Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
— Tu as de la salade sur les dents de devant, l’interrompit Iris en faisant le geste de se nettoyer les dents.
Joséphine obtempéra et posa à nouveau sa question.
— Ne t’inquiète pas, Philippe n’y verra que du feu. De toute façon, ce n’est pas lui qui fait sa déclaration, c’est un comptable, et il paie tellement d’impôts que ce n’est pas ça qui changera beaucoup les choses !
— T’es sûre ? Et moi, si on me demande d’où vient cet argent ?
— Tu diras que c’est un cadeau de ta sœur qui est pleine aux as.
Joséphine fit une moue dubitative.
— Arrête de te miner, Jo. Profite, profite… Ce n’est pas merveilleux ? Notre projet est accepté, et avec les félicitations du jury.
— Je n’en reviens pas. Et tu me parlais de notre poison de mère ! Mais tu te rends compte, Iris ? Il a aimé ! Il a aimé mon idée ! Il a fait un chèque de vingt-cinq mille euros rien que sur mon idée !
— Et sur les vingt feuillets que tu as écrits… Très astucieux, ton plan. Il donne envie de lire la suite…
Joséphine eut, un instant, la tentation de commander une choucroute pour fêter l’événement, mais résista.
— C’est pas génial, petite sœur ? demanda Iris, une lueur jaune dans ses yeux écarquillés. On va devenir riches et célèbres !
— Riche pour moi, célèbre pour toi !
— Ça t’ennuie ?
— Non… Au contraire. Je peux écrire ce que je veux : personne ne saura que c’est moi. Ça m’enlève une tonne de trac, je te jure ! Et puis j’en serais bien incapable ! Quand je vois ce qu’il faut faire et dire pour passer à la télé, j’ai envie de me faufiler sous mon lit.
— Moi, c’est ce qui va m’amuser. Je n’en peux plus de mon image de femme si correcte, Jo, je n’en peux plus…
Iris resta un moment rêveuse, faisant écho au silence de Joséphine qui couvait son sac des yeux. Puis ses mâchoires reprirent leur mastication, et elle se frappa le front.
— J’ai failli oublier. Je voulais te montrer un article de journal que j’ai découpé pour toi…
Elle plongea la main dans son sac et en sortit un journal plié en deux qu’elle ouvrit délicatement, cherchant le passage qui l’intéressait.
— Voilà ! C’est un portrait de Juliette Lewis, tu sais, l’ancienne actrice de cinéma… enfin quand je dis ancienne, elle doit avoir une petite trentaine, on ne lui propose plus de rôles, alors elle s’est reconvertie dans la chanson. Écoute bien ce qui est écrit dans ce journal ! « Juliette Lewis est aujourd’hui à la tête d’un groupe de rock, Juliette and the Licks, en français Juliette et les Léchouilles, un nom qui provoque l’émotion à lui tout seul, surtout quand le jeune homme qui s’occupe des relations de presse des Léchouilles confirme que Juliette Lewis porte sur scène ces slips assez légers qu’on est en droit d’appeler strings. “Oui, il arrive qu’on lui voie une bonne partie des fesses”, affirme le dénommé Chris au moment même où Juliette revient vers nous en disant Here, we go, man, de cette voix rauque qu’on lui connaît si bien… »
— Je trouve ça nul…
— Et moi, je suis prête à jouer le jeu !
— À montrer ton string ?
— À fabriquer des images comme celles-là pour vendre le livre.
Joséphine regarda sa sœur et se demanda si elle n’était pas en train de faire une grosse bêtise en devenant sa complice.
— Iris, tu parles sérieusement ?
— Mais oui, petite cruche. Je vais faire un show… Un vrai show que je réglerai au détail près, et j’ai bien l’intention de crever l’écran. Il n’arrête pas de me le dire, Serrurier, « avec vos yeux, vos relations, votre beauté »… Tout ça, c’est mieux que tes petits doigts sur ton clavier et toute ton érudition ! Pour vendre, je veux dire, pour vendre…
Elle rejeta ses longs cheveux noirs en arrière, étendit les bras au ciel comme si elle ouvrait une voie royale et soupira :
— Je m’ennuie tellement, Jo, je m’ennuie tellement…
— C’est pour ça que tu le fais ? demanda Jo timidement.
Iris ouvrit grands les yeux et n’eut pas l’air de comprendre.
— Ben oui… Pour quelle autre raison ?
— Justement. J’aimerais bien savoir. L’autre jour, dans le train, tu m’as dit que je te sortais d’un mauvais pas… Tu as même employé le mot « bourbier », alors je me demandais…
— Ah ! Je t’ai dit ça !
Elle fit la moue comme si Joséphine venait de lui rappeler un mauvais souvenir.
— Tu m’as dit ça exactement… et je pense que j’ai le droit de savoir.
