Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
Ils débouchèrent du champagne, dévorèrent la dinde aux marrons, une bûche au chocolat et au café, selon une recette confidentielle de Shirley, puis, le repas fini, ils repoussèrent la table et dansèrent.
Gary entraîna Hortense dans un slow langoureux et les deux mères les regardèrent danser en sirotant leur champagne.
— Ils sont mignons, dit Jo, un peu éméchée. T’as vu : Hortense ne s’est pas fait prier. Je trouve même qu’elle danse d’un peu trop près !
— Parce qu’elle sait qu’il va l’aider à faire marcher son ordinateur.
Joséphine lui donna un coup de coude dans les côtes et Shirley poussa un petit cri de surprise.
— Touche pas à la femme karaté ou il pourrait t’en cuire !
— Et toi, arrête de voir le mal partout !
Joséphine aurait voulu suspendre le temps, s’emparer de ce moment de bonheur et le mettre en bouteille. Le bonheur, songea-t-elle, est fait de petites choses. On l’attend toujours avec une majuscule, mais il vient à nous sur ses jambes frêles et peut nous passer sous le nez sans qu’on le remarque. Ce soir-là, elle le saisit et ne le lâcha pas. Par la fenêtre, elle aperçut les étoiles dans le ciel et tendit son verre vers elles.
Il fallut rentrer et se coucher.
Ils étaient sur le palier quand madame Barthillet vint chercher Max. Elle avait les yeux rougis et prétendit qu’elle avait pris une poussière dans l’œil en sortant du métro. Max exhiba son billet de cent euros. Madame Barthillet remercia Shirley et Jo d’avoir pris soin de son fils.
Jo eut beaucoup de mal à coucher les filles. Elles faisaient des bonds sur leur lit et hurlaient de joie à l’idée de partir le lendemain pour Megève. Zoé voulut vérifier dix fois de suite que sa valise était bien pleine, qu’elle n’avait rien oublié. Jo réussit enfin à l’attraper, à lui faire enfiler son pyjama et à la coucher. « Je suis paf, maman, complètement paf ! » Elle avait bu trop de champagne.
Dans la salle de bains, Hortense se nettoyait le visage avec un lait démaquillant que lui avait acheté Iris. Elle passait et repassait le coton sur sa peau et inspectait les impuretés ramassées. Hortense se retourna et demanda :
— Maman… Tous ces cadeaux, c’est toi qui les as payés ? Avec ton argent ?
Joséphine hocha la tête.
— Mais alors, maman… on est riches maintenant ?
Joséphine éclata de rire et vint s’asseoir sur le bord de la baignoire.
— J’ai trouvé un nouveau travail : je fais des traductions. Mais chut ! c’est un secret, il ne faut en parler à personne… Sinon ça s’arrête ! Promis ?
Hortense étendit la main et répéta promis.
— J’ai reçu huit mille euros pour la traduction d’une biographie d’Audrey Hepburn, et si ça se trouve, je vais en faire beaucoup d’autres…
— Et on aura plein de sous ?
— Et on aura plein de sous…
— Et je pourrai avoir un portable ? demanda Hortense.
— Peut-être, dit Joséphine, heureuse de voir briller la joie dans les yeux de sa fille.
— Et on déménagera ?
— Ça te pèse tellement d’habiter ici ?
— Oh maman… c’est si plouc ! Comment veux-tu que je me fasse des relations ici ?
— On a des amis. Regarde la soirée formidable qu’on vient de passer. Ça vaut tout l’or du monde !
Hortense fit la moue.
— Moi j’aimerais aller vivre à Paris, dans un beau quartier… Tu sais, avoir des relations, c’est aussi important que les études qu’on fait.
Elle était fraîche, longue et belle dans son petit tee-shirt à bretelles, son pantalon de pyjama rose. Tout dans son visage indiquait le sérieux et la détermination. Jo s’entendit dire :
— Je te promets, chérie, quand j’aurai gagné assez d’argent, on ira habiter Paris.
Hortense lâcha le coton et lança ses bras autour du cou de sa mère.
