Joseph Balsamo. Tome II
- Автор: Дюма Александр
- Серия: Les Mémoires d’un médecin #2
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Joseph Balsamo. Tome II». Краткое содержание книги:
On disait que bien des cadavres avaient d�j� �t� jet�s au fleuve par la pr�v�t� de Paris, qui, coupable d�imprudence, voulait cacher ce nombre effrayant de morts que son imprudence avait faits.
Puis, quand ils ont rassasi� leur vue de ce spectacle st�rile, quand ils en ont �t� satur�s, les deux pieds mouill�s par l�eau de la Seine, l��me �treinte de cette derni�re angoisse que tra�ne avec lui le cours nocturne d�une rivi�re, ils partent, leur lanterne � la main, pour explorer les rues voisines de la place, o�, dit-on, beaucoup de bless�s se sont tra�n�s pour avoir du secours et fuir du moins le th��tre de leurs souffrances.
Quand, par malheur, ils ont trouv� parmi les cadavres l�objet regrett�, l�ami perdu, alors les cris succ�dent � la d�chirante surprise, et des sanglots, s��levant vers un nouveau point du th��tre sanglant, r�pondent � d�autres sanglots!
Parfois encore la place retentit de bruits soudains. Tout � coup une lanterne tombe et se brise; le vivant s�est jet� � corps perdu sur le mort pour l�embrasser une derni�re fois.
Il y a d�autres bruits encore dans ce vaste cimeti�re.
Quelques bless�s dont les membres ont �t� bris�s par la chute, dont la poitrine a �t� labour�e par l��p�e ou comprim�e par l�oppression de la foule, r�lent un cri ou poussent un g�missement en forme de pri�re, et aussit�t accourent ceux qui esp�rent trouver leur ami, et qui s��loignent quand ils ne l�ont pas reconnu.
Toutefois, � l�extr�mit� de la place, pr�s du jardin, s�organise, avec le d�vouement de la charit� populaire, une ambulance. Un jeune chirurgien, on le reconna�t pour tel du moins � la profusion d�instruments dont il est entour�; un jeune chirurgien se fait apporter les hommes et les femmes bless�s; il les panse, et, tout en les pansant, il leur dit de ces mots qui expriment plut�t la haine contre la cause que la piti� pour l�effet.
� ses deux aides, robustes colporteurs, qui lui font passer la sanglante revue, il crie incessamment:
� Les femmes du peuple, les hommes du peuple d�abord. Ils sont ais�s � reconna�tre, plus bless�s presque toujours, moins richement par�s, certainement!
� ces mots, r�p�t�s apr�s chaque pansement avec une stridente monotonie, un jeune homme au front p�le, qui, un falot � la main, cherche parmi les cadavres, a pour la seconde fois relev� la t�te.
Une large blessure qui lui sillonne le front laisse �chapper quelques gouttes de sang vermeil; un de ses bras est soutenu par son habit, qui l�enferme entre deux boutons; son visage, couvert de sueur, trahit une �motion incessante et profonde.
� cette recommandation du m�decin entendue, comme nous l�avons dit, pour la seconde fois, il releva la t�te, et, regardant tristement ces membres mutil�s que l�op�rateur semblait, lui, regarder presque avec d�lice:
� Oh! monsieur, dit-il, pourquoi choisissez-vous parmi les victimes?
� Parce que, dit le chirurgien levant la t�te � cette interpellation, parce que personne ne soignera les pauvres, si je ne pense pas � eux, et que les riches seront toujours assez recherch�s! Abaissez votre lanterne et interrogez le pav�; vous trouvez cent pauvres pour un riche ou un noble. Et dans cette catastrophe encore, avec un bonheur qui finira par lasser Dieu lui-m�me, les nobles et les riches ont pay� le tribut qu�ils payent d�ordinaire: un sur mille.
Le jeune homme �leva son falot � la hauteur de son front sanglant.
� Alors je suis donc le seul, dit-il sans s�irriter, moi, gentilhomme perdu comme tant d�autres en cette foule, moi qu�un coup de pied de cheval a bless� au front, et qui me suis bris� le bras gauche en tombant dans un foss�. On court apr�s les riches et les nobles, dites-vous? Vous voyez bien cependant que je ne suis pas encore pans�.
� Vous avez votre h�tel, vous�, votre m�decin; retournez chez vous, puisque vous marchez.
� Je ne vous demande pas vos soins, monsieur; je cherche ma s�ur, une belle jeune fille de seize ans, h�las! tu�e sans doute, quoiqu�elle ne soit pas du peuple. Elle avait une robe blanche et un collier avec une croix au cou; bien qu�elle ait son h�tel et son m�decin, r�pondez-moi, par piti�: avez-vous vu, monsieur, celle que je cherche?
