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Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:

Deux soeurs. La quarantaine. Iris, belle, très belle, riche, élégante, parisienne. Autrefois étudiante brillante, elle s'est mariée, et sa vie se résume en un tourbillon vain. Iris s'ennuie, rêve de devenir une autre. Joséphine est une littéraire, historienne spécialisée dans l'étude du XIIe siècle. Beaucoup moins belle, beaucoup moins à l'aise dans la vie. Mariée, elle a deux filles, vit en banlieue et se bat pour tenir debout. Un jour, à un dîner, Iris prétend qu'elle écrit. Entraînée par son mensonge, elle persuade sa soeur d'écrire un livre qu'elle signera, elle. Abandonnée par son mari, acculée par les dettes, Joséphine se soumet. Elle est habituée : depuis qu'elles sont enfants, Iris la magnifique la domine. Le destin de chaque soeur va basculer.
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— Maintenant, tout de suite ? interrogea Jo qui craignait de tomber sur Josiane et Chef au wagon-restaurant.

— Il faut absolument que je te parle. Et le plus vite possible !

— Mais on peut parler et rester à nos places.

— Non, ordonna Iris entre ses dents. Je ne veux pas que les enfants entendent.

Jo se rappela alors que Chef et sa mère passaient Noël à Paris. Il n’était donc pas monté dans le train. Elle se résigna à suivre Iris. Elle allait manquer le passage qu’elle préférait : quand le train traversait la banlieue parisienne, s’enfonçait telle une flèche d’acier dans un paysage de pavillons et de petites gares et prenait de plus en plus de vitesse. Elle essayait de déchiffrer le nom des arrêts. Au début, elle y parvenait, puis elle sautait une lettre sur deux, la tête lui tournait et elle ne lisait plus rien. Alors elle fermait les yeux et se laissait aller : le voyage pouvait commencer.

Accoudées au bar de la voiture-restaurant, Iris tournait et retournait sa petite cuillère en plastique dans son café.

— Ça va pas ? demanda Jo, surprise de la voir aussi sombre et nerveuse.

— Je suis dans la merde, Jo, dans une de ces merdes !

Jo ne dit rien mais songea qu’elle n’était pas la seule. Moi je serai dans la mouise, dans une quinzaine de jours. À partir du 15 janvier exactement.

— Et y a que toi qui puisses m’en sortir !

— Moi ? articula Joséphine, ahurie.

— Oui… toi. Alors écoute-moi et ne m’interromps pas. C’est suffisamment difficile à expliquer, alors si tu m’interromps…

Joséphine acquiesça de la tête. Iris but une gorgée de café et, posant ses grands yeux bleu-violet sur sa sœur, commença :

— Tu te souviens de ce coup de bluff d’un soir où j’ai prétendu que j’écrivais un livre ?

Joséphine, muette, hocha la tête. Les yeux d’Iris lui faisaient toujours le même effet : elle était hypnotisée. Elle aurait voulu lui demander de détourner légèrement la tête, de ne pas la fixer de cette manière, mais Iris enfonçait son regard profond et presque noir d’intensité dans celui de sa sœur. Ses longs cils ajoutaient une touche de gris ou d’or selon la lumière qu’ils captaient en s’abaissant ou en s’écarquillant.

— Eh bien, je vais écrire !

Joséphine sursauta, étonnée.

— Ben, c’est plutôt une bonne nouvelle.

— Ne me coupe pas, Jo, ne me coupe pas ! Crois-moi, j’ai besoin de toutes mes forces pour te dire ce que j’ai à te dire parce que ce n’est pas facile.

Elle prit une profonde inspiration, recracha l’air avec irritation comme s’il lui avait brûlé les poumons et continua :

— Je vais écrire un roman historique sur le XIIe siècle comme je m’en suis vantée ce soir-là… J’ai téléphoné à l’éditeur, hier. Il est enchanté… Je lui ai filé, pour l’appâter, les quelques anecdotes que tu m’avais gracieusement soufflées, l’histoire de Rollon, de Guillaume le Conquérant, de sa mère lavandière, les « banalités », patin couffin, j’ai fait une sorte de salmigondis de tout ça et il a eu l’air subjugué ! Tu peux me faire ça pour quand ? il a demandé… J’ai dit que je n’en savais rien, mais rien du tout. Alors il m’a promis une grosse avance si je lui filais une vingtaine de pages à lire le plus vite possible. Pour voir comment j’écris et si je tiens la longueur… Parce que, m’a-t-il dit, pour ces sujets-là, il faut de la science et du souffle !

Joséphine écoutait et opinait en silence.

