Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
— Je n’en suis pas là, soupira Joséphine, les yeux rivés à l’écran où le cercueil du défunt mari avait échappé aux croque-morts et dévalait les marches de l’escalier pendant que Shirley MacLaine, imperturbable, continuait d’avancer sous son grand chapeau rose.
La nuit, il ne trouvait plus le repos. Le doigt menaçant de Faugeron le tirait de son sommeil ; il se réveillait, en sueur, l’oreiller et les draps trempés. Il étouffait, perdait le souffle, râlait, se tordait, s’asphyxiait jusqu’à ce que sa gorge se dénoue et que ses narines se remplissent de l’air frais de la nuit. Il se levait, allait prendre une douche, enfilait un bas de pyjama propre et sec, écoutait les bruits de la nuit africaine par la fenêtre grande ouverte de la chambre. Le cri des perroquets réfugiés sur le toit de la maison, le piaillement des singes se poursuivant de branche en branche dans les larges acacias, la course rapide d’un impala dans les herbes hautes, tout lui semblait étranger, menaçant. Dans la journée, il se sentait un intrus sur cette terre… mais la nuit, c’était comme si toute la nature lui criait de s’en aller, de repartir chez les Blancs, ces petits hommes frêles et transpirants qui ne supportent pas la chaleur de l’Afrique et se bourrent de quinine.
Il entendait le souffle calme de Mylène à ses côtés et ne parvenait pas à se rendormir. Alors il se levait, descendait dans le salon, se servait un whisky et sortait sur la terrasse en bois qui entourait la maison. Il s’asseyait sur les marches, buvait une gorgée d’alcool puis une autre et une autre ; ses yeux s’habituaient à l’obscurité. Peu à peu, se détachaient de l’ombre des taches jaunes, vacillantes, qui s’allumaient les unes après les autres et semblaient converger vers lui : les yeux jaunes des crocodiles. Affleurant le niveau de l’eau, posés comme des lucioles sur la surface moirée et noire des étangs, ils le regardaient. Il entendait leur queue agiter l’eau, leur corps s’ébranler lentement, pesamment, s’approcher du rivage et attendre. Face à la maison. Un, puis deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit… Ils fendaient l’obscurité comme des plongeurs silencieux. Parfois l’un d’eux ouvrait grande sa mâchoire et une rangée de dents blanches rayait la nuit noire. Puis la gueule se refermait d’un coup sec et il n’apercevait plus que les fentes jaunes qui le fixaient. Vingt millions d’années qu’ils sont sur terre, pensait-il, qu’ils résistent à toutes les catastrophes naturelles, la terre qui se fend, se plisse, se brise, brûle et coule, se glace et se fige. Ils ont vu passer des dinosaures, des primates, des hommes à quatre pattes, des hommes penchés, des hommes droits, des hommes foudroyés et ils sont toujours là, aux aguets. Je ne fais pas le poids face à eux. Je suis si seul ici. Plus personne à qui parler. Et toujours pas de nouvelles de mister Wei. Pas de nouvelles, pas de chèque, pas d’explication. Sa secrétaire me répond toujours que oui, oui, mister Wei is going to call you back, mais il ne rappelle jamais. Don’t worry, mister Tonio, he’ll call you, he’ll call you, everything’s all right, mais non ! Rien n’était all right, il n’avait pas touché un sou depuis qu’il était ici. Il vivait sur les économies de Mylène. Quand il appelait ses filles en France, il inventait des histoires, parlait de profits mirifiques, promettait de les faire venir bientôt, ce n’était qu’une question de jours maintenant. Elles devaient sentir la contrainte dans sa voix parce qu’elles ne répondaient plus que par monosyllabes pour ne pas l’offenser. Et Jo ? murmura-t-il en suivant un crocodile qui venait s’agglutiner au groupe, ajoutant deux lampes jaunes au parterre de lumières qui le contemplaient. Faugeron avait dû la mettre au courant. Elle n’avait pas appelé. Ne lui avait pas adressé le moindre reproche. Il eut honte. Ses yeux repartirent sur les taches jaunes dans l’obscurité, il eut envie de pleurer. Il se sentait si lâche. Plus forte que la honte, il sentait grandir en lui une peur froide et tenace. Elle ne le lâchait plus. La peur avait remplacé sa belle assurance d’autrefois quand il faisait le beau, le soir, après les safaris, sous les tentes de toile, en buvant des whiskies. Il n’avait personne à qui dire qu’il avait peur. Les crocodiles le savent, eux. Ils sentent ma peur du fond de l’étang et viennent s’attrouper face à moi pour s’en repaître. Ils attendent. Ils ont le temps pour eux, tout le temps, qu’importe qu’on les trucide, ils savent qu’ils auront le dessus, que la force brute l’emporte toujours. Ils attendaient en braquant sur lui des lampes jaunes. Pour accroître sa peur. Sa peur… grande comme une caverne qui le dévorait.
