En finir avec Eddy Bellegueule
- Автор: Louis Édouard
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Le Seuil
- ISBN: 9782021117721
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «En finir avec Eddy Bellegueule». Краткое содержание книги:
Mon père avait cessé d’aller à l’école très jeune. Il avait préféré les soirées au bal dans les villages voisins et les bagarres qui les accompagnaient immanquablement, les virées en mobylette – on disait pétrolette – jusqu’aux étangs où il passait plusieurs jours et pêchait, les journées dans le garage à apporter des modifications à la mobylette, cafouiller sa bécane, pour la rendre plus puissante, plus rapide. Même quand il se rendait au lycée il en était de toute façon la plupart du temps exclu à cause des provocations aux enseignants, des insultes, des absences.
Il parlait beaucoup des bagarres J’étais un dur quand j’avais quinze ou seize ans, j’arrêtais pas de me battre à l’école ou au bal et on prenait des sacrées cuites avec mes copains. On en avait rien à foutre, on s’amusait, et c’est vrai, à ce temps-là, si l’usine me virait, j’en trouvais une autre, c’était pas comme maintenant.
Il avait effectivement arrêté son diplôme professionnel au lycée pour se faire embaucher en tant qu’ouvrier dans l’usine du village qui fabriquait des pièces de laiton, comme son père, son grand-père et son arrière-grand-père avant lui.
Les durs au village, qui incarnaient toutes les valeurs masculines tant célébrées, refusaient de se plier à la discipline scolaire et il était important pour lui d’avoir été un dur. Lorsque mon père disait d’un de mes frères ou de mes cousins qu’il était un dur je percevais l’admiration dans sa voix.
Ma mère lui a annoncé un jour qu’elle était enceinte. C’était au début des années 90. Elle allait avoir un garçon, moi, leur premier enfant. Ma mère en avait déjà deux autres de son premier mariage, mon grand frère et ma grande sœur ; conçus avec son premier mari, alcoolique, mort d’une cirrhose du foie et retrouvé des jours après, étendu sur le sol, le corps à moitié décomposé et grouillant de vers, particulièrement sa joue décomposée qui laissait apparaître l’ossature de sa mâchoire où s’agitaient les larves, un trou, là, de la taille d’un trou de golf, au milieu du visage cireux et jaunâtre. Mon père en a été très heureux. Au village il n’importait pas seulement d’avoir été un dur mais aussi de savoir faire de ses garçons des durs. Un père renforçait son identité masculine par ses fils, auxquels il se devait de transmettre ses valeurs viriles, et mon père le ferait, il allait faire de moi un dur, c’était sa fierté d’homme qui était en jeu. Il avait décidé de m’appeler Eddy à cause des séries américaines qu’il regardait à la télévision (toujours la télévision). Avec le nom de famille qu’il me transmettait, Bellegueule, et tout le passé dont était chargé ce nom, j’allais donc me nommer Eddy Bellegueule. Un nom de dur.
Les manières
Très vite j’ai brisé les espoirs et les rêves de mon père. Dès les premiers mois de ma vie le problème a été diagnostiqué. Il semblerait que je sois né ainsi, personne n’a jamais compris l’origine, la genèse, d’où venait cette force inconnue qui s’était emparée de moi à la naissance, qui me faisait prisonnier de mon propre corps. Quand j’ai commencé à m’exprimer, à apprendre le langage, ma voix a spontanément pris des intonations féminines. Elle était plus aiguë que celle des autres garçons. Chaque fois que je prenais la parole mes mains s’agitaient frénétiquement, dans tous les sens, se tordaient, brassaient l’air.
Mes parents appelaient ça des airs, ils me disaient Arrête avec tes airs. Ils s’interrogeaient Pourquoi Eddy il se comporte comme une gonzesse. Ils m’enjoignaient : Calme-toi, tu peux pas arrêter avec tes grands gestes de folle. Ils pensaient que j’avais fait le choix d’être efféminé, comme une esthétique de moi-même que j’aurais poursuivie pour leur déplaire.
