L'assommoir
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #7
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «L'assommoir». Краткое содержание книги:
Gervaise pourtant avait rempli trois verres sur la table. Elle, ne voulait pas boire, se sentait le coeur tout barbouille. Mais elle restait, regardant Lantier enlever les dernieres cordes, prise du besoin de savoir ce que contenait la malle. Elle se souvenait, dans un coin, d'un tas de chaussettes, de deux chemises sales, d'un vieux chapeau. Est-ce que ces choses etaient encore la? est-ce qu'elle allait retrouver les loques du passe? Lantier, avant de soulever le couvercle, prit son verre et trinqua.
-A votre sante.
-A la votre, repondirent Boche et Poisson.
La blanchisseuse remplit de nouveau les verres. Les trois hommes s'essuyaient les levres de la main. Enfin, le chapelier ouvrit la malle. Elle etait pleine d'un pele-mele de journaux, de livres, de vieux vetements, de linge en paquets. Il en tira successivement une casserole, une paire de bottes, un buste de Ledru-Rollin avec le nez casse, une chemise brodee, un pantalon de travail. Et Gervaise, penchee, sentait monter une odeur de tabac, une odeur d'homme malpropre, qui soigne seulement le dessus, ce qu'on voit de sa personne. Non, le vieux chapeau n'etait plus dans le coin de gauche. Il y avait la une pelote qu'elle ne connaissait pas, quelque cadeau de femme. Alors, elle se calma, elle eprouva une vague tristesse, continuant a suivre les objets, en se demandant s'ils etaient de son temps ou du temps des autres.
-Dites donc, Badingue, vous ne connaissez pas ca? reprit Lantier.
Il lui mettait sous le nez un petit livre imprime a Bruxelles: les Amours de Napoleon III, orne de gravures. On y racontait, entre autres anecdotes, comment l'empereur avait seduit la fille d'un cuisinier, agee de treize ans; et l'image representait Napoleon III, les jambes nues, ayant garde seulement le grand cordon de la Legion d'honneur, poursuivant une gamine qui se derobait a sa luxure.
-Ah! c'est bien ca! s'ecria Boche, dont les instincts sournoisement voluptueux etaient flattes. Ca arrive toujours comme ca!
Poisson restait saisi, consterne; et il ne trouvait pas un mot pour defendre l'empereur. C'etait dans un livre, il ne pouvait pas dire non. Alors, Lantier lui poussant toujours l'image sous le nez d'un air goguenard, il laissa echapper ce cri, en arrondissant les bras:
-Eh bien, apres? Est-ce que ce n'est pas dans la nature?
Lantier eut le bec cloue par cette reponse. Il rangea ses livres et ses journaux sur une planche de l'armoire; et comme il paraissait desole de ne pas avoir une petite bibliotheque, pendue au-dessus de la table, Gervaise promit de lui en procurer une. Il possedait l'Histoire de dix ans, de Louis Blanc, moins le premier volume, qu'il n'avait jamais eu d'ailleurs, les Girondins, de Lamartine, en livraisons a deux sous, les Mysteres de Paris et le Juif-Errant, d'Eugene Sue, sans compter un tas de bouquins philosophiques et humanitaires, ramasses chez les marchands de vieux clous. Mais il couvait surtout ses journaux d'un regard attendri et respectueux. C'etait une collection faite par lui, depuis des annees. Chaque fois qu'au cafe il lisait dans un journal un article reussi et selon ses idees, il achetait le journal, il le gardait. Il en avait ainsi un paquet enorme, de toutes les dates et de tous les titres, empiles sans ordre aucun. Quand il eut sorti ce paquet du fond de la malle, il donna dessus des tapes amicales, en disant aux deux autres:
-Vous voyez ca? eh bien, c'est a papa, personne ne peut se flatter d'avoir quelque chose d'aussi chouette... Ce qu'il y a la dedans, vous ne vous l'imaginez pas. C'est-a-dire que, si on appliquait la moitie de ces idees, ca nettoierait du coup la societe. Oui, votre empereur et tous ses roussins boiraient un bouillon...
Mais il fut interrompu par le sergent de ville, dont les moustaches et l'imperiale rouges remuaient dans sa face bleme.
-Et l'armee, dites donc qu'est-ce que vous en faites?
Alors, Lantier s'emporta. Il criait en donnant des coups de poing sur ses journaux:
-Je veux la suppression du militarisme, la fraternite des peuples... Je veux l'abolition des privileges, des titres et des monopoles... Je veux l'egalite des salaires, la repartition des benefices, la glorification du proletariat... Toutes les libertes, entendez-vous! toutes!... Et le divorce!
-Oui, oui, le divorce, pour la morale! appuya Boche.