Joséphine. Mylène. Elles se sont endurcies tandis que je me ramollissais, elles ont la tête vissée sur les épaules alors que la mienne tourne comme une girouette. Mylène affichait calme et sérénité quand Pong apportait le courrier. Elle ne disait rien, elle n’avait même pas besoin de demander si le chèque était arrivé, elle le regardait ramasser les enveloppes sur l’assiette en bois que présentait Pong, puis déchirait son escalope de buffle en rayant l’assiette. Antoine en avait des frissons dans le dos. Elle demandait : « C’est bon ? Tu aimes ? » Elle avait appris à cuisiner le buffle en le faisant mariner dans une sauce à la menthe et à la verveine sauvages qui lui donnait un goût délicieux. Ça changeait du poulet.
Elle faisait des projets car elle ne comptait pas rester oisive. Apprendre le chinois, la cuisine chinoise, faire des bracelets, des colliers comme les femmes sur le marché, les vendre en France peut-être, fabriquer des produits de maquillage avec les graines et les colorants locaux, monter un ciné-club, un atelier de dessin. Chaque jour, elle avait une nouvelle idée. Joséphine n’avait même pas pris la peine de décrocher le téléphone pour l’insulter, le traiter de lâche, de voleur. Deux femmes dans une cuirasse. Une peau de crocodile, songea-t-il en souriant du rapprochement qu’il osait faire. Les femmes ont si bien appris à être fortes qu’elles se sont cuirassées. Parfois cruelles tellement elles semblent impitoyables. Elles ont raison, il faut être impitoyable aujourd’hui. Il voyait les rivages, les blocs de pierre qui délimitaient les étangs, les grillages qui empêchaient les crocodiles de vagabonder. Il sentit une petite brise se lever et rabattit ses cheveux sur le sommet du crâne. Un crocodile tentait de se hisser hors de l’eau. Il avait sorti son corps de la mare et avançait sur ses pattes trapues et courtes, des pattes d’infirme, songea Antoine. Le crocodile resta un moment le museau contre le fil barbelé, chercha à le tordre, poussa une sorte de cri rauque et referma plusieurs fois ses mâchoires sur le grillage. Puis il se coucha et referma ses yeux jaunes comme des volets qu’on descend à regret.
Hier soir, Mylène avait dit qu’elle aimerait bien faire un tour à Paris. Pour une semaine. Comme ça, tu pourrais voir tes filles. Et le grand trou s’était creusé dans son ventre, le remplissant de peur. Il s’était mis à suer, à dégouliner ; affronter Joséphine et les filles, leur avouer qu’il s’était trompé, que ce n’était pas une si bonne idée d’élever des crocodiles. Qu’il s’était fait avoir une fois de plus…
Il regarda devant lui l’herbe haute et les grands acacias qui frissonnaient dans la brise du matin. J’aime le petit matin et la rosée qui brille sur l’herbe encore grasse, avant que le soleil ne la dessèche. J’aime l’odeur de verveine, les troncs d’arbre qui se dessinent dans le jour naissant, la brume humide qui s’évapore aux premiers rayons du soleil. Est-ce vraiment moi, Antoine Cortès, assis sur les marches du perron ? Le crocodile avait recommencé à donner des coups dans le grillage. Il ne renonçait pas. Ses grands yeux jaunes semblaient rétrécis par la colère et ses griffes labouraient le sol comme s’il voulait creuser un souterrain pour s’échapper. Ce doit être un mâle, songea Antoine, un sacré mâle ! Il me fera des dizaines de petits, celui-là. Il faut qu’il me fasse des petits. Il faut que ce foutu élevage marche ! J’ai quarante ans, bordel de merde, si je ne réussis pas maintenant, je suis foutu ! Plus personne ne voudra de moi, je ferai partie des vieux, des perdants, et ça il n’en est pas question, bordel de bordel de merde ! Il se mit à jurer pour encourager la haine qu’il sentait monter en lui, haine de mister Wei, haine des crocodiles, haine de ce monde où, si on n’avait pas réussi à son âge, on était bon à être jeté, haine de ses deux femelles que rien n’abattait ! Dégoût de lui, aussi. Ça ne fait pas six mois que tu es ici et tu es déjà prêt à baisser les bras…