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Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:

Deux soeurs. La quarantaine. Iris, belle, très belle, riche, élégante, parisienne. Autrefois étudiante brillante, elle s'est mariée, et sa vie se résume en un tourbillon vain. Iris s'ennuie, rêve de devenir une autre. Joséphine est une littéraire, historienne spécialisée dans l'étude du XIIe siècle. Beaucoup moins belle, beaucoup moins à l'aise dans la vie. Mariée, elle a deux filles, vit en banlieue et se bat pour tenir debout. Un jour, à un dîner, Iris prétend qu'elle écrit. Entraînée par son mensonge, elle persuade sa soeur d'écrire un livre qu'elle signera, elle. Abandonnée par son mari, acculée par les dettes, Joséphine se soumet. Elle est habituée : depuis qu'elles sont enfants, Iris la magnifique la domine. Le destin de chaque soeur va basculer.
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Une goutte d’eau bouillante jaillit de la casserole et lui brûla la main, elle poussa un cri et fit un bond. Piqua les pommes de terre avec la pointe d’un couteau, vérifia qu’elles étaient cuites.

— Maman, maman ! On est rentrées avec madame Barthillet, elle est maigre comme un clounichon ! Maman, si je deviens une grosse dondon, tu me feras faire le régime de madame Barthillet ?

— Bonsoir, maman, dit Hortense, on nous a informés qu’il n’y avait pas cantine demain, tu peux me donner cinq euros que je puisse m’acheter un sandwich ?

— Oui, chérie, donne-moi mon portefeuille… Il est dans mon sac, ajouta Jo en montrant le sac posé sur le radiateur de la cuisine. Et toi, Zoé, tu ne veux pas un sandwich, demain midi ?

— Je déjeune chez Max. Il m’a invitée. J’ai eu treize à mon contrôle d’histoire. Et demain, on nous rend le français, je crois bien que j’ai une bonne note !

— Comment le sais-tu si on ne t’a pas rendu les copies ?

— Je l’ai vu dans l’œil de madame Portal, elle me regardait avec fierté.

Joséphine contempla sa fille, il faut absolument que je mette une petite Zoé dans mon histoire ; elle l’imagina en paysanne avec de bonnes joues rouges rentrant le foin ou faisant cuire la soupe dans la grande marmite accrochée au-dessus du feu dans la cheminée. Je changerai son nom pour qu’elle ne se reconnaisse pas, je garderai sa bonne humeur, sa joie de vivre, ses expressions. Et Hortense ? Hortense, j’en ferai une princesse, très belle, un peu pimbêche, qui réside au château… son père est parti en croisade et…

— Hé, maman, t’es où là ? Reviens sur terre…

Hortense tendait son sac à Joséphine.

— Mes cinq euros, t’as oublié ?

Joséphine prit son portefeuille. L’ouvrit, tira un billet de cinq euros et le tendit à Hortense. Une coupure de journal tomba. Jo se baissa pour la ramasser. C’était la photo du journal. L’homme au duffle-coat. Elle caressa le cliché. Elle savait désormais à qui elle écrirait la longue lettre.

