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À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité

Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:

Pendant des années, Alain Rey a enchanté les matins de France Inter avec son mot du jour. Aujourd'hui il nous offre une sélection de ses chroniques écrites entre 2000 et 2005, quatre cents mots qui vont de « Racaille et Voyou » à « Victime », de « Torride » à « Mammouth », de « Tempête » à « Abracadabrantesque »…
Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités.
Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
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Dans l’affaire irakienne, on se demande ce qui est le plus scandaleux, le vol et la destruction par des bandes d’affamés misérables ou l’indifférence d’une armée qui est là pour vaincre, mais apparemment pas pour gérer sa victoire. On pense raisonnablement que deux ou trois chars placés devant les portes à protéger auraient suffi à épargner des trésors de la mémoire humaine, dans cette Mésopotamie où l’une des plus anciennes civilisations historiques a vu le jour, où l’écriture phonétique, à côté des hiéroglyphes égyptiens ou chinois, a été mise au point, par de petits signes en forme de coins — cunéiformes, c’est le mot — astucieusement disposés.

Encore faut-il reconnaître à ces vieilleries autant d’importance qu’à cet or noir et gluant qu’on a appelé pétrole, « huile de pierre ».

Faut-il, quand des morts, des blessés, des proches désespérés, et aussi des millions d’humiliés sont traités successivement avec violence, puis avec indifférence, et toujours avec mépris, s’attacher à la destruction anarchique et imbécile d’objets, fussent-ils d’art ? Tous les trésors d’un grand musée ne valent pas la vie d’un enfant ; les moralistes ont raison. Mais voilà, l’enfant est déjà tué, ou mutilé. Alors, les témoignages du passé de l’humanité, de la pensée cristallisée et conservée, méritent un peu d’attention.

Les troupes des États-Unis ont énormément parlé de sécuriser et de sécurisation, s’agissant de préserver leur propre sécurité, et rien d’autre, malgré les belles paroles du président Doublevé sur ses préoccupations humanitaires[47]. Anarchie, misère et pillage en ont montré les limites.

17 avril 2003

Reconstruction

Quand on parle de reconstruction de l’Irak, il ne s’agit pas seulement de bâtiments, c’est certain. À preuve, les premiers actes de cette reconstruction annoncée, qui sont l’arrivée d’un convoi dit « humanitaire », indispensable, mais infime par rapport aux besoins, et celle d’un général étatsunien à la retraite officiellement chargé d’administrer, non de construire.

Ce qu’il s’agit de reconstruire, ce ne sont pas des maisons, des villes même, mais tout un pays. Un pays, une nation, un État, des hommes. À chaque stade, il s’agit de refaire, réorganiser, rebâtir, restaurer, réparer. Reconstruction suppose destruction, et les deux mots sont visiblement apparentés. Ils viennent d’un très ancien verbe latin, struere, dont le sens est « édifier », mais d’abord « étendre ». En effet, pour bâtir, depuis des millénaires, il faut superposer des couches, de briques, par exemple. Struere conduit à structure. Parmi les premiers constructeurs de l’Histoire figurent les Égyptiens, les Chinois et aussi les Mésopotamiens, aujourd’hui Irakiens et Syriens.

Les grandes civilisations construisent, sont détruites, parfois se reconstruisent ; sinon, elles disparaissent.

Reconstruire, quand ce verbe est formé en français, s’applique aux bâtiments. Ses emplois figurés n’apparaissent pas au hasard, mais dans une période où l’on cherche à faire disparaître et à remplacer, vers 1789.

Après un « ancien régime » devenu insupportable, on peut préférer qu’il ne soit pas chassé par une armée étrangère venue de très loin — ce qui s’est toujours appelé une « invasion » — pour détruire, il est vrai, un pouvoir dictatorial. Mais pour détruire aussi, car la guerre se fait ainsi, des constructions, des vies, des espoirs.

Reconstruction, facile à dire ; mais de quoi ? Éviter de reconstruire la situation passée, ou une situation pire encore, après la destruction. Avant de rebâtir et de remonter du béton, il faudra bien refaire une société en miettes, réparer, soigner les plaies, nourrir, réorganiser. Les reconstructeurs seront, sur le plan concret, des entreprises des États-Unis, c’est plus que probable ; mais au figuré, la reconstruction humanitaire, politique, sociale, psychologique sera irakienne ou ne sera pas. Aucun gouverneur étranger ne pourra rien reconstruire à lui seul. Et on se demande si un pouvoir élu y suffira. En matière de reconstruction, on en est au stade décoratif — on dit en anglo-américain « cosmétique » — ; mais les destructions étant bien réelles, une vraie reconstruction devra l’être. Les troupes qui se voulaient libératrices ont engendré le chaos, la méfiance et le désespoir. Et cela, peut-on le reconstruire ?

21 avril 2003

Dégâts

En Irak, il s’agit surtout de réparer les dégâts. Dégâts multiples, certains causés par la guerre, certains par un embargo affameur des pauvres, dégâts causés par la politique du mépris, de la méfiance, dégâts inévitables de la chute provoquée d’un régime odieux, dégâts de la conviction exclusive, comme le pense et le dit Régis Debray.

Dégât est un mot formé en français sur un verbe oublié, dégaster, qui renforce gâter sur le modèle du latin devastare. Devastare, dévaster, c’est « détruire en faisant le vide », et « vide » se dit en latin vastus, qui correspond aussi à « ravagé, démoli ».

Pour notre chroniqueur du XIVe siècle, Froissart, le dégast est militaire : c’est le ravage, la dévastation, le pillage. On aurait dit des armées de la « coalition », en français d’il y a quatre ou cinq siècles, qu’elles « faisaient dégast ». C’est dire que le mot était plus fort qu’aujourd’hui, plus violent. Plus tard, les dégâts se limitèrent à des dommages, des inconvénients plus ou moins graves ; mais on avait tort de sourire du slogan antialcoolique : « … bonjour les dégâts ! »

La nature des dégâts est multiple : ils sont matériels, politiques, psychologiques, moraux. Quant aux causes, certaines sont volontaires, d’autres non. La volonté d’intervenir par la force, même au service d’un idéal humanitaire et démocratique affiché, entraîne forcément des dégâts.

Albert Camus a écrit dans La Peste une phrase lumineuse :

« Le mal qui est dans ce monde vient presque toujours de l’ignorance, et la bonne volonté peut faire autant de dégâts que la méchanceté, si elle n’est pas éclairée. »

En effet, en matière d’interventions par la force, et quelles que soient les intentions, l’insuffisance d’informations — associée à la certitude d’avoir raison et, pis encore, d’être inspiré par Dieu, qui a décidément bon dos —, l’ignorance est souvent capable de monstrueux dégâts. Par exemple, l’administration étatsunienne en Irak est-elle suffisamment éclairée sur le chiisme ? Peut-être moins que sur le pétrole. Ainsi, à l’occasion du pèlerinage de Kerbala, on s’aperçoit qu’un Hussein obsessionnel, Saddam, peut en cacher un autre, beaucoup plus ancien et légitime, le calife Hussein, fils d’Ali, fils adoptif de Mahomet, assassiné à Kerbala, justement.

Les dégâts de l’axe du Bien, de la religion, de l’exportation des bons principes, du « c’est pour ton bien ! » qui accompagne les avanies sont moins directs, mais plus profonds que ceux de la violence brute.

22 avril 2003
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47

Voir la chronique du 27 mars : Sécuriser.

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