� Monsieur, dit le jeune chirurgien avec une v�h�mence fi�vreuse qui prouvait que les id�es exprim�es par lui bouillonnaient depuis longtemps dans sa poitrine; monsieur, l�humanit� me guide; c�est pour elle que je me d�voue, et, quand je laisse sur son lit de mort l�aristocratie pour relever le peuple en souffrance, j�ob�is � la loi v�ritable de cette humanit� dont j�ai fait ma d�esse. Tous les malheurs arriv�s aujourd�hui viennent de vous; ils viennent de vos abus, de vos envahissements; supportez-en donc les cons�quences. Non, monsieur, je n�ai pas vu votre s�ur.
Et, sur cette foudroyante apostrophe, l�op�rateur se remet � la besogne. On venait de lui apporter une pauvre femme dont un carrosse avait broy� les deux jambes.
� Voyez, ajouta-t-il en poursuivant de ce cri Philippe qui s�enfuyait, voyez, sont-ce les pauvres qui lancent dans les f�tes publiques leurs carrosses de fa�on � broyer les jambes des riches?
Philippe, qui appartenait � cette jeune noblesse qui nous a donn� les La Fayette et les Lameth, avait plus d�une fois profess� les m�mes maximes qui l��pouvantaient dans la bouche de ce jeune homme: leur application retomba sur lui comme un ch�timent.
Le c�ur bris�, il s��loigna des environs de l�ambulance pour suivre sa triste exploration; au bout d�un instant, emport� par la douleur, on l�entendit crier d�une voix pleine de larmes:
� Andr�e! Andr�e!
Pr�s de lui passait en ce moment, marchant d�un pas pr�cipit�, un homme d�j� vieux, v�tu d�un habit de drap gris, de bas drap�s, et de la main droite s�appuyant sur une canne, tandis que, de la gauche, il tenait une de ces lanternes faites d�une chandelle enferm�e dans du papier huil�.
Entendant g�mir ainsi Philippe, cet homme comprit ce qu�il souffrait, et murmura:
� Pauvre jeune homme!
Mais, comme il paraissait �tre venu pour une cause pareille � la sienne, il passa outre.
Puis tout � coup, comme s�il se f�t reproch� d��tre pass� devant une si grande douleur sans avoir essay� d�y apporter quelque consolation:
� Monsieur, lui dit-il, pardonnez-moi de m�ler ma douleur � la v�tre, mais ceux qui sont frapp�s du m�me coup doivent s�appuyer l�un � l�autre pour ne pas tomber. D�ailleurs� vous pouvez m��tre utile. Vous cherchez depuis longtemps, car votre bougie est pr�s de s��teindre, vous devez donc conna�tre les endroits les plus funestes de la place.
� Oh! oui, monsieur je les connais.
� Eh bien! moi aussi, je cherche quelqu�un.
� Alors, voyez d�abord au grand foss�; l�, vous trouverez plus de cinquante cadavres.
� Cinquante, juste ciel! tant de victimes tu�es au milieu d�une f�te!
� Tant de victimes, monsieur! J�ai d�j� �clair� mille visages, et je n�ai pas encore retrouv� ma s�ur.
� Votre s�ur?
� C�est l�-bas, dans cette direction, qu�elle �tait. Je l�ai perdue pr�s d�un banc. J�ai retrouv� la place o� je l�avais perdue, mais d�elle, nulle trace. Je vais recommencer � la chercher � partir du bastion.
� De quel c�t� allait la foule, monsieur?
� Vers les b�timents neufs, vers la rue de la Madeleine.
� Alors, ce doit �tre de ce c�t�?
� Sans doute; aussi ai-je cherch� de ce c�t� d�abord; mais il y avait de terribles remous. Puis le flot allait par l�, c�est vrai; mais une pauvre femme qui a la t�te perdue ne sait o� elle va, et cherche � fuir dans toutes les directions.
� Monsieur, c�est peu probable qu�elle ait lutt� contre le courant; je vais chercher du c�t� des rues; venez avec moi, et, tous deux r�unis, peut-�tre nous trouverons.
� Et que cherchez-vous? votre fils? demanda timidement Philippe.
� Non, monsieur, mais un enfant que j�avais presque adopt�.
� Vous l�avez laiss� venir seul?
� Oh! c��tait un jeune homme d�j�: dix-huit � dix-neuf ans. Ma�tre de ses actions, il a voulu venir, je n�ai pas pu l�emp�cher. D�ailleurs, on �tait si loin de deviner cette horrible catastrophe!� Votre bougie s��teint.
� Oui, monsieur.
� Venez avec moi, je vous �clairerai.
� Merci, vous �tes bien bon, mais je vous g�nerais.