L'assommoir
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #7
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «L'assommoir». Краткое содержание книги:
Lantier, grave et tranquille, attendait. Lorsque Etienne se decida a s'approcher, il se courba, tendit les deux joues, puis posa lui-meme un gros baiser sur le front du gamin. Alors, celui-ci osa regarder son pere. Mais, tout d'un coup, il eclata en sanglots, il se sauva comme un fou, debraille, gronde par Coupeau qui le traitait de sauvage.
-C'est l'emotion, dit Gervaise, pale et secouee elle-meme.
-Oh! il est tres doux, tres gentil d'habitude, expliquait Coupeau. Je l'ai cranement eleve, vous verrez... Il s'habituera a vous. Il faut qu'il connaisse les gens... Enfin, quand il n'y aurait eu que ce petit, on ne pouvait pas rester toujours brouille, n'est-ce pas? Nous aurions du faire ca pour lui il y a beaux jours, car je donnerais plutot ma tete a couper que d'empecher un pere de voir son enfant.
La-dessus, il parla d'achever la bouteille de cognac. Tous trois trinquerent de nouveau. Lantier ne s'etonnait pas, avait un beau calme. Avant de s'en aller, pour rendre ses politesses au zingueur, il voulut absolument fermer la boutique avec lui. Puis, tapant dans ses mains par proprete, il souhaita une bonne nuit au menage.
-Dormez bien. Je vais tacher de pincer l'omnibus... Je vous promets de revenir bientot.
A partir de cette soiree, Lantier se montra souvent rue de la Goutte-d'Or. Il se presentait quand le zingueur etait la, demandant de ses nouvelles des la porte, affectant d'entrer uniquement pour lui. Puis, assis contre la vitrine, toujours en paletot, rase et peigne, il causait poliment, avec les manieres d'un homme qui aurait recu de l'instruction. C'est ainsi que les Coupeau apprirent peu a peu des details sur sa vie. Pendant les huit dernieres annees, il avait un moment dirige une fabrique de chapeaux; et quand on lui demandait pourquoi il s'etait retire, il se contentait de parler de la coquinerie d'un associe, un compatriote, une canaille qui avait mange la maison avec les femmes. Mais son ancien titre de patron restait sur toute sa personne comme une noblesse a laquelle il ne pouvait plus deroger. Il se disait sans cesse pres de conclure une affaire superbe, des maisons de chapellerie devaient l'etablir, lui confier des interets enormes. En attendant, il ne faisait absolument rien, se promenait au soleil, les mains dans les poches, ainsi qu'un bourgeois. Les jours ou il se plaignait, si l'on se risquait a lui indiquer une manufacture demandant des ouvriers, il semblait pris d'une pitie souriante, il n'avait pas envie de crever la faim, en s'echinant pour les autres. Ce gaillard-la, toutefois, comme disait Coupeau, ne vivait pas de l'air du temps. On! c'etait un malin, il savait s'arranger, il bibelotait quelque commerce, car enfin il montrait une figure de prosperite, il lui fallait bien de l'argent pour se payer du linge blanc et des cravates de fils de famille. Un matin, le zingueur l'avait vu se faire cirer, boulevard Montmartre. La vraie verite etait que Lantier, tres bavard sur les autres, se taisait ou mentait quand il s'agissait de lui. Il ne voulait meme pas dire ou il demeurait. Non, il logeait chez un ami, la-bas, au diable, le temps de trouver une belle situation; et il defendait aux gens de venir le voir, parce qu'il n'y etait jamais.
-On rencontre dix positions pour une, expliquait-il souvent. Seulement, ce n'est pas la peine d'entrer dans des boites ou l'on ne restera pas vingt-quatre heures... Ainsi, j'arrive un lundi chez Champion, a Montrouge. Le soir, Champion m'embete sur la politique; il n'avait pas les memes idees que moi. Eh bien! le mardi matin, je filais, attendu que nous ne sommes plus au temps des esclaves et que je ne veux pas me vendre pour sept francs par jour.
On etait alors dans les premiers jours de novembre. Lantier apporta galamment des bouquets de violettes, qu'il distribuait a Gervaise et aux deux ouvrieres. Peu a peu, il multiplia ses visites, il vint presque tous les jours. Il paraissait vouloir faire la conquete de la maison, du quartier entier; et il commenca par seduire Clemence et madame Putois, auxquelles il temoignait, sans distinction d'age, les attentions les plus empressees. Au bout d'un mois, les deux ouvrieres l'adoraient. Les Boche, qu'il flattait beaucoup en allant les saluer dans leur loge, s'extasiaient sur sa politesse. Quant aux Lorilleux, lorsqu'ils surent quel etait ce monsieur, arrive au dessert, le jour de la fete, ils vomirent d'abord mille horreurs contre Gervaise, qui osait introduire ainsi son ancien individu dans son menage. Mais, un jour, Lantier monta chez eux, se presenta si bien en leur commandant une chaine pour une dame de sa connaissance, qu'ils lui dirent de s'asseoir et le garderent une heure, charmes de sa conversation; meme, ils se demandaient comment un homme si distingue avait pu vivre avec la Banban. Enfin, les visites du chapelier chez les Coupeau n'indignaient plus personne et semblaient naturelles, tant il avait reussi a se mettre dans les bonnes graces de toute la rue de la Goutte-d'Or. Goujet seul restait sombre. S'il se trouvait la, quand l'autre arrivait, il prenait la porte, pour ne pas etre oblige de lier connaissance avec ce particulier.
