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L'assommoir

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L'assommoir
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Que cochon d'enfant!

Et les dames, tapant sur leur verre, reprirent en choeur, au milieu d'une gaiete formidable:

Que cochon d'enfant!

Que cochon d'enfant!

La rue de la Goutte-d'Or elle-meme, maintenant, s'en melait. Le quartier chantait Que cochon d'enfant! En face, le petit horloger, les garcons epiciers, la tripiere, la fruitiere, qui savaient la chanson, allaient au refrain, en s'allongeant des claques pour rire. Vrai, la rue finissait par etre soule; rien que l'odeur de noce qui sortait de chez les Coupeau, faisait festonner les gens sur les trottoirs. Il faut dire qu'a cette heure ils etaient joliment souls, la dedans. Ca grandissait petit a petit, depuis le premier coup de vin pur apres le potage. A present, c'etait le bouquet, tous braillant, tous eclatant de nourriture, dans la buee rousse des deux lampes qui charbonnaient. La clameur de cette rigolade enorme couvrait le roulement des dernieres voitures. Deux sergents de ville, croyant a une emeute, accoururent; mais, en apercevant Poisson, ils eurent un petit salut d'intelligence. Ils s'eloignerent lentement, cote a cote, le long des maisons noires.

Coupeau en etait a ce couplet:

L' dimanche, a la P'tit'-Villette,

Apres la chaleur,

J'allons chez mon oncl' Tinette,

Qu'est maitr' vidangeur.

Pour avoir des noyaux d' c'rise,

En nous en r'tournant.

I' s'roul' dans la marchandise:

Que cochon d'enfant!

Que cochon d'enfant!

Alors, la maison craqua, un tel gueulement monta dans l'air tiede et calme de la nuit, que ces gueulards-la s'applaudirent eux-memes, car il ne fallait pas esperer de pouvoir gueuler plus fort.

Personne de la societe ne parvint jamais a se rappeler au juste comment la noce se termina. Il devait etre tres tard, voila tout, parce qu'il ne passait plus un chat dans la rue. Peut-etre bien, tout de meme, qu'on avait danse autour de la table, en se tenant par les mains. Ca se noyait dans un brouillard jaune, avec des figures rouges qui sautaient, la bouche fendue d'une oreille a l'autre. Pour sur, on s'etait paye du vin a la francaise vers la fin; seulement, on ne savait plus si quelqu'un n'avait pas fait la farce de mettre du sel dans les verres. Les enfants devaient s'etre deshabilles et couches seuls. Le lendemain, madame Boche se vantait d'avoir allonge deux calottes a Boche, dans un coin, ou il causait de trop pres avec la charbonniere; mais Boche, qui ne se souvenait de rien, traitait ca de blague. Ce que chacun declarait peu propre, c'etait la conduite de Clemence, une fille a ne pas inviter, decidement; elle avait fini par montrer tout ce qu'elle possedait, et s'etait trouvee prise de mal de coeur, au point d'abimer entierement un des rideaux de mousseline. Les hommes, au moins, sortaient dans la rue; Lorilleux et Poisson, l'estomac derange, avaient file raide jusqu'a la boutique du charcutier. Quand on a ete bien eleve, ca se voit toujours. Ainsi, ces dames, madame Putois, madame Lerat et Virginie, incommodees par la chaleur, etaient simplement allees dans la piece du fond oter leur corset; meme Virginie avait voulu s'etendre sur le lit, l'affaire d'un instant, pour empecher les mauvaises suites. Puis, la societe semblait avoir fondu, les uns s'effacant derriere les autres, tous s'accompagnant, se noyant au fond du quartier noir, dans un dernier vacarme, une dispute enragee des Lorilleux, un " trou la la, trou la la ", entete et lugubre du pere Bru. Gervaise croyait bien que Goujet s'etait mis a sangloter en partant; Coupeau chantait toujours; quant a Lantier, il avait du rester jusqu'a la fin, elle sentait meme encore un souffle dans ses cheveux, a un moment, mais elle ne pouvait pas dire si ce souffle venait de Lantier ou de la nuit chaude.

Cependant, comme madame Lerat refusait de retourner aux Batignolles a cette heure, on enleva du lit un matelas qu'on etendit pour elle dans un coin de la boutique, apres avoir pousse la table. Elle dormit la, au milieu des miettes du diner. Et, toute la nuit, dans le sommeil ecrase des Coupeau, cuvant la fete, le chat d'une voisine qui avait profite d'une fenetre ouverte, croqua les os de l'oie, acheva d'enterrer la bete, avec le petit bruit de ses dents fines.

