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Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:

Deux soeurs. La quarantaine. Iris, belle, très belle, riche, élégante, parisienne. Autrefois étudiante brillante, elle s'est mariée, et sa vie se résume en un tourbillon vain. Iris s'ennuie, rêve de devenir une autre. Joséphine est une littéraire, historienne spécialisée dans l'étude du XIIe siècle. Beaucoup moins belle, beaucoup moins à l'aise dans la vie. Mariée, elle a deux filles, vit en banlieue et se bat pour tenir debout. Un jour, à un dîner, Iris prétend qu'elle écrit. Entraînée par son mensonge, elle persuade sa soeur d'écrire un livre qu'elle signera, elle. Abandonnée par son mari, acculée par les dettes, Joséphine se soumet. Elle est habituée : depuis qu'elles sont enfants, Iris la magnifique la domine. Le destin de chaque soeur va basculer.
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— Écoute, Jo ! En plus, tu me rends service. Un immense service ! À moi, ta sœur… J’ai toujours été là pour toi, je me suis toujours occupée de toi, je ne t’ai jamais laissée dans le manque ou la misère. Cric et Croc… tu te souviens ? Depuis qu’on est toutes petites… Je suis ta seule famille. Tu n’as plus personne ! Plus de mère puisque tu ne la vois plus et qu’elle est vraiment mal disposée à ton égard, plus de père, plus de mari… Tu n’as plus que moi.

Joséphine frissonna et s’entoura de ses bras. Seule et abandonnée. Elle avait cru, dans l’euphorie du premier chèque, que les propositions allaient s’enchaîner, or elle était bien obligée de constater qu’il n’en était rien. L’homme qui l’avait félicitée pour son excellent travail ne l’avait pas rappelée. Le 15 janvier, il allait bien falloir payer. Le 15 février aussi et le 15 mars, le 15 avril et le 15 mai, le 15 juin et le 15 juillet… Les chiffres lui faisaient tourner la tête. La masse noire du malheur imminent fondit sur elle et un étau se referma sur sa poitrine. Elle eut le souffle coupé.

— En plus, continua Iris qui constatait que le regard de Joséphine s’embuait d’inquiétude, je ne te parle pas de petite somme d’argent ! Je te parle d’au moins, au bas mot, cinquante mille euros !

Joséphine poussa une exclamation de surprise.

— Cinquante mille euros !

— Vingt-cinq mille euros dès que j’aurai rendu les vingt premiers feuillets et un plan de l’histoire…

— Cinquante mille euros ! répéta Joséphine qui n’en croyait pas ses oreilles. Mais il est fou, ton éditeur !

— Non, il n’est pas fou. Il réfléchit. Il compte, il calcule. Un livre coûte huit mille euros à fabriquer ; à partir de quinze mille exemplaires, il se sera remboursé. Frais de fabrication et avance compris. Or il dit, et là il faut bien écouter, Jo… il dit qu’avec mes relations, mon allure, mes grands yeux bleus, mon sens de la repartie, je vais emballer les médias et que le livre surfera sur la vague du succès ! Il a dit ça : mot pour mot.

— Oui mais…, protesta Joséphine de plus en plus faiblement.

— Tu l’écris… Tu connais ton sujet par cœur, tu vas jongler avec les faits historiques, les détails de l’époque, le vocabulaire, les personnages… Tu vas te régaler ! Ça va être un jeu d’enfant pour toi. Et en six mois, écoute-moi bien, Jo, en six mois tu empoches cinquante mille euros ! Et tu n’as plus de souci à te faire ! Tu retournes à tes vieux parchemins, tes poèmes de François Villon, ta langue d’oïl et ta langue d’oc.

— Tu mélanges tout ! la reprit Joséphine.