Poisson avait pris un air majestueux. Il repondit:
-Pourtant, si je n'en veux pas de vos libertes, je suis bien libre.
-Si vous n'en voulez pas, si vous n'en voulez pas... begaya Lantier, que la passion etranglait. Non, vous n'etes pas libre!... Si vous n'en voulez pas, je vous foutrai a Cayenne, moi! oui, a Cayenne, avec votre empereur et tous les cochons de sa bande!
Ils s'empoignaient ainsi, a chacune de leurs rencontres. Gervaise, qui n'aimait pas les discussions, intervenait d'ordinaire. Elle sortit de la torpeur ou la plongeait la vue de la malle, toute pleine du parfum gate de son ancien amour; et elle montra les verres aux trois hommes.
-C'est vrai, dit Lantier, subitement calme, prenant son verre. A la votre.
-A la votre, repondirent Boche et Poisson, qui trinquerent avec lui.
Cependant, Boche se dandinait, travaille par une inquietude, regardant le sergent de ville du coin de l'oeil.
-Tout ca entre nous, n'est-ce pas, monsieur Poisson? murmura-t-il enfin. On vous montre et on vous dit des choses...
Mais Poisson ne le laissa pas achever. Il mit la main sur son coeur, comme pour expliquer que tout restait la. Il n'allait pas moucharder des amis, bien sur. Coupeau etant arrive, on vida un second litre. Le sergent de ville fila ensuite par la cour, reprit sur le trottoir sa marche raide et severe, a pas comptes.
Dans les premiers temps, tout fut en l'air chez la blanchisseuse. Lantier avait bien sa chambre separee, son entree, sa clef; mais, comme au dernier moment on s'etait decide a ne pas condamner la porte de communication, il arrivait que, le plus souvent, il passait par la boutique. Le linge sale aussi embarrassait beaucoup Gervaise, car son mari ne s'occupait pas de la grande caisse dont il avait parle; et elle se trouvait reduite a fourrer le linge un peu partout, dans les coins, principalement sous son lit, ce qui manquait d'agrement pendant les nuits d'ete. Enfin, elle etait tres ennuyee d'avoir chaque soir a faire le lit d'Etienne au beau milieu de la boutique; lorsque les ouvrieres veillaient, l'enfant dormait sur une chaise, en attendant. Aussi Goujet lui ayant parle d'envoyer Etienne a Lille, ou son ancien patron, un mecanicien, demandait des apprentis, elle fut seduite par ce projet, d'autant plus que le gamin, peu heureux a la maison, desireux d'etre son maitre, la suppliait de consentir. Seulement, elle craignait un refus net de la part de Lantier. Il etait venu habiter chez eux, uniquement pour se rapprocher de son fils; il n'allait pas vouloir le perdre juste quinze jours apres son installation. Pourtant, quand elle lui parla en tremblant de l'affaire, il approuva beaucoup l'idee, disant que les jeunes ouvriers ont besoin de voir du pays. Le matin ou Etienne partit, il lui fit un discours sur ses droits, puis il l'embrassa, il declama:
-Souviens-toi que le producteur n'est pas un esclave, mais que quiconque n'est pas un producteur est un frelon.
Alors, le train train de la maison reprit, tout se calma et s'assoupit dans de nouvelles habitudes. Gervaise s'etait accoutumee a la debandade du linge sale, aux allees et venues de Lantier. Celui-ci parlait toujours de ses grandes affaires; il sortait parfois, bien peigne, avec du linge blanc, disparaissait, decouchait meme, puis rentrait en affectant d'etre ereinte, d'avoir la tete cassee, comme s'il venait de discuter, vingt-quatre heures durant, les plus graves interets. La verite etait qu'il la coulait douce. Oh! il n'y avait pas de danger qu'il empoignat des durillons aux mains! Il se levait d'ordinaire vers dix heures, faisait une promenade l'apres-midi, si la couleur du soleil lui plaisait, ou bien, les jours de pluie, restait dans la boutique ou il parcourait son journal. C'etait son milieu, il crevait d'aise parmi les jupes, se fourrait au plus epais des femmes, adorant leurs gros mots, les poussant a en dire, tout en gardant lui-meme un langage choisi; et ca expliquait pourquoi il aimait tant a se frotter aux blanchisseuses, des filles pas begueules. Lorsque Clemence lui devidait son chapelet, il demeurait tendre et souriant, en tordant ses minces moustaches. L'odeur de l'atelier, ces ouvrieres en sueur qui tapaient les fers de leurs bras nus, tout ce coin pareil a une alcove ou trainait le deballage des dames du quartier, semblait etre pour lui le trou reve, un refuge longtemps cherche de paresse et de jouissance.