VIII

Le samedi suivant, Coupeau, qui n'etait pas rentre diner, amena Lantier vers dix heures. Ils avaient mange ensemble des pieds de mouton, chez Thomas, a Montmartre.

-Faut pas gronder, la bourgeoise, dit le zingueur. Nous sommes sages, tu vois... Oh! il n'y a pas de danger avec lui; il vous met droit dans le bon chemin.

Et il raconta comment ils s'etaient rencontres rue Rochechouart. Apres le diner, Lantier avait refuse une consommation au cafe de la Boule noire, en disant que, lorsqu'on etait marie avec une femme gentille et honnete, on ne devait pas gouaper dans tous les bastringues. Gervaise ecoutait avec un petit sourire. Bien sur, non, elle ne songeait pas a gronder; elle se sentait trop genee. Depuis la fete, elle s'attendait bien a revoir son ancien amant un jour ou l'autre; mais, a pareille heure, au moment de se mettre au lit, l'arrivee brusque des deux hommes l'avait surprise; et, les mains tremblantes, elle rattachait son chignon roule dans son cou.

-Tu ne sais pas, reprit Coupeau, puisqu'il a eu la delicatesse de refuser dehors une consommation, tu vas nous payer la goutte... Ah! tu nous dois bien ca!

Les ouvrieres etaient parties depuis longtemps. Maman Coupeau et Nana venaient de se coucher. Alors, Gervaise, qui tenait deja un volet quand ils avaient paru, laissa la boutique ouverte, apporta sur un coin de l'etabli des verres et le fond d'une bouteille de cognac. Lantier restait debout, evitait de lui adresser directement la parole. Pourtant, quand elle le servit, il s'ecria:

-Une larme seulement, madame, je vous prie.

Coupeau les regarda, s'expliqua tres carrement. Ils n'allaient pas faire les dindes, peut-etre! Le passe etait le passe, n'est-ce pas? Si on conservait de la rancune apres des neuf ans et des dix ans, on finirait par ne plus voir personne. Non, non, il avait le coeur sur la main, lui! D'abord, il savait a qui il avait affaire, a une brave femme et a un brave homme, a deux amis, quoi! Il etait tranquille, il connaissait leur honnetete.

-Oh! bien sur... bien sur... repetait Gervaise, les paupieres baissees, sans comprendre ce qu'elle disait.

-C'est une soeur, maintenant, rien qu'une soeur! murmura a son tour Lantier.

-Donnez-vous la main, nom de Dieu! cria Coupeau, et foutons-nous des bourgeois! Quand on a de ca dans le coco, voyez-vous, on est plus chouette que les millionnaires. Moi, je mets l'amitie avant tout, parce que l'amitie, c'est l'amitie, et qu'il n'y a rien au-dessus.

Il s'enfoncait de grands coups de poing dans l'estomac, l'air si emu, qu'ils durent le calmer. Tous trois, en silence, trinquerent et burent leur goutte. Gervaise put alors regarder Lantier a son aise; car, le soir de la fete, elle l'avait vu dans un brouillard. Il s'etait epaissi, gras et rond, les jambes et les bras lourds, a cause de sa petite taille. Mais sa figure gardait de jolis traits sous la bouffissure de sa vie de faineantise; et comme il soignait toujours beaucoup ses minces moustaches, on lui aurait donne juste son age, trente-cinq ans. Ce jour-la, il portait un pantalon gris et un paletot gros bleu comme un monsieur, avec un chapeau rond; meme il avait une montre et une chaine d'argent, a laquelle pendait une bague, un souvenir.

-Je m'en vais, dit-il. Je reste au diable.

Il etait deja sur le trottoir, lorsque le zingueur le rappela pour lui faire promettre de ne plus passer devant la porte sans leur dire un petit bonjour. Cependant, Gervaise, qui venait de disparaitre doucement, rentra en poussant devant elle Etienne, en manches de chemise, la face deja endormie. L'enfant souriait, se frottait les yeux. Mais quand il apercut Lantier, il resta tremblant et gene, coulant des regards inquiets du cote de sa mere et de Coupeau.

-Tu ne reconnais pas ce monsieur? demanda celui-ci.

L'enfant baissa la tete sans repondre. Puis, il eut un leger signe pour dire qu'il reconnaissait le monsieur.

-Eh bien! ne fais pas la bete, va l'embrasser.

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