— Je m’en fous de tout mélanger. Moi, je n’aurai à défendre que ce que toi, tu auras écrit ! On fait ça une fois et on n’en parle plus…

Joséphine sentit un chatouillement de plaisir au creux du plexus. Cinquante mille euros ! De quoi payer… Elle fit un rapide calcul… au moins trente échéances ! Trente mois de répit ! Trente mois où elle pourrait dormir la nuit, raconter des histoires le jour, elle aimait tant raconter des histoires aux filles quand elles étaient petites, elle savait faire apparaître Rollon et Arthur et Henri et Aliénor et Énide ! Les faire tourbillonner dans des bals, des tournois, des batailles, des châteaux, des complots…

— Une seule fois, sûr de sûr ?

— Une seule fois ! Que le grand Cruc me croque.

Quand le train entra en gare de Lyon, Lyon-Perrache, trois minutes d’arrêt, Joséphine soupira oui, mais une fois seulement… hein, Iris, tu me le promets ?

Iris promit. Pour une fois seulement. Croix de bois, croix de fer, si je mens je vais en enfer…

Troisième partie

Il fallait donc qu’elle écrivît !

Elle ne pouvait plus reculer. À peine avait-elle dit oui en gare de Lyon-Perrache, Lyon-Perrache trois minutes d’arrêt, qu’Iris avait murmuré : « Merci, petite sœur, tu me sors d’un de ces bourbiers, tu n’as pas idée ! Ma vie est un gâchis, un immense gâchis, mais il est trop tard, je ne peux plus faire demi-tour, je peux sauver des restes, les accommoder de manière plus ou moins alléchante, mais il faut que je me rende à cette idée, je ne fais qu’accommoder des restes ! C’est peu glorieux, je te le concède, mais j’en suis là. »

Elle l’avait embrassée, puis s’était reprise en la noyant dans ses yeux bleus, assombris d’ombres noires, « tu deviens jolie, Joséphine, de plus en plus jolie, très bien ces petites mèches blondes, tu es amoureuse ? Non ? Ça ne saurait tarder, je te prédis la beauté, le talent, la fortune, avait-elle ajouté en claquant des doigts comme si elle défiait le sort. Tu vas prendre le relais. J’ai beaucoup reçu à la naissance, plus que toi, c’est vrai, mais j’ai pressé la vie comme un citron et il ne me reste plus qu’un vieux zeste auquel je tente de donner du goût. J’ai espéré un moment pouvoir mettre en scène, écrire. Tu te souviens, Jo… il y a longtemps, j’avais du talent… On disait, Iris est douée, c’est une artiste, elle ira loin, elle va réussir à Hollywood ! Hollywood ! – elle avait eu un ricanement amer –, je suis descendue à Bécon-les-Bruyères ! Il a fallu que je me rende à l’évidence : je suis peut-être douée mais impuissante. Entre l’idée et la réalisation, il y a un fossé que je ne peux franchir, je reste bête, sur le bord à scruter le vide. J’ai envie d’écrire, une envie forcenée, des débuts d’histoires qui clignotent, mais quand je me penche sur les mots, ils s’enfuient sur leurs petites pattes gluantes comme d’ignobles cafards ! Alors que toi… tu sauras les attraper, les aligner en belles phrases sans qu’ils fassent mine de déguerpir. Tu racontes si bien les histoires… Je me souviens des lettres que tu m’envoyais quand tu étais en colonie de vacances, je les lisais à mes copines, elles t’avaient baptisée Madame de Sévigné ! ».

Émue par l’abandon subit d’Iris, émoustillée par ses prédictions, Joséphine s’était sentie importante. Importante, mais, ne pouvait-elle s’empêcher de penser, menacée. Le ton grandiloquent d’Iris la portait et, en même temps, faisait sonner une alarme : serait-elle assez forte pour remplir son rôle de nègre alerte ? Elle savait écrire une thèse, des conférences, des textes universitaires, elle aimait raconter des histoires, mais il y avait une grande différence entre les épopées qu’elle déroulait au chevet de ses filles et le roman historique qu’Iris avait promis à son éditeur. « Pour l’intendance, ne t’en fais pas, avait poursuivi Iris, la tirant de sa stupeur, je t’achèterai un ordinateur, je te ferai installer Internet. » Jo avait protesté : « Non, non, ne me donne rien tant que je n’ai pas fait mes preuves », Iris avait insisté et Jo, une fois de plus, s’était inclinée.

