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À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité

Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:

Pendant des années, Alain Rey a enchanté les matins de France Inter avec son mot du jour. Aujourd'hui il nous offre une sélection de ses chroniques écrites entre 2000 et 2005, quatre cents mots qui vont de « Racaille et Voyou » à « Victime », de « Torride » à « Mammouth », de « Tempête » à « Abracadabrantesque »…
Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités.
Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
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Conséquence

J’ai un peu de mal à comprendre l’émotion qui a saisi la France lorsque Colin Powell, à la question : « Y aura-t-il des conséquences à l’attitude de la France par rapport à la politique des États-Unis ? », a répondu sobrement : « Oui. » Car on voit mal comment un acte ou une attitude politiques seraient absolument sans conséquences. Ce serait dire que cet acte ou cette attitude sont totalement insignifiants.

Oui, le déclenchement préventif d’une guerre au nom de la supériorité militaire et des intérêts d’un pays ont déjà et auront des conséquences. Oui, la politique de répression menée par Ariel Sharon ainsi que les actes terroristes, d’où qu’ils viennent, ont des conséquences, à commencer par des victimes et des destructions.

Dans le cas de la bisbille franco-étatsunienne, les conséquences sont heureusement moins dramatiques, et l’agitation autour des intentions punitives ou même de la mauvaise humeur, des reproches, de la réprobation et des réprimandes, mot enfantin qu’on entend pourtant à ce propos, illustre simplement le sentiment universel et un peu lâche de la toute-puissance des États-Unis et aussi la faiblesse de l’orgueil national des autres…

Conséquence, cher monsieur Colin Lapalisse Powell, c’est universel, inévitable, obligatoire. Le latin consequentia est dérivé de consequens, formé sur le verbe sequi, « suivre » ; le mot correspond à « ce qui s’ensuit », soit dans le temps, soit dans l’effet logique d’une cause. Tout dans la vie « tire à conséquence » ; rien n’est « sans conséquence » et il serait inconséquent de prétendre agir sans qu’il y ait des effets. La seule question est de les mesurer, ces conséquences, de les prévoir, par exemple d’imaginer que la chute programmée du régime dictatorial de Saddam Hussein allait avoir pour conséquences un certain chaos, d’abord, et ensuite la libération de forces politico-religieuses qui étaient réprimées, le chiisme, par exemple. Mesurer les conséquences, c’est prévoir et déjà imaginer les effets d’une violence répondant à d’autres violences sur les psychologies collectives, par exemple en Palestine, et aussi en Israël.

Le petit « oui » aux conséquences, émis par Colin Powell, montre une évidence : les conséquences de toute situation ne sont pas seulement matérielles ; ce sont d’abord les effets dans la tête.

24 avril 2003

Dérembourser

Décidément, le mot bourse, qui vient d’un nom latin du cuir, est d’une créativité étonnante. Mettre dans sa bourse — on disait aussi dans sa bougette, d’où le budgette des Anglais —, ce fut embourser ; en sortir des pièces, c’était et c’est encore débourser. Comme l’argent circule sans arrêt, ce qui est déboursé peut revenir — on peut toujours rêver — et on parla de rembourser, autrement dit « réembourser ». On aurait pu s’en tenir là, mais notre admirable civilisation, si inventive, ayant fait du « réemboursement » des dépenses de santé une institution aussi sociale que sécuritaire — car la sécurité du porte-monnaie, ça compte —, un nouveau composé de composé s’installe. C’est dérembourser. Le remboursement, on s’en doute, est un débours — on ne dit pas déboursement — pour la Sécurité sociale, qui, à l’instar de l’excellent fromage d’Emmenthal, et non du gruyère, comme certains l’ont cru, est construite autour d’un trou de nature financière. Fallait-il fabriquer un verbe aussi complexe, au risque de voir surgir un jour des monstres du genre de surdérembourser ou sousdérembourser et, pourquoi pas, redérembourser, si on s’avisait de rendre au client l’argent que lui coûte le déremboursement ? Il eût été tellement plus simple de dire « faire payer », mais dérembourser était plus discret, et avait l’avantage de rappeler, dans le mot désagréable, la douce musique du remboursement. Cela s’appelle en psychanalyse la dénégation, procédé chéri des communicateurs.

