Joseph Balsamo. Tome II
- Автор: Дюма Александр
- Серия: Les Mémoires d’un médecin #2
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Joseph Balsamo. Tome II». Краткое содержание книги:
Lorsqu�il sentit sur son c�ur cette forme, cette beaut�, ce cadavre peut-�tre, un �clair d�orgueil illumina son visage; le sublime de la situation, lui! le sublime de la force et du courage! Il se lan�a avec son fardeau dans un courant d�hommes dont le torrent e�t certes enfonc� un mur en fuyant. Ce groupe le soutint, le porta, lui et la jeune fille; il marcha, ou plut�t il roula ainsi durant quelques minutes. Tout � coup le torrent s�arr�ta comme bris� par quelque obstacle. Les pieds de Gilbert touch�rent la terre; alors seulement il sentit le poids d�Andr�e, leva la t�te pour se rendre compte de l�obstacle, et se vit � trois pas du Garde-meubles. Cette masse de pierres avait broy� la masse de chair.
Pendant ce moment de halte anxieuse, il eut le temps de contempler Andr�e, endormie d�un sommeil �pais comme la mort: le c�ur ne battait plus, les yeux �taient ferm�s, le visage �tait violac� comme une rose qui se fane.
Gilbert la crut morte. � son tour, il poussa un cri, appuya ses l�vres sur la robe d�abord, sur la mai; puis, s�enhardissant par l�insensibilit�, il d�vora de baisers ce visage froid, ces yeux gonfl�s sous leurs paupi�res clou�es. Il rougit, pleura, rugit, essaya de faire passer son �me dans la poitrine d�Andr�e, s��tonnant que ses baisers, qui eussent �chauff� un marbre, fussent sans force sur ce cadavre.
Soudain Gilbert sentit le c�ur battre sous sa main.
� Elle est sauv�e! s��cria-t-il en voyant fuir cette tourbe noire et sanglante, en �coutant les impr�cations, les cris, les soupirs, l�agonie des victimes. Elle est sauv�e! c�est moi qui l�ai sauv�e!
Le malheureux, le dos appuy� � la muraille, les yeux fix�s vers le pont, n�avait pas regard� � sa droite; � sa droite devant les carrosses, arr�t�s longtemps par les masses, mais qui, moins serr�s enfin dans leur �treinte, commen�aient � s��branler; � droite, devant les carrosses galopant bient�t comme si cochers et chevaux eussent �t� pris d�un vertige g�n�ral, fuyaient vingt mille malheureux, mutil�s, atteints, broy�s les uns par les autres.
Instinctivement ils longeaient les murailles, contre lesquelles les plus proches �taient �cras�s.
Cette masse entra�nait ou �touffait tous ceux qui, ayant pris terre aupr�s du Garde-meubles, se croyaient �chapp�s au naufrage. Un nouveau d�luge de coups, de corps, de cadavres, inonda Gilbert; il trouva des renfoncements produits par les grilles et s�y appliqua.
Le poids des fuyards fit craquer ce mur.
Gilbert, �touff�, se sentit pr�t � l�cher prise; mais, r�unissant toutes ses forces par un supr�me effort, il entoura le corps d�Andr�e de ses bras, appuyant sa t�te contre la poitrine de la jeune fille. On e�t dit qu�il voulait �touffer celle qu�il prot�geait.
� Adieu! adieu! murmura-t-il en mordant sa robe plut�t qu�il ne l�embrassait; adieu!
Puis il releva les yeux pour l�implorer d�un dernier regard.
Alors une vision �trange s�offrit � ses yeux.
C��tait debout sur une borne, accroch� de l� main droite � un anneau scell� dans la muraille, tandis que de la main gauche il semblait rallier une arm�e de fugitifs; c��tait un homme qui, voyant passer toute cette mer furieuse � ses pieds, tant�t lan�ait une parole, tant�t faisait un geste. � cette parole, � ce geste, on voyait alors parmi la foule quelque individu isol� s�arr�tant, faisant un effort, luttant, se cramponnant pour arriver jusqu�� cet homme. D�autres, arriv�s � lui, semblaient dans les nouveaux venus reconna�tre des fr�res, et ces fr�res, ils les aidaient � se tirer de la foule, les soulevant, les soutenant, les attirant � eux. Ainsi d�j� ce noyau d�hommes luttant avec ensemble, pareil � la pile d�un pont qui divise l�eau, �tait parvenu � diviser la foule et � tenir en �chec les masses des fugitifs.