Et maintenant, il lui fallait passer à l’acte.

Elle regarda l’ordinateur, un très joli portable blanc qui l’attendait la gueule ouverte sur la table de la cuisine encombrée de livres, de factures, de feutres, de Bic, de feuilles de papier, des miettes du petit-déjeuner ; son regard effleura le rond jaune laissé par la théière, le couvercle du pot de confiture à l’abricot, une serviette roulée en couleuvre blanche… Il lui faudrait faire de la place pour écrire. Mettre son dossier d’habilitation de côté. Il faudrait tant de choses, tant de choses, elle soupira, soudainement lasse à l’idée de l’effort à fournir. Comment décider du sujet d’un livre ? Comment créer des personnages ? Une histoire ? Des rebondissements ? Proviennent-ils des événements extérieurs ou de l’évolution des personnages ? Comment commencer un chapitre ? L’ordonner ? Fallait-il fouiller dans ses travaux et ses recherches, convoquer le panache de Rollon, Guillaume le Conquérant, Richard Cœur de Lion, Henri II, demander à l’esprit de Chrétien de Troyes de descendre sur elle ? Ou s’inspirer de Shirley, d’Hortense, d’Iris, de Philippe, d’Antoine et de Mylène, les revêtir d’un heaume, d’un hennin, d’une paire de poulaines ou de sabots, les loger à la ferme ou au château ? Le décor change, les oscillations du cœur perdurent. Le cœur bat, identique, chez Aliénor, Scarlett ou Madonna. Les tournures des robes, les cottes de mailles tombent en poussière, mais les sentiments demeurent. Par où commencer ? se répétait Joséphine en observant l’intensité de la lumière de ce mois de janvier baisser doucement dans la cuisine, éclairer d’une lueur pâle le rebord de l’évier et mourir dans l’égouttoir. Existe-t-il un livre qui donne des recettes pour écrire ? Cinq cents grammes d’amour, trois cent cinquante grammes d’intrigues, trois cents grammes d’aventures, six cents grammes de références historiques, un kilo de sueur… laissez cuire à feu doux, à four chaud, remuez, faites sauter pour que ça n’accroche pas, évitez les grumeaux, laissez reposer trois mois, six mois, un an. Stendhal, à ce qu’on prétend, écrivit La Chartreuse de Parme en trois semaines, Simenon troussait ses romans en dix jours. Mais combien de temps auparavant les avaient-ils portés et nourris en se levant, en enfilant un pantalon, en buvant un café, en ramassant le courrier, en regardant la lumière du matin s’étaler sur la table du petit-déjeuner, en comptant les grains de poussière dans le rayon du soleil ? Laisser le temps infuser. Trouver son propre mode d’emploi. Boire du café comme Balzac. Écrire debout comme Hemingway. Cloîtrée comme Colette quand Willy l’enfermait. Faire des enquêtes comme Zola. Prendre de l’opium, du gros rouge, du haschich. Gueuler comme Flaubert. Courir, divaguer, dormir. Ou ne pas dormir comme Proust. Et moi ? La toile cirée de la table de cuisine, le face-à-face avec l’évier, la théière, le tic-tac de l’horloge, les miettes du petit-déjeuner et les échéances à payer ! Léautaud disait « écrivez comme si vous écriviez une lettre, ne vous relisez pas, je n’aime pas la grande littérature, je n’aime que la conversation écrite. » À qui pourrais-je envoyer une lettre ? Je n’ai pas d’amant qui m’attend dans le parc. Je n’ai plus de mari. Ma meilleure amie habite sur le palier.

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