— Oh, maman, ma petite maman chérie ! J’aime quand tu es comme ça ! Quand tu es forte ! Décidée ! Au fait, je ne t’ai pas dit : c’est très bien ta nouvelle coupe et ton balayage ! Tu es très jolie ! Belle comme un cœur…
— Tu m’aimes un peu alors ? demanda Joséphine, en essayant d’être légère et de ne pas l’implorer.
— Oh, maman je t’aime à la folie quand tu es une gagnante ! Je ne supporte pas quand tu es une petite chose triste, effacée. Ça me fout le cafard… pire encore, ça me fait peur. Je me dis qu’on va se planter…
— Comment ça ?
— Je me dis qu’au premier gros pépin, tu vas flancher et j’ai la trouille.
— Je te fais une promesse, ma chérie douce, on ne se plantera pas. Je vais travailler comme une folle, gagner plein de sous et tu n’auras plus jamais peur !
Joséphine referma ses bras sur le corps chaud et doux de sa fille et se dit que ce moment-là, ce moment d’intimité et d’amour avec Hortense, était son plus beau cadeau de Noël.
Le lendemain matin, sur le quai F de la gare de Lyon, le quai où stationnait le train 6745 en direction de Lyon, Annecy, Sallanches, Zoé avait mal à la tête, Hortense bâillait et Joséphine arborait un nez violet, vert et jaune. Elles attendaient sur le quai, les billets compostés à la main, qu’Iris et Alexandre les rejoignent.
Elles attendaient, les mains vissées à la poignée de leur valise de peur de se faire détrousser, et se faisaient bousculer par des voyageurs pressés. Elles attendaient en surveillant la grande aiguille de l’horloge qui progressait inexorablement vers l’heure du départ.
Dans dix minutes, le train allait partir. Joséphine se dévissait la tête dans tous les sens, espérant attraper au vol l’image de sa sœur flanquée du petit Alexandre, courant vers elles. Ce n’est pas cette image rassurante qui lui sauta aux yeux, mais une autre, qui la figea dans une attitude de chien à l’arrêt.
Elle détourna la tête en priant le ciel que ses filles ne voient pas ce qu’elle venait de voir : Chef sur le même quai qu’elles, embrassant à pleine bouche Josiane, sa secrétaire, puis l’aidant à monter dans le train avec mille recommandations, bruits de baisers, mignardises. Il est ridicule, se dit Joséphine, on dirait qu’il porte le saint sacrement ! Elle fit un dernier aller-retour de la tête pour vérifier qu’elle n’avait pas la berlue et surprit à nouveau son beau-père en train d’escalader le marchepied du train derrière la plantureuse Josiane.
Elle ordonna alors une ruée générale, pressant les filles de gagner au plus vite la voiture 33 qui était en tête de quai.
— On n’attend pas Iris et Alexandre ? demanda Zoé en grognant. J’ai mal à la tête, maman, j’ai bu trop de champagne.
— On les attendra à l’intérieur. Ils ont leurs places, ils nous retrouveront. Allez, on y va, commanda Jo d’une voix ferme.
— Et Philippe, il ne vient pas ? s’enquit Hortense.
— Il nous rejoint demain, il a du travail.
Traînant leurs valises, déchiffrant le numéro des wagons qu’elles dépassaient, elles s’éloignèrent de l’endroit fatal où Chef enlaçait Josiane.
Jo se retourna une dernière fois pour apercevoir au loin Iris et Alexandre qui arrivaient ventre à terre.
Ils s’installèrent à leurs places alors que le train partait. Hortense ôta sa doudoune qu’elle plia soigneusement et la déposa bien à plat sur l’espace réservé aux manteaux. Zoé et Alexandre entreprirent aussitôt de se raconter leur soirée de la veille avec force mimiques, ce qui énerva Iris qui les rabroua sévèrement.
— Ils vont finir idiots, je te jure. Mais qu’est-ce que tu t’es fait ? T’es défigurée ! T’as fait du judo ? T’as passé l’âge, tu sais.
Quand le train eut démarré, elle prit Jo à part et lui dit :
— Viens, on va prendre un café.