Joseph Balsamo. Tome II
- Автор: Дюма Александр
- Серия: Les Mémoires d’un médecin #2
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Joseph Balsamo. Tome II». Краткое содержание книги:
� Oh! ne craignez rien, puisqu�il faut que je cherche pour moi-m�me. Le pauvre enfant rentrait d�ordinaire exactement, continua le vieillard en s�avan�ant par les rues; mais, ce soir, j�avais comme un pressentiment. Je l�attendais; il �tait onze heures d�j�; ma femme apprit d�une voisine les malheurs de cette f�te. J�ai attendu deux heures, esp�rant toujours qu�il rentrerait; ne le voyant pas rentrer, j�ai pens� qu�il serait l�che � moi de dormir sans nouvelles.
� Ainsi, nous allons vers les maisons? demanda le jeune homme.
� Oui, vous l�avez dit, la foule a d� se porter de ce c�t� et s�y est port�e certainement. C�est l� sans doute qu�aura couru le malheureux enfant! Un provincial tout ignorant, non seulement des usages, mais des rues de la grande ville. Peut-�tre �tait-ce la premi�re fois qu�il venait sur la place Louis XV.
� H�las! ma s�ur aussi est de province, monsieur.
� Affreux spectacle! dit le vieillard en se d�tournant d�un groupe de cadavres entass�s.
� C�est pourtant l� qu�il faut chercher, dit le jeune homme, approchant r�solument sa lanterne de ce monceau de corps.
� Oh! je frissonne � regarder; car, homme simple que je suis, la destruction me cause une horreur que je ne puis vaincre.
� J�avais cette m�me horreur; mais, ce soir, j�ai fait mon apprentissage. Tenez, voici un jeune homme de seize � dix-huit ans; il a �t� �touff�, car je ne lui vois pas de blessure. Est-ce celui que vous cherchez?
Le vieillard fit un effort et approcha sa lanterne.
� Non, monsieur, dit-il, vraiment, non; le mien est plus jeune; des cheveux noirs, un visage p�le.
� H�las! ils sont tous p�les, ce soir, r�pliqua Philippe.
� Oh! voyez, dit le vieillard; nous voil� au pied du Garde-meubles. Voyez ces vestiges de la lutte. Ce sang sur les murailles, ces lambeaux sur les barres de fer, ces morceaux d�habit flottant aux lances des grilles, et puis, en v�rit�, on ne sait plus o� marcher.
� C��tait par ici, c��tait par ici, bien certainement, murmura Philippe.
� Que de souffrances!
� Ah! mon Dieu!
� Quoi?
� Un lambeau blanc sous ces cadavres. Ma s�ur avait une robe blanche. Pr�tez-moi votre falot, monsieur, je vous en supplie!
En effet, Philippe avait aper�u et saisi un lambeau d��toffe blanche. Il le quitta, n�ayant qu�une main pour prendre le falot.
� C�est un morceau de robe de femme que tient la main d�un jeune homme, s��cria-t-il, d�une robe blanche pareille � celle d�Andr�e� Oh! Andr�e! Andr�e!
Et le jeune homme poussa un sanglot d�chirant.
Le vieillard s�approcha � son tour.
� C�est lui! s��cria-t-il en ouvrant les bras.
Cette exclamation attira l�attention du jeune homme.
� Gilbert!� s��cria � son tour Philippe.
� Vous connaissez Gilbert, monsieur?
� C�est Gilbert que vous cherchez?
Ces deux exclamations se crois�rent simultan�ment.
Le vieillard saisit la main de Gilbert: elle �tait glac�e.
Philippe ouvrit le gilet du jeune homme, �carta la chemise, et posa la main sur son c�ur.
� Pauvre Gilbert! dit-il.
� Mon cher enfant! soupira le vieillard.
� Il respire! il vit!� il vit, vous dis-je! s��cria Philippe.
� Oh! croyez-vous?
� J�en suis s�r, son c�ur bat.
� C�est vrai! r�pondit le vieillard. Au secours! au secours! il y a l�-bas un chirurgien.
� Oh! secourons-le nous-m�mes, monsieur; tout � l�heure je lui ai demand� du secours et il m�a refus�.
� Il faudra bien qu�il soigne mon enfant! s��cria le vieillard exasp�r�. Il le faudra. Aidez-moi, monsieur, aidez-moi � lui conduire Gilbert.
� Je n�ai qu�un bras, dit Philippe, il est � vous, monsieur.
� Et moi, tout vieux que je suis, je serai fort. Allons!
Le vieillard saisit Gilbert par les �paules; le jeune homme passa les deux pieds sous son bras droit, et ils chemin�rent jusqu�au groupe que continuait de pr�sider l�op�rateur.
� Du secours! du secours! cria le vieillard.
