Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
— Mais c’est mon idée ! L’idée que j’ai eue hier ! L’histoire d’une fille qui ne veut être ni riche ni puissante, qui épouse des hommes pauvres qui, tous réussissent parce qu’il suffit qu’elle s’unisse à eux pour qu’ils triomphent. Comment s’appelle ce film ?
Shirley répéta le titre. Joséphine serrait les poings d’excitation.
— Je ne t’ai jamais vue aussi transportée par un programme de télévision, lâcha Shirley en se moquant.
— Mais ce n’est pas n’importe quel programme de télévision ! C’est l’histoire que je voulais raconter moi, pour mon fichu roman.
Elle se mordit les lèvres et s’aperçut qu’elle en avait trop dit. Shirley eut le triomphe modeste et resta silencieuse.
— Je me suis trahie…
— Je ne dirai rien. Promis, juré, craché, sur la tête de Gary !
Shirley étendit une main pour jurer et croisa les doigts de l’autre main dans son dos car elle avait bien l’intention de le dire à Gary. Elle racontait tout à son fils. Tout ce qui était important pour comprendre la vie. Comment les gens vous utilisent, vous culpabilisent, vous meurtrissent. Afin qu’il prenne garde et se méfie. Elle lui racontait aussi le don, l’amour, les rencontres, les belles fêtes. Elle ne faisait pas partie de ces adultes qui affirment qu’il ne faut pas parler de « certaines choses » aux enfants. Elle assurait que les enfants savent tout, avant nous. Ils possèdent une intuition diabolique ou angélique, au choix, mais ils savent. Ils savent avant leurs parents que ceux-ci vont se séparer, que maman boit en cachette, que papa couche avec la caissière du Shopi ou que leur grand-père n’est pas mort d’une crise cardiaque dans son lit, mais a rendu l’âme sur le corps d’une strip-teaseuse à Pigalle. C’est leur faire injure que de les prendre pour des ignorants. Enfin, résumait-elle péremptoire, vous pensez ce que vous voulez, mais moi je ne prends pas mon fils pour un simple d’esprit !
— Dès que je suis entrée ici, j’ai reniflé l’embrouille, poursuivit Shirley tentant de mettre Jo en confiance afin qu’elle se livre davantage.
Elle n’était pas sûre d’avoir tout compris. Il lui manquait quelques éléments.
— C’est de ma faute, balbutia Joséphine, je t’ai sous-estimée…
— Je suis très forte, Jo, à ces petits jeux de la vie ; on m’en a trop fait… j’ai développé une certaine sensibilité pour repérer les arnaques.
— Mais tu ne diras rien !
— Je ne dirai rien…
— Elle serait furieuse, si elle savait que tu sais…
À qui Joséphine faisait-elle allusion ? À Iris ? Shirley prit l’air assuré de celle qui a tout compris afin de pousser Joséphine dans les derniers aveux.
— Il va vraiment falloir que j’apprenne à mentir…
— Et tu n’es pas très douée, Joséphine !
— Quand Iris m’a proposé d’écrire pour elle, au début je t’assure, j’ai refusé…
Bingo ! pensa Shirley, c’est Iris qui est derrière l’arnaque. Je le savais, je le savais, mais à quoi peut-elle bien jouer ?
— D’écrire ce roman dont tu cherches l’idée…
— Oui. Elle m’a proposé d’échanger mon soi-disant talent d’écrivain contre des espèces… Cinquante mille euros, Shirley ! C’est beaucoup d’argent.
— Et tu as besoin d’autant d’argent ? demanda Shirley, vraiment étonnée.
— Il y a un autre truc que je ne t’ai pas dit…
Shirley soutenait Joséphine du regard et l’encourageait à parler. Joséphine raconta tout.
Shirley croisa les bras et considéra Joséphine en soupirant.
— Tu ne changeras jamais… Tu te fais avoir par le premier requin qui sournoise ! Ce que je ne comprends pas très bien, c’est pourquoi Iris a besoin de te faire écrire un roman…
— Pour qu’elle le signe et qu’elle devienne, aux yeux de tous, un écrivain. C’est très bien vu de nos jours, tu sais, tout le monde veut écrire, tout le monde croit qu’il peut écrire. Elle a commencé par se vanter un soir, à un dîner, devant un éditeur…
— Oui mais pourquoi ? Qui veut-elle impressionner ? Qu’est-ce que ça lui rapportera ?