Car en niant, on rappelle l’existence de ce qu’on détruit. Prenez ces médicaments qu’on avait coutume de voir remboursés ; si on cesse de les rembourser, c’est bien qu’on les remet à la charge du client, et qu’on lui dit tout simplement : « Paye. » On attend le jour où le vendeur dira non plus : « Vous me devez tant », mais « Je vous dérembourse de tant. »

Il est donc plus courtois, mais assez hypocrite, de parler de déremboursement. Il serait naïf de s’attendre à un remboursement ou un reremboursement — peu importe puisque ça n’aura pas lieu. Il va falloir redébourser, ce qui indique à tous ceux qui ont encore quelque argent dans leur bourse que cet argent, passé de l’état de métal précieux à celui de papier médiocrement esthétique, est fait pour s’envoler.

Baisser ou supprimer le remboursement de médicaments, est-ce, comme on a pu le dire, signaler leur inefficacité ? Mais alors, pourquoi les remboursait-on ? En outre, dérembourser à la sauvette, en guise d’œuf de Pâques, n’est pas le procédé le plus élégant qu’on puisse imaginer. On n’est pas censé rembourser les placebos ; c’est peut-être un tort. Reste que la pilule du déremboursement est amère, et que le mot n’est pas des plus heureux. Mais il peut rapporter gros.

25 avril 2003

Chaos

L’intervention militaire des États-Unis et de la Grande-Bretagne en Irak était destinée à faire disparaître un régime politique dictatorial. Ce régime a disparu, laissant le pays, copieusement bombardé, aujourd’hui occupé et désorganisé. Entre la dictature de Saddam Hussein et du parti Baas et un Irak virtuel libéré, reconstruit, respectueux de ses minorités, s’ouvre une période qui s’annonce longue. On l’entend qualifier par quelques mots. De manière neutre, désordre, de manière alarmante, insécurité, du point de vue politique, anarchie, « absence de pouvoir et d’autorité », et de manière plus emphatique, chaos, à ne pas confondre avec cahot, qui vient d’un mot germanique signifiant « secouer, heurter ».

L’autre chaos est grec et mystérieux, mythologique, cosmologique, car le chaos grec est le vide primitif, l’espace informe avant la création d’un univers organisé et arrangé, un kosmos, ce qui signifie avant tout « organisation ». Passé au latin, chaos fut utilisé pour traduire, dans la Bible, l’hébreu tóhou, vavóhou, que nous connaissons sous la forme tohu-bohu. Avant que Dieu, dans la Genèse, ne crée la lumière, la Terre, dit le texte, était « sans forme et sans matière », « vaine et vide », traduit Henri Meschonnic. L’idée de chaos est aussi d’associer l’informe au vide, le désordre au gouffre. L’origine indo-européenne de chaos concerne le vide, le trou, l’abîme — autre mot grec qui signifie « sans fond ».

Chaos — le mot étant passé du latin dans de nombreuses langues — est donc un mot assez terrible, par rapport à désordre ou à confusion. Pour passer du chaos au cosmos, il faut, excusez du peu, le souffle de Dieu. Du domaine sacré ou mythique à la politique terrestre, le mot chaos s’est laïcisé. En français, on ne s’étonnera pas que ce soit Voltaire qui parle de « chaos politique ». En revanche, dans un pays sans autorité établie, seuls des pouvoirs de remplacement peuvent éviter la confusion, ou, pour parler cru, le bordel, métaphore étrange d’ailleurs, car les maisons closes pouvaient être fort bien organisées. D’autre part — Bernard Guetta ne me pardonnerait pas de le taire —, la science connaît l’idée de « chaos créateur ».

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