� Les gens du peuple d�abord! r�pondit le chirurgien fid�le � sa maxime, et s�r qu�il �tait, chaque fois qu�il r�pondait ainsi, d�exciter un murmure d�admiration dans le groupe qui l�entourait.
� C�est un homme du peuple que j�apporte, dit le vieillard avec feu, mais commen�ant � ressentir un peu de cette admiration g�n�rale que cet absolutisme du jeune chirurgien soulevait autour de lui.
� Alors, apr�s les femmes, dit le chirurgien; les hommes ont plus de force que les femmes pour supporter la douleur.
� Une simple saign�e, monsieur, dit le vieillard, une saign�e suffira.
� Ah! c�est encore vous, monsieur le gentilhomme! dit le chirurgien apercevant Philippe avant d�apercevoir le vieillard.
Philippe ne r�pondit rien. Le vieillard crut que ces paroles s�adressaient � lui.
� Je ne suis pas gentilhomme, dit-il, je suis homme du peuple; je m�appelle Jean-Jacques Rousseau.
Le m�decin poussa un cri de surprise, et, faisant un signe imp�ratif:
� Place, dit-il, place � l�homme de la nature! Place � l��mancipateur de l�humanit�! Place au citoyen de Gen�ve!
� Merci, monsieur, dit Rousseau, merci.
� Vous serait-il arriv� quelque accident, monsieur? demanda le jeune m�decin.
� Non, mais � ce pauvre enfant, voyez!
� Ah! vous aussi, s��cria le m�decin, vous aussi, comme moi, vous repr�sentez la cause de l�humanit�.
Rousseau, �mu de ce triomphe inattendu, ne sut que balbutier quelques mots presque inintelligibles.
Philippe, saisi de stup�faction de se trouver en face du philosophe qu�il admirait, se tint � l��cart.
On aida Rousseau � d�poser Gilbert, toujours �vanoui, sur la table.
Ce fut en ce moment que Rousseau jeta un regard sur celui dont il invoquait le secours. C��tait un jeune homme de l��ge de Gilbert � peu pr�s, mais chez lequel aucun trait ne rappelait la jeunesse. Son teint jaune �tait fl�tri comme celui d�un vieillard, sa paupi�re flasque recouvrait un �il de serpent, et sa bouche �tait tordue comme l�est dans ses acc�s la bouche d�un �pileptique.
Les manches retrouss�es jusqu�au coude, les bras couverts de sang, entour� de tron�ons humains, il semblait bien plut�t un bourreau � l��uvre et enthousiaste de son m�tier, qu�un m�decin accomplissant sa triste et sainte mission.
Cependant le nom de Rousseau avait eu cette influence sur lui qu�il sembla un instant renoncer � sa brutalit� ordinaire: il ouvrit doucement la manche de Gilbert, comprima le bras avec une bande de linge, et piqua la veine.
Le sang coula goutte � goutte d�abord; mais, apr�s quelques secondes, ce sang pur et g�n�reux de la jeunesse commen�a de jaillir.
� Allons, allons, on le sauvera, dit l�op�rateur; mais il faudra de grands soins, la poitrine a �t� rudement froiss�e.
� Il me reste � vous remercier, monsieur, dit Rousseau, et � vous louer, non pas de l�exclusion que vous faites en faveur des pauvres, mais de votre d�vouement aux pauvres. Tous les hommes sont fr�res.
� M�me les nobles, m�me les aristocrates, m�me les riches? demanda le chirurgien avec un regard qui fit briller son �il aigu sous sa lourde paupi�re.
� M�me les nobles, m�me les aristocrates, m�me les riches, quand ils souffrent, dit Rousseau.
� Pardonnez, monsieur, dit l�op�rateur; mais je suis n� � Baudry, pr�s de Neuch�tel; je suis Suisse comme vous, et, par cons�quent, un peu d�mocrate.
� Un compatriote! s��cria Rousseau; un Suisse! Votre nom, s�il vous pla�t, monsieur, votre nom?
� Un nom obscur, monsieur, le nom d�un homme modeste qui voue sa vie � l��tude, en attendant qu�il puisse, comme vous, la vouer au bonheur de l�humanit�: je me nomme Jean-Paul Marat.
� Merci, monsieur Marat, dit Rousseau; mais, tout en �clairant ce peuple sur ses droits, ne l�excitez pas � la vengeance; car, s�il se venge jamais, vous serez peut-�tre effray� vous-m�me des repr�sailles.
Marat sourit d�un sourire affreux.
� Ah! si ce jour vient de mon vivant, dit-il, si j�ai le bonheur de voir ce jour�
Rousseau entendit ces paroles, et, effray� de l�accent avec lequel elles avaient �t� dites, comme un voyageur est effray� des premiers grondements d�un tonnerre lointain, il prit Gilbert dans ses bras et essaya de l�emporter.