— Comme tu y vas, Jo. Le droit de savoir !
— Ben oui… Je m’embarque avec toi dans une galère et il me semble juste que j’aie les mêmes cartes que toi en main.
Iris soupesa sa petite sœur du regard. Elle changeait, Joséphine ! Plus vindicative, plus hardie. Elle comprit qu’elle ne pourrait pas se taire, poussa un long soupir et lâcha, sans regarder Jo :
— C’est à cause de Philippe… J’ai l’impression qu’il se détourne de moi, que je ne suis plus la dernière merveille du monde… J’ai peur qu’il me lâche et je me dis qu’en écrivant ce livre, je le séduirai à nouveau.
— Parce que tu l’aimes ? demanda Joséphine, de l’espoir dans la voix.
Iris lui jeta un regard mêlé de pitié et d’exaspération.
— On peut dire ça comme ça. Je ne veux pas qu’il me quitte. J’ai quarante-quatre ans, Jo, je n’en retrouverai pas un autre comme lui. J’ai la peau qui va friper, les seins qui vont tomber, les dents qui vont jaunir, les cheveux se clairsemer. Je tiens à la vie en or qu’il m’offre, je tiens à l’appartement, au chalet à Megève, aux voyages, au luxe, à la carte Gold, au statut de madame Dupin. Tu vois, je suis honnête avec toi. Je ne supporterai pas de retomber dans une petite vie banale, sans argent ni relations ni évasion… Et puis peut-être que je l’aime après tout !
Elle avait écarté son assiette et allumé une cigarette.
— Tu fumes maintenant ? demanda Joséphine.
— C’est pour mon personnage ! Je m’entraîne. Josiane, la secrétaire de Chef… Elle avait un vieux paquet, elle a arrêté de fumer, elle me l’a donné.
Joséphine se rappela la scène entrevue sur le quai de la gare : Chef embrassant sa secrétaire, l’installant dans le train comme s’il portait le saint sacrement. Elle n’en avait parlé à personne. Elle frissonna et pensa à sa mère : que deviendrait-elle si Chef l’abandonnait pour refaire sa vie ?
— Tu as peur qu’il te quitte ? demanda-t-elle doucement à Iris.
— Ça ne m’avait jamais effleuré l’esprit… mais depuis quelque temps, oui, j’ai peur. Je sens qu’il s’éloigne de moi, qu’il ne me regarde plus avec les mêmes yeux. J’ai même été jalouse de votre complicité à Noël. Il te parle avec plus d’affection et de considération qu’à moi…
— Tu dis n’importe quoi !
— Hélas, non… Je suis impitoyablement lucide. J’ai beaucoup de défauts mais je ne suis pas aveugle. Je sens quand j’intéresse les gens ou pas. Et je ne supporte pas l’indifférence à mon égard.
Elle suivit les volutes de sa cigarette et pensa à sa rencontre avec Serrurier. Dans le petit bureau où il l’avait reçue. La bouche débordant de louanges, les yeux brillants d’intérêt. Elle s’était sentie revivre. Il était à la fois empressé et respectueux. Il tirait sur son gros cigare dont la fumée âcre envahissait le bureau et imaginait les rebondissements du récit inventé par Joséphine. « Très bien l’idée de cette jeune fille qui veut se retirer au couvent et qu’on force au mariage. Très bien l’idée qu’elle fasse mouche à chaque mari, se retrouve couverte d’or et de gloire et veuve à chaque fois. Très bien l’idée d’humilité qu’elle poursuit avec obstination et qui se dérobe, très bien de la faire changer de milieu, de la confronter à un chevalier, un troubadour, un prédicateur, un prince de France… » Il arpentait le bureau et lui donnait le tournis. « C’est moderne, délicieusement désuet, cocasse, naïf, roué, populaire ! Il faudrait que vous y ajoutiez une pointe de mystère et ce serait parfait… Les gens raffolent des intrigues qui mêlent histoire de France, religion, assassinats, amour, Dieu et le diable… mais vous saurez le faire, je ne veux pas vous influencer ! Ce que j’ai lu m’a enchanté. Pour être honnête, je ne pensais pas qu’une si jolie tête renfermât autant de science et de talent… Et où avez-vous trouvé cette histoire de degrés d’humilité ? C’est magnifique ! Magnifique ! Transformer une femme qui se torture pour être humble en héroïne malgré elle ! Quelle idée de génie ! » Et dans un grand élan, il lui avait serré les mains d’une poigne enthousiaste et vibrante. Puis il lui avait donné le chèque, ajoutant qu’il était prêt à lui virer le reste quand elle le désirait. Iris avait préféré taire ce détail à Joséphine. Elle était sortie du bureau de Serrurier le cœur battant et les jambes flageolantes.