Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
— Tu me fuis, Joséphine, tu me fuis.
— Shirley, tu tombes mal… Je suis en plein travail.
— Tu me fais beaucoup de peine, Joséphine. Que se passe-t-il pour que tu m’évites ainsi ? Tu sais très bien qu’entre nous, on peut tout se dire.
— On peut tout se dire mais on n’est pas obligées de tout se dire tout le temps ! Il y a des silences qui font aussi partie de l’amitié.
Juste au moment où j’allais m’élancer ! ragea Joséphine, au moment où j’avais trouvé une solution, un subterfuge qui m’aurait soulagée de cette peur indicible qui menace les auteurs devant la feuille blanche. Elle releva la tête, fixa son amie et trouva que le nez de Shirley était trop retroussé. Beaucoup trop court ! Un nez en pâte à modeler ! Un nez d’opérette, un nez de cousette, un bête de nez ! Dégage avec ton nez en trompette, s’entendit-elle penser, horrifiée par la violence qui s’était levée en elle.
— Tu m’évites… je le sens bien, tu m’évites. Depuis que tu es rentrée des sports d’hiver, il y a trois semaines, je ne te vois plus…
Elle étendit la main vers la gueule ouverte de l’ordinateur.
— C’est celui d’Hortense ?
— Non, c’est le mien…, gronda Jo entre ses dents.
Le bruit d’un crayon qu’elle venait de briser entre ses doigts la fit sursauter ; elle décida de se calmer. Elle respira profondément en délassant le haut de son torse, tourna la tête de droite à gauche et souffla toute son irritation en un long jet puissant.
— Et depuis quand as-tu deux ordinateurs ? Tu as des actions chez Apple ? Une histoire d’amour avec Steve Jobs ? il t’envoie des computers en guise de fleurs ?
Joséphine baissa la garde, sourit et accepta l’idée d’abandonner son travail. Shirley semblait réellement en colère.
— C’est Iris qui me l’a offert pour Noël…, lâcha-t-elle, se reprochant aussitôt d’en avoir trop dit.
— C’est louche, ça cache quelque chose !
— Pourquoi tu dis ça ?
— Ta sœur ne donne jamais rien pour rien. Même pas l’heure ! Je la connais bien ! Alors, vas-y, dis-moi tout.
— Je ne peux pas, c’est un secret…
— Et tu crois que je ne suis pas capable de garder un secret ?
— Je pense surtout qu’un secret est fait pour rester secret.
Shirley haussa les sourcils, se détendit et sourit.
— Ce n’est pas faux, tu viens de marquer un point. Tu m’offres un café ?
Joséphine lança un regard d’adieu aux touches noires de l’ordinateur.
— Je veux bien faire une exception pour cette fois mais c’est la dernière ! Sinon, je ne vais jamais y arriver.
— Laisse-moi deviner : tu écris une lettre pour ta sœur, une lettre officielle et difficile qu’elle ne peut pas écrire ?
Joséphine brandit un index autoritaire vers Shirley, la prévenant qu’il était inutile d’insister.
— Tu ne m’auras pas comme ça.
— Un café bien noir avec deux morceaux de sucre roux…
— Je n’ai que du sucre blanc, je n’ai pas eu le temps de faire des courses.
— Trop occupée à bosser, je présume ?
Joséphine se mordit les lèvres, se rappelant sa résolution de rester muette.
— Donc, ce n’est pas une lettre… Et puis on n’offre pas un ordinateur pour une seule lettre ! Même la belle madame Dupin sait cela…
— Shirley, arrête.
— Tu ne me demandes pas comment se sont passées mes vacances ?
Elle la considérait d’un air malicieux qui rappela à Joséphine que la partie allait être rude. Shirley ne lâchait pas prise facilement. Il avait été aisé de lui cacher l’histoire du prêt d’Antoine. C’était Noël, elle avait la tête aux guirlandes, aux cadeaux, à la dinde fourrée, à la bûche, mais les fêtes étaient passées, Shirley était revenue à la vie réelle avec l’intention de faire fonctionner son « radar à malices ». C’est comme ça qu’elle appelait son nez, en appuyant dessus pour montrer à quel point il était efficace.