Cependant, au milieu de cette coqueluche de tendresse pour Lantier, Gervaise, les premieres semaines, vecut dans un grand trouble. Elle eprouvait au creux de l'estomac cette chaleur dont elle s'etait sentie brulee, le jour des confidences de Virginie. Sa grande peur venait de ce qu'elle redoutait d'etre sans force, s'il la surprenait un soir toute seule et s'il s'avisait de l'embrasser. Elle pensait trop a lui, elle restait trop pleine de lui. Mais, lentement, elle se calma, en le voyant si convenable, ne la regardant pas en face, ne la touchant pas du bout des doigts, quand les autres avaient le dos tourne. Puis, Virginie, qui semblait lire en elle, lui faisait honte de ses vilaines pensees. Pourquoi tremblait-elle? On ne pouvait pas rencontrer un homme plus gentil. Bien sur, elle n'avait plus rien a craindre. Et la grande brune manoeuvra un jour de facon a les pousser tous deux dans un coin et a mettre la conversation sur le sentiment. Lantier declara d'une voix grave, en choisissant les termes, que son coeur etait mort, qu'il voulait desormais se consacrer uniquement au bonheur de son fils. Il ne parlait jamais de Claude, qui etait toujours dans le Midi. Il embrassait Etienne sur le front tous les soirs, ne savait que lui dire si l'enfant restait la, l'oubliait pour entrer en compliments avec Clemence. Alors, Gervaise, tranquillisee, sentit mourir en elle le passe. La presence de Lantier usait ses souvenirs de Plassans et de l'hotel Boncoeur. A le voir sans cesse, elle ne le revait plus. Meme elle se trouvait prise d'une repugnance a la pensee de leurs anciens rapports. Oh! c'etait fini, bien fini. S'il osait un jour lui demander ca, elle lui repondrait par une paire de claques, elle instruirait plutot son mari. Et, de nouveau, elle songeait sans remords, avec une douceur extraordinaire, a la bonne amitie de Goujet.
En arrivant un matin a l'atelier, Clemence raconta qu'elle avait rencontre la veille, vers onze heures, monsieur Lantier donnant le bras a une femme. Elle disait cela en mots tres sales, avec de la mechancete par-dessous, pour voir la tete de la patronne. Oui, monsieur Lantier grimpait la rue Notre-Dame de Lorette; la femme etait blonde, un de ces chameaux du boulevard a moitie creves, le derriere nu sous leur robe de soie. Et elle les avait suivis, par blague. Le chameau etait entre chez un charcutier acheter des crevettes et du jambon. Puis, rue de La Rochefoucauld, monsieur Lantier avait pose sur le trottoir, devant la maison, le nez en l'air, en attendant que la petite, montee toute seule, lui eut fait par la fenetre le signe de la rejoindre. Mais Clemence eut beau ajouter des commentaires degoutants, Gervaise continuait a repasser tranquillement une robe blanche. Par moments, l'histoire lui mettait aux levres un petit sourire. Ces Provencaux, disait-elle, etaient tous enrages apres les femmes; il leur en fallait quand meme; ils en auraient ramasse sur une pelle dans un tas d'ordures. Et, le soir, quand le chapelier arriva, elle s'amusa des taquineries de Clemence, qui l'intriguait avec sa blonde. D'ailleurs, il semblait flatte d'avoir ete apercu. Mon Dieu! c'etait une ancienne amie, qu'il voyait encore de temps a autre, lorsque ca ne devait deranger personne; une fille tres chic, meublee en palissandre, et il citait d'anciens amants a elle, un vicomte, un grand marchand de faience, le fils d'un notaire. Lui, aimait les femmes qui embaument. Il poussait sous le nez de Clemence son mouchoir, que la petite lui avait parfume, lorsque Etienne rentra. Alors, il prit son air grave, il baisa l'enfant, en ajoutant que la rigolade ne tirait pas a consequence et que son coeur etait mort. Gervaise, penchee sur son ouvrage, hocha la tete d'un air d'approbation. Et ce fut encore Clemence qui porta la peine de sa mechancete, car elle avait bien senti Lantier la pincer deja deux ou trois fois, sans avoir l'air, et elle crevait de jalousie de ne pas puer le musc comme le chameau du boulevard.