L'assommoir
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #7
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «L'assommoir». Краткое содержание книги:
-Eh bien? dit la blanchisseuse, la voix un peu tremblante, qu'est-ce que ca peut me faire?
Et elle regardait les yeux jaunes de Virginie, ou des etincelles d'or luisaient, comme dans ceux des chats. Cette femme lui en voulait donc, qu'elle tachait de la rendre jalouse? Mais la couturiere prit son air bete, en repondant:
-Ca ne peut rien vous faire, bien sur... Seulement, vous devriez lui conseiller de lacher cette fille avec laquelle il aura du desagrement.
Le pis etait que Lantier se sentait soutenu et changeait de manieres a l'egard de Gervaise. Maintenant, quand il lui donnait une poignee de mains, il lui gardait un instant les doigts entre les siens. Il la fatiguait de son regard, fixait sur elle des yeux hardis, ou elle lisait nettement ce qu'il lui demandait. S'il passait derriere elle, il enfoncait les genoux dans ses jupes, soufflait sur son cou, comme pour l'endormir. Pourtant, il attendit encore, avant d'etre brutal et de se declarer. Mais, un soir, se trouvant seul avec elle, il la poussa devant lui sans dire une parole, l'accula tremblante contre le mur, au fond de la boutique, et la voulut l'embrasser. Le hasard fit que Goujet entra juste a ce moment. Alors, elle se debattit, s'echappa. Et tous trois echangerent quelques mots, comme si de rien n'etait. Goujet, la face toute blanche, avait baisse le nez, en s'imaginant qu'il les derangeait, qu'elle venait de se debattre pour ne pas etre embrassee devant le monde.
Le lendemain, Gervaise pietina dans la boutique, tres malheureuse, incapable de repasser un mouchoir; elle avait besoin de voir Goujet, de lui expliquer comment Lantier la tenait contre le mur. Mais, depuis qu'Etienne etait a Lille, elle n'osait plus entrer a la forge, ou Bec-Sale, dit Boit-sans-Soif, l'accueillait, avec des rires sournois. Pourtant, l'apres-midi, cedant a son envie, elle prit un panier vide, elle partit sous le pretexte d'aller prendre des jupons chez sa pratique de la rue des Portes-Blanches. Puis, quand elle fut rue Marcadet, devant la fabrique de boulons, elle se promena a petits pas, comptant sur une bonne rencontre. Sans doute, de son cote, Goujet devait l'attendre, car elle n'etait pas la depuis cinq minutes, qu'il sortit comme par hasard.
-Tiens! vous etes en course, dit-il en souriant faiblement; vous rentrez chez vous...
Il disait ca pour parler. Gervaise tournait justement le dos a la rue des Poissonniers. Et ils monterent vers Montmartre, cote a cote, sans se prendre le bras. Ils devaient avoir la seule idee de s'eloigner de la fabrique, pour ne pas paraitre se donner des rendez-vous devant la porte. La tete basse, ils suivaient la chaussee defoncee, au milieu du ronflement des usines. Puis, a deux cents pas, naturellement, comme s'ils avaient connu l'endroit, ils filerent a gauche, toujours silencieux, et s'engagerent dans un terrain vague. C'etait, entre une scierie mecanique et une manufacture de boutons, une bande de prairie restee verte, avec des plaques jaunes d'herbe grillee; une chevre, attachee a un piquet, tournait en belant; au fond, un arbre mort s'emiettait au grand soleil.
-Vrai! murmura Gervaise, on se croirait a la campagne.
Ils allerent s'asseoir sous l'arbre mort. La blanchisseuse mit son panier a ses pieds. En face d'eux, la butte Montmartre etageait ses rangees de hautes maisons jaunes et grises, dans des touffes de maigre verdure; et, quand ils renversaient la tete davantage, ils apercevaient le large ciel d'une purete ardente sur la ville, traverse au nord par un vol de petits nuages blancs. Mais la vive lumiere les eblouissait, ils regardaient au ras de l'horizon plat les lointains crayeux des faubourgs, ils suivaient surtout la respiration du mince tuyau de la scierie mecanique, qui soufflait des jets de vapeur. Ces gros soupirs semblaient soulager leur poitrine oppressee.