— Comment se sont passées tes vacances ? demanda Jo poliment.
— Très mal… Gary n’a pas arrêté de faire la tronche. Depuis qu’il a tenu ta fille dans ses bras, il pète les plombs ! Il soupirait des heures entières en lisant des sonnets d’amour pathétiques. Il errait dans les couloirs de la maison de ma copine, Mary, en déclamant de la poésie sinistre et en menaçant de se pendre avec son col roulé. Je te le dis, Jo, il faut lui enlever cette gamine de la tête !
— Ça lui passera, on a tous vécu, adolescent, un amour impossible. On s’en est remis !
— C’est moi qui ne m’en remettrai pas. J’ai trouvé dans sa chambre vingt-quatre brouillons de lettres d’amour aussi torrides que désespérées ! Certaines écrites en alexandrins. Il n’en a pas envoyé une seule.
— Il a eu raison. Hortense a très peu d’indulgence pour les geignards. S’il veut conquérir son cœur, il faut qu’il devienne un nabab ! Hortense a de gros besoins, de grandes exigences et peu de patience.
— Merci beaucoup.
— Elle aime les belles robes, les beaux bijoux, les belles voitures, son idéal d’homme, c’est Marlon Brando dans Un tramway nommé désir… Il peut toujours commencer par faire de la musculation et porter un tee-shirt déchiré, ça ne coûte pas cher et ça lui tapera peut-être dans l’œil.
— Chère Joséphine, je te trouve délicieusement sarcastique aujourd’hui. Est-ce ton nouveau secret qui te donne cette pétulance ?
Ça fait une heure et demie que j’essaie d’être pétillante à l’écrit et voilà que je retrouve ma verve à l’oral ! songea Joséphine, dépitée. Elle eut une envie impérieuse d’être seule.
— Marlon Brandon ! Moi, c’était Robert Mitchum. J’étais folle de lui ! Tiens, hier soir, j’ai vu un très bon film sur Cinétoile. Avec Robert Mitchum, Paul Newman, Dean Martin, Gene Kelly et Shirley MacLaine. À l’époque où elle tournait ce film, elle vivait un amour torride avec Mitchum.
— Ah…, dit Joséphine, distraite, cherchant une excuse pour se débarrasser de Shirley.
C’est incroyable, se dit-elle, c’est ma meilleure amie, je l’aime tendrement et là, en ce moment précis, je pourrais la réduire en bouillie et la congeler pour qu’elle débarrasse le plancher.
Shirley avait fini d’égrener le nom de tous les acteurs du film, celui de la costumière, « Edith Head, très connue tu sais, Jo, une grande dame du costume, elle a habillé les plus belles actrices d’Hollywood et pas un film élégant ne se serait réalisé sans elle, en ce temps-là ». Elle en était à raconter l’histoire du film lorsque Joséphine dressa l’oreille.
— … Et comme elle ne veut absolument pas devenir riche, elle cherche à épouser l’homme le plus modeste, le plus effacé afin d’avoir une petite vie bien tranquille… Car, d’après elle, l’argent ne fait pas le bonheur, il fait même de manière certaine le malheur. C’est si drôle, Jo ! Parce qu’elle a beau choisir l’homme le plus terne, le plus modeste, grâce à elle il parvient au zénith, gagne beaucoup d’argent, se tue au travail et elle se retrouve veuve à chaque fois, ce qui confirme son idée que l’argent ne fait pas le bonheur !
— Attends, dit Joséphine en arrêtant Shirley dans son élan. Reprends l’histoire depuis le début… Je n’écoutais pas.
Elle avait posé sa main sur le bras de Shirley et le serrait comme si sa vie en dépendait. Shirley considéra la mine avide et passionnée de son amie et en déduisit qu’elle n’était plus très loin de découvrir le secret que Jo lui cachait. Tout allait s’éclaircir. Joséphine cherchait une histoire à raconter. Pour écrire un livre ? Un scénario ? La solution de l’énigme lui échappait encore, mais elle ne désespérait pas. Shirley consentit à raconter l’histoire de What a Way To Go, le film de Jack Lee Thompson qu’elle avait vu à la télévision.