Pourtant j’ignorais moi aussi les causes de ce que j’étais. J’étais dominé, assujetti par ces manières et je ne choisissais pas cette voix aiguë. Je ne choisissais ni ma démarche, les balancements de hanches de droite à gauche quand je me déplaçais, prononcés, trop prononcés, ni les cris stridents qui s’échappaient de mon corps, que je ne poussais pas mais qui s’échappaient littéralement par ma gorge quand j’étais surpris, ravi ou effrayé.
Régulièrement je me rendais dans la chambre des enfants, sombre puisque nous n’avions pas la lumière dans cette pièce (pas assez d’argent pour y mettre un véritable éclairage, pour y suspendre un lustre ou simplement une ampoule : la chambre ne disposait que d’une lampe de bureau).
J’y dérobais les vêtements de ma sœur que je mettais pour défiler, essayant tout ce qu’il était possible d’essayer : les jupes courtes, longues, à pois ou à rayures, les tee-shirts cintrés, décolletés, usés, troués, les brassières en dentelle ou rembourrées.
Ces représentations dont j’étais l’unique spectateur me semblaient alors les plus belles qu’il m’ait été donné de voir. J’aurais pleuré de joie tant je me trouvais beau. Mon cœur aurait pu exploser tant son rythme s’accélérait.
Après le moment d’euphorie du défilé, essoufflé, je me sentais soudainement idiot, sali par les vêtements de fille que je portais, pas seulement idiot mais dégoûté par moi-même, assommé par ce sursaut de folie qui m’avait conduit à me travestir, comme ces jours où l’ivresse et la désinhibition produisent des comportements ridicules, regrettés le lendemain quand les effets de l’alcool ont disparu et qu’il ne reste plus de nos actes qu’un souvenir douloureux et honteux. Je m’imaginais découper ces vêtements, les brûler, les enterrer là où personne ne foule jamais la terre.
Mes goûts aussi, toujours automatiquement tournés vers des goûts féminins sans que je sache ou ne comprenne pourquoi. J’aimais le théâtre, les chanteuses de variétés, les poupées, quand mes frères (et même, d’une certaine manière, mes sœurs) préféraient les jeux vidéo, le rap et le football.
À mesure que je grandissais, je sentais les regards de plus en plus pesants de mon père sur moi, la terreur qui montait en lui, son impuissance devant le monstre qu’il avait créé et qui, chaque jour, confirmait un peu plus son anomalie. Ma mère semblait dépassée par la situation et très tôt elle a baissé les bras. J’ai souvent cru qu’un jour elle partirait en laissant simplement un mot sur une table dans lequel elle aurait expliqué qu’elle ne pouvait plus, qu’elle n’avait pas demandé ça, un fils comme moi, n’était pas prête à vivre cette vie, et qu’elle réclamait son droit à l’abandon. J’ai cru d’autres jours que mes parents me conduiraient sur le bord d’une route ou au fond d’un bois pour m’y laisser, seul, comme on le fait avec les bêtes (et je savais qu’ils ne le feraient pas, ça n’était pas possible, ils n’iraient pas jusque-là ; mais j’y pensais).
Désemparés devant cette créature qui leur échappait, mes parents tentaient avec acharnement de me remettre sur le droit chemin. Ils s’énervaient, me disaient Il a un grain lui, ça va pas dans sa tête. La plupart du temps ils me disaient gonzesse, et gonzesse était de loin l’insulte la plus violente pour eux – ce que je dis là était perceptible dans le ton qu’ils employaient –, celle qui exprimait le plus de dégoût, beaucoup plus que connard ou abruti. Dans ce monde où les valeurs masculines étaient érigées comme les plus importantes, même ma mère disait d’elle J’ai des couilles moi, je me laisse pas faire.