veux pas passer à côté de mon fils, articula-t-il tout haut en regardant la pointe de ses chaussettes Labonal à la couture parfaite. C’est Iris qui me les a achetées. Elle les achète par douzaine : des bleues, des grises, des noires. Hautes. Tenant bien au jarret. Ne se détendant pas après lavage. L’autre jour, il avait eu une idée : il allait écrire une longue lettre à son fils. Tout ce qu’il ne pouvait pas lui dire de vive voix, il le mettrait par écrit. Ce n’est pas bon que ce garçon ne voie que des femmes. Sa mère, Carmen, Babette, ses cousines Hortense et Zoé… Il est entouré de femmes ! Il va avoir onze ans, il est temps que je le sorte de ce gynécée. Qu’on aille au foot ensemble, au rugby, au musée. Je ne l’ai jamais emmené au Louvre ! et ce n’est pas sa mère qui va y penser… Il s’était dit je vais lui écrire une longue lettre où je lui dirai que je l’aime, que je m’en veux de ne pas avoir le temps de m’occuper de lui, je lui raconterai mon enfance, comment j’étais à son âge, les filles et les billes, on jouait encore aux billes à mon époque, il joue à quoi, lui ? Je ne sais même pas. Philippe avait acheté un ordinateur portable pour son usage personnel. Il voulait apprendre à taper sans regarder les touches. Il avait engagé une dactylo pour lui enseigner l’essentiel de la méthode et, après, il se débrouillerait seul. Il voulait toujours tout faire à la perfection. « Lettre à mon fils » ! Ce serait une belle lettre. Il y mettrait tout son amour. Il ferait les excuses qu’aucun père n’a jamais faites à son fils. Il lui proposerait de repartir de zéro. Il ébouriffa sa raie trop droite. Sourit en songeant à Alexandre. Reprit son dossier. Il fallait avant tout trouver de l’argent. Faire racheter l’entreprise par les salariés pour les intéresser au redressement ? Comment commencerait-il sa lettre ? Alex, Alexandre, mon fils ? Il pourrait demander à Joséphine. Elle saurait. Il s’adressait de plus en plus à Joséphine. J’aime parler avec elle. J’aime sa sensibilité. Elle a toujours de bonnes idées. Elle est brillante et elle ne le sait pas. Et si discrète ! Elle se tient toujours sur le pas de la porte comme si elle avait peur de gêner. Je pense que je vais liquider ma boîte et me retirer, avait-il lâché l’autre jour devant elle, je m’ennuie, ce métier devient de plus en plus dur, mes collaborateurs m’ennuient. Elle avait protesté : mais vous êtes les meilleurs sur la place de Paris ! Oui, ils sont bons, mais ils sont en train de se dessécher et, humainement, ils n’ont plus beaucoup d’intérêt, tu sais ce dont je rêverais, Jo ? Elle avait fait non de la tête. Je rêverais de devenir consultant… Donner mon avis de temps en temps et avoir du temps pour moi. Et qu’est-ce que tu ferais alors ? Il l’avait regardée et avait dit bonne question ! Il faudrait que je recommence de zéro, que je trouve quelque chose de nouveau. Elle avait souri et dit : c’est drôle tu dis toujours « de zéro » toi qui gagnes tellement de zéros !