-Oui, reprit Gervaise embarrassee par leur silence, je me trouvais en course, j'etais sortie...
Apres avoir tant souhaite une explication, tout d'un coup elle n'osait plus parler. Elle etait prise d'une grande honte. Et elle sentait bien, cependant, qu'ils etaient venus la d'eux-memes, pour causer de ca; meme ils en causaient, sans avoir besoin de prononcer une parole. L'affaire de la veille restait entre eux comme un poids qui les genait.
Alors, prise d'une tristesse atroce, les larmes aux yeux, elle raconta l'agonie de madame Bijard, sa laveuse, morte le matin, apres d'epouvantables douleurs.
-Ca venait d'un coup de pied que lui avait allonge Bijard, disait-elle d'une voix douce et monotone. Le ventre a enfle. Sans doute, il lui avait casse quelque chose a l'interieur. Mon Dieu! en trois jours, elle a ete tortillee... Ah! il y a, aux galeres, des gredins qui n'en ont pas tant fait. Mais la justice aurait trop de besogne, si elle s'occupait des femmes crevees par leurs maris. Un coup de pied de plus ou de moins, n'est-ce pas? ca ne compte pas, quand on en recoit tous les jours. D'autant plus que la pauvre femme voulait sauver son homme de l'echafaud et expliquait qu'elle s'etait abime le ventre en tombant sur un baquet... Elle a hurle toute la nuit avant de passer.
Le forgeron se taisait, arrachait des herbes dans ses poings crispes.
-Il n'y a pas quinze jours, continua Gervaise, elle avait sevre son dernier, le petit Jules; et c'est encore une chance, car l'enfant ne patira pas... N'importe, voila cette gamine de Lalie chargee de deux mioches. Elle n'a pas huit ans, mais elle est serieuse et raisonnable comme une vraie mere. Avec ca, son pere la roue de coups... Ah bien! on rencontre des etres qui sont nes pour souffrir.
Goujet la regarda et dit brusquement, les levres tremblantes:
-Vous m'avez fait de la peine, hier, oh! oui, beaucoup de peine...
Gervaise, palissant, avait joint les mains. Mais lui, continuait:
-Je sais, ca devait arriver... Seulement, vous auriez du vous confier a moi, m'avouer ce qu'il en etait, pour ne pas me laisser dans des idees...
Il ne put achever. Elle s'etait levee, en comprenant que Goujet la croyait remise avec Lantier, comme le quartier l'affirmait. Et, les bras tendus, elle cria:
-Non, non, je vous jure... Il me poussait, il allait m'embrasser, c'est vrai; mais sa figure n'a pas meme touche la mienne, et c'etait la premiere fois qu'il essayait... Oh! tenez, sur ma vie, sur celle de mes enfants, sur tout ce que j'ai de plus sacre!
Cependant, le forgeron hochait la tete. Il se mefiait, parce que les femmes disent toujours non. Gervaise alors devint tres grave, reprit lentement:
-Vous me connaissez, monsieur Goujet, je ne suis guere menteuse... Eh bien! non, ca n'est pas, ma parole d'honneur!... Jamais ca ne sera, entendez-vous? jamais! Le jour ou ca arriverait, je deviendrais la derniere des dernieres, je ne meriterais plus l'amitie d'un honnete homme comme vous.
Et elle avait, en parlant, une si belle figure, toute pleine de franchise, qu'il lui prit la main et la fit rasseoir. Maintenant, il respirait a l'aise, il riait en dedans. C'etait la premiere fois qu'il lui tenait ainsi la main et qu'il la serrait dans la sienne. Tous deux resterent muets. Au ciel, le vol de nuages blancs nageait avec une lenteur de cygne. Dans le coin du champ, la chevre, tournee vers eux, les regardait en poussant a de longs intervalles reguliers un belement tres doux. Et, sans se lacher les doigts, les yeux noyes d'attendrissement, ils se perdaient au loin, sur la pente de Montmartre blafard, au milieu dela haute futaie des cheminees d'usines rayant l'horizon, dans cette banlieue platreuse et desolee, ou les bosquets verts des cabarets borgnes les touchaient jusqu'aux larmes.