Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
— Où as-tu trouvé cette histoire de degrés d’humilité ? demanda-t-elle en essayant de cacher son admiration.
— Dans la règle de saint Benoît… je me suis dit que ce serait bien pour une jeune fille qui rêve de se consacrer à Dieu. Elle s’entraîne à n’être qu’une pauvre servante au service des hommes, elle franchit humblement chaque degré…
— Et c’est quoi exactement cette règle ? Il faudra que tu me l’expliques…
— Selon saint Benoît il y a plusieurs degrés d’abnégation afin de parvenir à la perfection et à Dieu. C’est ce qu’il appelle l’échelle de l’humilité. La Bible dit : « L’homme qui s’élève sera abaissé et celui qui s’abaisse sera élevé. » Aux premiers échelons, on te demande de surveiller tes désirs, ton égoïsme et d’obéir à Dieu en tout. Puis tu apprends à donner, à aimer qui te réprimande ou te calomnie, à être patient et bon. Le sixième échelon, c’est d’être content de la condition la plus ordinaire et la plus basse. Dans tout ce qu’on lui ordonne de faire, le moine pense qu’il est un ouvrier mauvais et incapable. Il répète en battant sa coulpe : « Je ne suis plus rien du tout et je ne sais rien. Je suis comme une bête devant Toi, mon Dieu. Pourtant, je suis toujours avec Toi. » Le septième échelon, ce n’est pas seulement de dire avec la bouche : je suis le dernier et le plus misérable, c’est aussi de le croire du fond du cœur. Et ainsi de suite… jusqu’au douzième échelon, jusqu’à ce que tu ne sois plus qu’un misérable cafard au service de Dieu et des hommes et que tu te grandisses en t’anéantissant. Mon héroïne, au début du livre, avant que ses parents n’interviennent, rêve de mettre en pratique la règle de saint Benoît…
— Eh bien, il a adoré cette idée !
— Charles de Foucauld, par exemple, s’est rabaissé toute sa vie. Sainte Thérèse de Lisieux aussi…
— Dis donc, Jo, tu ne deviendrais pas un peu mystique par hasard ? Fais attention, tu vas finir au couvent !
Joséphine décida de ne pas répondre.
— Dis-moi…, reprit Iris au bout d’un long moment de silence, si tu as décidé de marcher dans les chemins de la sainteté, pourquoi ne pardonnes-tu pas à notre mère ?
— Parce que je n’en suis qu’au premier échelon… Je ne suis qu’une humble apprentie ! Et puis je te rappelle qu’il ne s’agit pas de moi, mais de mon héroïne. Ne confonds pas !
Iris secoua la tête en riant.
— Tu as raison ! Je mélange tout. En tous les cas, il a aimé, c’est le principal. Le prénom de ton héroïne aussi ! Florine ! C’est joli, Florine… On boit une petite coupe de champagne à la santé de Florine ?
— Non, merci. Je dois garder la tête claire pour travailler cet après-midi. Il veut le publier quand, mon livre ?
— Notre livre… Joséphine, n’oublie pas ! Et quand il sera sorti, ce sera mon livre. Il ne faudra pas que tu commettes d’impair.
Joséphine eut un petit pincement au cœur. Elle s’était déjà attachée à son histoire, à Florine, à ses parents, à ses maris. Elle s’endormait le soir en choisissant leur nom, la couleur de leurs cheveux, de leurs yeux, en définissant leur caractère, en leur inventant une vie, un passé, un présent, en dessinant une ferme, un château, un moulin, une boutique, elle caracolait avec des chevaliers, apprenait à faire le pain, commençait une longue tapisserie, elle vivait leurs vies et avait du mal à s’endormir. C’est mon histoire, eut-elle envie de dire à sa sœur.
— Nous sommes en février… Je pense qu’il le sortira en octobre ou novembre prochain. Septembre, c’est la rentrée littéraire, il y a trop de monde ! Il faudra que tu rendes le manuscrit en juillet. Ça te laisse six, sept mois pour l’écrire… C’est suffisant, non ?
— Je ne sais pas, répondit Joséphine, blessée que sa sœur lui parle comme à une secrétaire.
— Tu vas t’en sortir très bien. Arrête de te faire du souci ! Mais surtout, Jo, surtout, pas un mot à âme qui vive ! Si on veut que notre combine marche, il ne faut en parler à personne, absolument personne. Tu as bien compris…
— Oui, soupira Jo d’une petite voix faible.
Elle aurait bien voulu reprendre sa sœur, ce n’est pas une « combine », c’est mon livre dont tu parles, mon livre… Mon Dieu, se dit-elle, je suis trop sensible, je remarque tout, un rien m’égratigne.
Iris tendit le bras vers le garçon et commanda une coupe de champagne. « Une seule ? » demanda-t-il, étonné. « Oui, je suis la seule à faire la fête. – Je veux bien faire la fête avec vous », déclara-t-il en bombant le torse. Iris posa sur lui ses grands yeux bleus remplis de trouble et le garçon s’éloigna en sifflotant « l’amour est enfant de bohême, il n’a jamais, jamais connu de loi… Si tu ne m’aimes pas, je t’aime et si je t’aime, prends garde à toi ».
— Alors, toujours rien ?
— Rien de rien… je désespère !
— Mais non, c’est normal. Tu prends la pilule depuis des années et tu t’attends à ce que pouf ! tu claques des doigts et l’embryon se forme ! Patience, patience ! Il viendra le divin enfant, mais à son heure.
— Je suis peut-être trop vieille, Ginette… trente-neuf ans, bientôt. Et Marcel qui devient fou !
— Vous me faites rire tous les deux, on dirait un couple de jeunes mariés. Ça fait même pas trois mois que vous essayez !
— Il me fait faire plein d’examens pour vérifier que tout fonctionne bien. Alors que moi, il suffit de me regarder pour que je tombe enceinte !
— Tu es déjà tombée enceinte ?
Josiane hocha la tête d’un air grave.
— Et j’ai avorté trois fois ! Alors…
— Alors il a peut-être peur que tu te sois esquintée.
— T’es folle ! Je lui ai rien dit. Motus !
— T’as avorté d’un petit Grobz ? demanda Ginette, ébahie.
— Ben qu’est-ce que tu crois ? Que j’allais jouer les Vierge Marie ? J’avais pas de Joseph, moi ! Et Marcel, trouillard comme il l’est devant le Cure-dents, ça n’inspirait pas la sécurité… Face à elle, c’est pas un homme, c’est une poignée de flotte ! Même aujourd’hui, je me pose des questions. Qui me dit qu’il va le reconnaître, mon petit, une fois qu’il m’aura engrossée ?
— Il te l’a promis.
— Tu sais bien que les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent.
— Oh, tu charries, Josiane. Pas cette fois-ci ! Il est tout chamboulé, il ne parle plus que de ça, il s’est mis au régime, il fait du vélo, il mange bio, il a arrêté de fumer, il prend sa tension matin et soir, il connaît tous les catalogues pour bébés, c’est tout juste s’il ne teste pas les grenouillères !
Josiane la regarda, dubitative.
— Mouais… Enfin, on verra bien quand il aura planté la petite graine. Mais je te préviens, s’il se courbe une fois encore devant le Cure-dents, moi je dégoupille et je fais tout sauter, le père et l’enfant.