— Le seul problème, Jo, c’est que je n’ai ni science ni souffle. Et c’est là que tu interviens.

— Moi ? dit Jo en posant le doigt sur sa poitrine.

— Oui… toi.

— Je vois pas très bien comment, sans vouloir te vexer…

— Tu interviens parce que, toutes les deux, on passe un contrat secret. Tu te souviens… quand on était petites et qu’on faisait le serment du sang mêlé ?

Joséphine fit oui de la tête. Et après, tu faisais ce que tu voulais de moi. J’étais terrorisée à l’idée de rompre le serment et de mourir sur-le-champ !

— Un contrat dont on ne parle à personne. Tu m’entends ? Personne. Un contrat qui sert nos intérêts à toutes les deux. Toi, tu as besoin d’argent… Ne dis pas non. T’as besoin d’argent… Moi, j’ai besoin de respectabilité et d’une nouvelle image… je ne t’explique pas pourquoi, ça deviendrait trop compliqué et puis je ne suis pas sûre que tu comprendrais. Tu ne pigerais pas l’urgence dans laquelle je suis.

— Je peux essayer si tu m’expliques, proposa timidement Joséphine.

— Non ! Et puis je n’ai pas envie de t’expliquer. Alors ce qu’on va faire, c’est très simple : toi tu écris le livre et tu récoltes l’argent, moi je le signe et je vais le vendre à la télévision, à la radio, dans les journaux… Tu produis la matière première, moi j’assure le service après-vente. Parce que aujourd’hui, un livre, ce n’est pas tout de l’écrire, il faut le vendre ! Se montrer, faire parler de soi, avoir les cheveux propres et brillants, être bien maquillée, avoir une allure, laquelle, je ne sais pas encore, se faire photographier en train de faire son marché, dans sa salle de bains, main dans la main avec son mari ou son ami, sous la tour Eiffel, est-ce que je sais ? Plein de choses qui n’ont rien à voir avec le livre mais qui en assurent le succès… Moi, je suis très bonne pour ça, toi tu es nulle ! Moi, je suis nulle pour écrire, toi tu excelles ! À nous deux, en réunissant le meilleur de chacune, on fait un malheur ! Je te répète : pour moi, ce n’est pas une question d’argent, tout l’argent te reviendra.

— Mais c’est une escroquerie ! protesta Joséphine.

Iris la regarda en sifflant d’exaspération. Ses grands yeux balayèrent Jo d’un coup de cils exaspéré, elle haussa les sourcils puis revint plonger à nouveau dans le regard de sa sœur comme un oiseau de proie.

— J’en étais sûre. Et en quoi c’est une escroquerie puisque tout l’argent te revient ? Je ne garde pas un centime pour moi. Je te donne tout. Tu m’entends, Jo ? Tout ! Je ne t’escroque pas, je te donne le truc dont tu as le plus besoin en ce moment : de l’argent. Et, en échange, je te demande un tout petit mensonge… même pas un mensonge, un secret.

Joséphine fit une moue méfiante.

— Je ne te demande pas de faire ça toute ta vie. Je te demande de faire ça une fois et après on oublie. Après chacune reprend sa place et continue sa petite vie tranquille. Sauf que…

Joséphine l’interrogea du regard.

— Sauf qu’entre-temps tu auras gagné de l’argent, et moi j’aurai résolu mon problème…

— Et c’est quoi, ton problème ?

— Je n’ai pas envie de t’en parler. Tu dois me faire confiance.

— Comme quand on était petites…

— Exactement.

Joséphine regarda le paysage qui défilait et ne répondit pas.

— Jo, je t’en supplie, fais-le pour moi ! Qu’est-ce que tu as à perdre ?

— Je ne pense pas en ces termes-là…

— Oh, arrête ! Ne me dis pas que tu es claire comme de l’eau de fontaine et que tu ne me caches rien ! J’ai appris que tu travaillais pour le bureau de Philippe, en cachette, sans me le dire. Tu trouves ça bien ? Tu fais des cachotteries avec mon mari !

Joséphine rougit et bafouilla :

— Philippe m’avait demandé de ne rien dire et comme j’avais besoin de cet argent…

— Eh bien, moi, c’est pareil : je te demande de ne rien dire et je te donne l’argent dont tu as besoin…

— Je n’étais pas fière de te cacher quelque chose.

— Oui mais tu l’as fait ! Tu l’as fait, Joséphine. Alors tu veux bien le faire pour Philippe et pas pour moi ? Ta propre sœur !

Joséphine commençait à faiblir. Iris le sentit. Elle prit une voix plus douce, presque suppliante, et noya ses yeux, qui ne lâchaient plus sa sœur, d’une tendresse muette.

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