Quand on parle de reconstruction de l’Irak, il ne s’agit pas seulement de bâtiments, c’est certain. À preuve, les premiers actes de cette reconstruction annoncée, qui sont l’arrivée d’un convoi dit « humanitaire », indispensable, mais infime par rapport aux besoins, et celle d’un général étatsunien à la retraite officiellement chargé d’administrer, non de construire.
Ce qu’il s’agit de reconstruire, ce ne sont pas des maisons, des villes même, mais tout un pays. Un pays, une nation, un État, des hommes. À chaque stade, il s’agit de refaire, réorganiser, rebâtir, restaurer, réparer. Reconstruction suppose destruction, et les deux mots sont visiblement apparentés. Ils viennent d’un très ancien verbe latin, struere, dont le sens est « édifier », mais d’abord « étendre ». En effet, pour bâtir, depuis des millénaires, il faut superposer des couches, de briques, par exemple. Struere conduit à structure. Parmi les premiers constructeurs de l’Histoire figurent les Égyptiens, les Chinois et aussi les Mésopotamiens, aujourd’hui Irakiens et Syriens.
Les grandes civilisations construisent, sont détruites, parfois se reconstruisent ; sinon, elles disparaissent.
Reconstruire, quand ce verbe est formé en français, s’applique aux bâtiments. Ses emplois figurés n’apparaissent pas au hasard, mais dans une période où l’on cherche à faire disparaître et à remplacer, vers 1789.
Après un « ancien régime » devenu insupportable, on peut préférer qu’il ne soit pas chassé par une armée étrangère venue de très loin — ce qui s’est toujours appelé une « invasion » — pour détruire, il est vrai, un pouvoir dictatorial. Mais pour détruire aussi, car la guerre se fait ainsi, des constructions, des vies, des espoirs.
Reconstruction, facile à dire ; mais de quoi ? Éviter de reconstruire la situation passée, ou une situation pire encore, après la destruction. Avant de rebâtir et de remonter du béton, il faudra bien refaire une société en miettes, réparer, soigner les plaies, nourrir, réorganiser. Les reconstructeurs seront, sur le plan concret, des entreprises des États-Unis, c’est plus que probable ; mais au figuré, la reconstruction humanitaire, politique, sociale, psychologique sera irakienne ou ne sera pas. Aucun gouverneur étranger ne pourra rien reconstruire à lui seul. Et on se demande si un pouvoir élu y suffira. En matière de reconstruction, on en est au stade décoratif — on dit en anglo-américain « cosmétique » — ; mais les destructions étant bien réelles, une vraie reconstruction devra l’être. Les troupes qui se voulaient libératrices ont engendré le chaos, la méfiance et le désespoir. Et cela, peut-on le reconstruire ?
21 avril 2003
Dégâts
En Irak, il s’agit surtout de réparer les dégâts. Dégâts multiples, certains causés par la guerre, certains par un embargo affameur des pauvres, dégâts causés par la politique du mépris, de la méfiance, dégâts inévitables de la chute provoquée d’un régime odieux, dégâts de la conviction exclusive, comme le pense et le dit Régis Debray.
Dégât est un mot formé en français sur un verbe oublié, dégaster, qui renforce gâter sur le modèle du latin devastare. Devastare, dévaster, c’est « détruire en faisant le vide », et « vide » se dit en latin vastus, qui correspond aussi à « ravagé, démoli ».
Pour notre chroniqueur du XIVe siècle, Froissart, le dégast est militaire : c’est le ravage, la dévastation, le pillage. On aurait dit des armées de la « coalition », en français d’il y a quatre ou cinq siècles, qu’elles « faisaient dégast ». C’est dire que le mot était plus fort qu’aujourd’hui, plus violent. Plus tard, les dégâts se limitèrent à des dommages, des inconvénients plus ou moins graves ; mais on avait tort de sourire du slogan antialcoolique : « … bonjour les dégâts ! »
La nature des dégâts est multiple : ils sont matériels, politiques, psychologiques, moraux. Quant aux causes, certaines sont volontaires, d’autres non. La volonté d’intervenir par la force, même au service d’un idéal humanitaire et démocratique affiché, entraîne forcément des dégâts.
Albert Camus a écrit dans La Peste une phrase lumineuse :
« Le mal qui est dans ce monde vient presque toujours de l’ignorance, et la bonne volonté peut faire autant de dégâts que la méchanceté, si elle n’est pas éclairée. »
En effet, en matière d’interventions par la force, et quelles que soient les intentions, l’insuffisance d’informations — associée à la certitude d’avoir raison et, pis encore, d’être inspiré par Dieu, qui a décidément bon dos —, l’ignorance est souvent capable de monstrueux dégâts. Par exemple, l’administration étatsunienne en Irak est-elle suffisamment éclairée sur le chiisme ? Peut-être moins que sur le pétrole. Ainsi, à l’occasion du pèlerinage de Kerbala, on s’aperçoit qu’un Hussein obsessionnel, Saddam, peut en cacher un autre, beaucoup plus ancien et légitime, le calife Hussein, fils d’Ali, fils adoptif de Mahomet, assassiné à Kerbala, justement.
Les dégâts de l’axe du Bien, de la religion, de l’exportation des bons principes, du « c’est pour ton bien ! » qui accompagne les avanies sont moins directs, mais plus profonds que ceux de la violence brute.
22 avril 2003
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Voir la chronique du 27 mars : Sécuriser.