Le soir, quand les filles furent couchées, elle s’enveloppa dans la couette de son lit, alla sur le balcon parler aux étoiles. Elle leur demanda la force de commencer le livre, elle leur demanda de lui envoyer des idées, elle leur dit aussi de lui pardonner, ce n’était pas terrible de rentrer dans la combine d’Iris mais avait-elle un autre moyen de subsister ? Hein ? Est-ce que vous m’avez laissé le choix ? Elle regardait attentivement le ciel étoilé et particulièrement la dernière étoile au bout du manche de la Grande Ourse. C’était son étoile quand elle était petite. Son père la lui avait offerte, un soir qu’elle avait un gros chagrin, il avait dit : « Tu vois, Jo, cette petite étoile au bout de la casserole, elle est comme toi, si tu l’enlèves, la casserole perd son équilibre, et toi, si on te retire de la famille, la famille s’écroule parce que tu es la joie incarnée, la bonne humeur, la générosité… et pourtant, avait poursuivi son père, elle a l’air bien modeste, cette étoile en bout de constellation, on la voit à peine… Dans chaque famille, il y a des gens qui ont l’air de petits boulons insignifiants, et pourtant, sans eux, il n’y a plus de vie possible, plus d’amour, plus de rires, plus de fêtes, plus de lumière pour éclairer les autres. Toi et moi, nous sommes des petits boulons d’amour… » Depuis, chaque fois qu’elle regardait le ciel étoilé, elle repérait la petite étoile en bout de casserole. Elle ne clignotait jamais. Joséphine aurait bien aimé qu’elle clignote de temps en temps, elle se serait dit que son père lui faisait un signe. Ce serait trop facile, s’invectiva-t-elle, tu parlerais aux étoiles, tu poserais une question et l’étoile te répondrait en direct du ciel ! Non mais quoi encore ? Avec un accusé de réception ! Enfin, se reprit-elle, merci d’avoir fait tomber la photo de l’homme au duffle-coat de mon portefeuille, merci beaucoup, parce que cet homme-là, il me plaît, j’aime penser à lui. Ce n’est pas grave qu’il ne me regarde pas. Pour lui, j’inventerai une histoire, une belle histoire…

Elle remonta sa couette, la serra autour de ses épaules, souffla sur ses doigts et, jetant un dernier regard au ciel étoilé, elle partit se coucher.

— Toi, tu me caches quelque chose !

Shirley avait poussé la porte de l’appartement de Joséphine et se tenait debout sur le seuil de la cuisine, les mains sur les hanches. Depuis une heure et demie, Jo jouait avec son ordinateur, attendant l’inspiration. Rien. Pas le moindre frémissement narratif. La photo de l’homme au duffle-coat, scotchée sur le côté du clavier, ne suffisait pas. On pouvait même dire qu’elle échouait complètement dans son rôle de muse. Inspiration, mot du XIIe siècle, issu du vocabulaire chrétien, qui charrie avec lui des notions aussi enivrantes que l’enthousiasme, la fureur, le transport, l’exaltation, l’élévation, le génie, le sublime. Elle venait de lire un texte magnifique d’un certain monsieur Maulpoix sur l’inspiration poétique[1] et ne pouvait que constater qu’elle en était cruellement dépourvue. Clouée à terre, elle assistait, impuissante, à l’inertie de sa pensée. Elle avait beau l’apostropher, la supplier, lui ordonner de se mettre en branle, lancer un coup d’archet pour qu’elle s’ébroue, s’agite, s’échauffe, se délie, offre des images et des mots, des collisions avec d’autres images, d’autres mots, fasse surgir le Beau, le Bizarre, l’Intrépide, la belle se faisait prier et Joséphine, assise sur sa chaise de cuisine, labourait la table de ses doigts impatients. Pas la moindre envolée lyrique, pas le début d’une idée créatrice. Hier, elle avait cru en tenir une, mais ce matin, en se réveillant, l’idée s’était évanouie. Attendre, attendre. Se faire toute petite devant ce hasard foudroyant qui dépose à nos pieds ce qu’on a cherché en vain pendant des heures. Cela lui était déjà arrivé en rédigeant des morceaux de sa thèse, le choc de deux idées, de deux mots, comme deux silex qui s’allument. Il existait, ce glorieux éblouissement ! Il n’y avait qu’à lire des poèmes de Rimbaud ou d’Éluard… Il existait chez les autres ! Les tentatives malheureuses de sa sœur lui revenaient en tête et elle craignait que la même stérilité ne s’abatte sur elle. Adieu, veaux, vaches, cochons et euros par milliers ! Le pot au lait menaçait de se renverser, elle allait se retrouver Perrette comme devant. Elle prit une brusque décision, décida de vaincre ce vertige paralysant et d’écrire n’importe quoi, de travailler coûte que coûte, de courtiser l’opiniâtreté et d’ignorer l’inspiration afin que cette dernière, dépitée, se rende et livre ses premiers éclairs. Elle allait lancer ses doigts sur le clavier… lorsque Shirley avait poussé la porte et s’était campée face à elle.

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