� chaque instant, de nouveaux lutteurs qui semblaient sortir de dessous terre � ces mots �tranges prononc�s, � ces singuliers gestes r�p�t�s, venaient faire cort�ge � cet homme.
Gilbert se souleva par un dernier effort; il sentait que l� �tait le salut, car l� �tait le calme et la puissance. Un dernier rayon de la flamme des charpentes, se ravivant pour mourir, �claira le visage de cet homme. Gilbert jeta un cri de surprise.
� Oh! que je meure, que je meure, murmura-t-il, mais qu�elle vive! Cet homme a le pouvoir de la sauver.
Et dans un �tat d�abn�gation sublime, soulevant la jeune fille sur ses deux poings:
� Monsieur le baron de Balsamo! cria-t-il, sauvez mademoiselle Andr�e de Taverney!
Balsamo entendit cette voix, qui, comme celle de la Bible, criait des profondeurs de la foule; il vit se lever au-dessus de cette onde d�vorante une forme blanche; son cort�ge bouleversa tout ce qui lui faisait obstacle; et, saisissant Andr�e, que soutenaient encore les bras d�faillants de Gilbert, il la prit, et, pouss� par un mouvement de cette foule qu�il avait cess� de contenir, il l�emporta sans avoir le temps de d�tourner la t�te.
Gilbert voulut articuler un dernier mot; peut-�tre, apr�s avoir implor� la protection de cet homme �trange pour Andr�e, voulait-il la demander pour lui-m�me, mais il n�eut que la force de coller ses l�vres au bras pendant de la jeune fille, et d�arracher, de sa main crisp�e, un morceau de la robe de cette nouvelle Eurydice que lui arrachait l�enfer.
Apr�s ce baiser supr�me, apr�s ce dernier adieu, le jeune homme n�avait plus qu�� mourir; aussi n�essaya-t-il point de lutter plus longtemps; il ferma les yeux, et, mourant, tomba sur un monceau de morts.
Chapitre 68. Le champ des morts
Aux grandes temp�tes succ�de toujours le calme, calme effrayant, mais r�parateur.
Il �tait deux heures du matin ou � peu pr�s; de grands nuages blancs courant sur Paris dessinaient en traits �nergiques, sous une lune blafarde, les in�galit�s de ce terrain funeste, aux foss�s duquel la foule qui s�enfuyait avait trouv� la chute et la mort.
�� et l�, � la lueur de la lune, perdue de temps en temps au sein de ces grands nuages floconneux dont nous avons parl� et qui tamisaient sa lumi�re, �� et l�, disons-nous, au bord des talus, dans les fondri�res, apparaissaient des cadavres aux v�tements en d�sordre, les jambes raides, le front livide, les mains �tendues en signe de terreur ou de pri�re.
Au milieu de la place, une fum�e jaune et infecte, s��chappant des d�combres de la charpente, contribuait � donner � la place Louis XV une apparence de champ de bataille.
� travers cette place sanglante et d�sol�e serpentaient myst�rieusement et d�un pas rapide des ombres qui s�arr�taient, regardaient autour d�elles, se baissaient et fuyaient: c��taient les voleurs de la mort, attir�s vers leur proie comme des corbeaux; ils n�avaient pu d�pouiller les vivants, ils venaient d�pouiller les cadavres, tout surpris d�avoir �t� pr�venus par des confr�res. On les voyait se sauver m�contents et effar�s � la vue des tardives ba�onnettes qui les mena�aient; mais, au milieu de ces longues files de morts, les voleurs et le guet n��taient pas les seuls que l�on v�t se mouvoir.
Il y avait, munis de lanternes, des gens que l�on e�t pu prendre pour des curieux.
Tristes curieux, h�las! car c��taient les parents et les amis inquiets qui n�avaient vu rentrer ni leurs fr�res, ni leurs amis, ni leurs ma�tresses. Or, ils arrivaient des quartiers les plus �loign�s, car l�horrible nouvelle s��tait d�j� r�pandue dans Paris, d�solante comme un ouragan, et les anxi�t�s s��taient subitement traduites en recherches.
C��tait un spectacle plus affreux � voir peut-�tre que celui de la catastrophe.
Toutes les impressions se peignaient sur ces visages p�les, depuis le d�sespoir de ceux qui retrouvaient le cadavre bien-aim� jusqu�au morne doute de celui qui ne retrouvait rien et qui jetait un coup d��il avide vers la rivi�re, qui coulait monotone et fr�missante.