Joséphine baissa les yeux.
— Elle n’a pas voulu me le dire…
— Et tu as accepté de ne rien savoir ?
— Je me suis dit que ça la regardait.
— Enfin, Jo, tu te rends complice d’une escroquerie et tu ne veux pas savoir le pourquoi de la chose ? Tu m’étonneras toujours !
Joséphine se mordait les doigts, déchirait les petites peaux autour de ses ongles et lançait des regards apeurés vers Shirley.
— Ce que j’aimerais, c’est que, la prochaine fois que tu la vois, tu lui poses la question ! C’est important. Elle va mettre son nom sur un livre que tu auras écrit et ça lui rapportera quoi ? La gloire ? Il faudrait pour cela qu’il fracasse, votre livre… La fortune ? Elle te donne tout l’argent. À moins qu’elle ne prévoie de t’escroquer… Ce qui n’est pas impossible. Elle te promet l’argent, mais ne t’en donnera qu’une petite partie. Avec le reste, elle partira rejoindre son amant au Venezuela…
— Shirley ! C’est toi qui es en train d’écrire un roman. Ne me mets pas des idées comme ça dans la tête, je suis suffisamment angoissée…
— Ou alors elle écrit pour se donner un alibi… Mitonne une vilenie derrière ton dos. Elle s’enferme dans une pièce, prétend qu’elle travaille, ressort par le balcon et…
Joséphine regarda Shirley, désemparée. Shirley s’en voulut d’avoir semé le doute et l’angoisse dans l’esprit de Jo.
— J’ai enregistré le film d’hier soir, tu veux le regarder ? proposa-t-elle pour se rattraper.
— Tout de suite ?
— Tout de suite… J’ai mon cours au conservatoire dans une heure et demie, si ce n’est pas fini, je te laisserai devant la télé.
Pendant que Shirley rembobinait le film, Joséphine lui raconta tout en détail : l’emprunt d’Antoine, la proposition d’Iris, son appréhension à l’idée d’écrire, « j’ai peur de ne pas y arriver, quand tu es entrée dans la cuisine, j’étais en plein doute, je cherchais l’inspiration. C’est bien que je t’en aie parlé finalement, parce que je ne suis plus toute seule. Je pourrai me confier quand ça n’ira pas… Surtout qu’Iris est pressée, elle doit montrer vingt feuillets à son éditeur à la fin du mois ! ».
Elles s’installèrent sur le canapé. Shirley appuya sur la touche de la télécommande et cria : « Moteur ! » Apparut alors sur l’écran la ravissante, la délicieuse, l’émouvante Shirley MacLaine toute de rose vêtue, avec un immense chapeau rose, dans une maison rose à colonnades roses, suivant un cercueil rose porté par huit hommes en noir. Joséphine oublia le livre, oublia sa sœur, oublia l’éditeur, les échéances du prêt d’Antoine et suivit la silhouette longue, fine et rose qui descendait l’escalier en titubant de chagrin.
— La photo de l’homme en duffle-coat, sur le clavier, tu l’as vue ? murmura-t-elle à Shirley pendant que le générique défilait.
— Oui, et je me suis dit que tu devais faire quelque chose d’important pour coller sa photo sous tes yeux en permanence, ça devait t’inspirer…
— Ça n’a pas marché. Il ne m’a pas inspirée du tout !
— Fais-en un des maris et ça marchera.
— Merci beaucoup, tu m’as dit qu’ils mouraient tous.
— Pas le dernier !
— Ah…, fit Joséphine d’une petite voix. C’est que je n’ai pas envie qu’il meure, moi !
— Silly you ! Tu ne sais même pas qui il est.
— Je l’imagine et c’est délicieux. C’est presque mieux de vivre un amour en rêve, on ne risque pas d’être déçue…
— Et faire l’amour en rêve, c’est comment ?