L'assommoir
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #7
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «L'assommoir». Краткое содержание книги:
Mais Gervaise et Virginie, malgre elles, ne quittaient plus du regard le trottoir d'en face. Madame Boche, a son tour, apercut Lantier, et laissa echapper un leger cri, sans cesser de se barbouiller de ses larmes. Alors, toutes trois eurent des figures anxieuses, en echangeant d'involontaires signes de tete. Mon Dieu! si Coupeau se retournait, si Coupeau voyait l'autre! Quelle tuerie! quel carnage! Et elles firent si bien, que le zingueur leur demanda:
-Qu'est-ce que vous regardez donc?
Il se pencha, il reconnut Lantier.
-Nom de Dieu! c'est trop fort, murmura-t-il. Ah! le sale mufe, ah! le sale mufe... Non, c'est trop fort, ca va finir...
Et, comme il se levait en begayant des menaces atroces, Gervaise le supplia a voix basse.
-Ecoute, je t'en supplie... Laisse le couteau... Reste a ta place, ne fais pas un malheur.
Virginie dut lui enlever le couteau qu'il avait pris sur la table. Mais elle ne put l'empecher de sortir et de s'approcher de Lantier. La societe, dans son emotion croissante, ne voyait rien, pleurait plus fort, pendant que madame Lerat chantait, avec une expression dechirante:
Orpheline, on l'avait perdue,
Et sa voix n'etait entendue
Que des grands arbres et du vent.
Le dernier vers passa comme un souffle lamentable de tempete. Madame Putois, en train de boire, fut si touchee, qu'elle renversa son vin sur la nappe. Cependant, Gervaise demeurait glacee, un poing serre contre la bouche pour ne pas crier, clignant les paupieres d'epouvante, s'attendant a voir, d'une seconde a l'autre, l'un des deux hommes, la-bas, tomber assomme au milieu de la rue. Virginie et madame Boche suivaient aussi la scene, profondement interessees. Coupeau, surpris par le grand air, avait failli s'asseoir dans le ruisseau, en voulant se jeter sur Lantier. Celui-ci, les mains dans les poches, s'etait simplement ecarte. Et les deux hommes maintenant s'engueulaient, le zingueur surtout habillait l'autre proprement, le traitait de cochon malade, parlait de lui manger les tripes. On entendait le bruit enrage des voix, on distinguait des gestes furieux, comme s'ils allaient se devisser les bras, a force de claques. Gervaise defaillait, fermait les yeux, parce que ca durait trop longtemps et qu'elle les croyait toujours sur le point de s'avaler le nez, tant ils se rapprochaient, la figure dans la figure. Puis, comme elle n'entendait plus rien, elle rouvrit les yeux, elle resta toute bete, en les voyant causer tranquillement.
La voix de madame Lerat s'elevait, roucoulante et pleurarde, commencant un couplet:
Le lendemain, a demi morte,
On recueillit la pauvre enfant...
-Y a-t-il des femmes qui sont garces, tout de meme! dit madame Lorilleux, au milieu de l'approbation generale.
Gervaise avait echange un regard avec madame Boche et Virginie. Ca s'arrangeait donc? Coupeau et Lantier continuaient de causer au bord du trottoir. Ils s'adressaient encore des injures, mais amicalement. Ils s'appelaient " sacre animal ", d'un ton ou percait une pointe de tendresse. Comme on les regardait, ils finirent par se promener doucement cote a cote, le long des maisons, tournant sur eux-memes tous les dix pas. Une conversation tres-vive s'etait engagee. Brusquement, Coupeau parut se facher de nouveau, tandis que l'autre refusait, se faisait prier. Et ce fut le zingueur qui poussa Lantier et le forca a traverser la rue, pour entrer dans la boutique.
-Je vous dis que c'est de bon coeur! criait-il. Vous boirez un verre de vin... Les hommes sont des hommes, n'est-ce pas? On est fait pour se comprendre...
Madame Lerat achevait le dernier refrain. Les dames repetaient toutes ensemble, en roulant leurs mouchoirs:
L'enfant perdu, c'est l'enfant du bon Dieu.
On complimenta beaucoup la chanteuse, qui s'assit en affectant d'etre brisee. Elle demanda a boire quelque chose, parce qu'elle mettait trop de sentiment dans cette chanson-la, et qu'elle avait toujours peur de se decrocher un nerf. Toute la table, cependant, fixait les yeux sur Lantier, assis paisiblement a cote de Coupeau, mangeant deja la derniere part du gateau de Savoie, qu'il trempait dans un verre de vin. En dehors de Virginie et de madame Boche, personne ne le connaissait. Les Lorilleux flairaient bien quelque mic-mac; mais ils ne savaient pas, ils avaient pris un air pince. Goujet, qui s'etait apercu de l'emotion de Gervaise, regardait le nouveau venu de travers. Comme un silence gene se faisait, Coupeau dit simplement:
-C'est un ami.
Et, s'adressant a sa femme:
-Voyons, remue-toi donc!... Peut-etre qu'il y a encore du cafe chaud.
Gervaise les contemplait l'un apres l'autre, douce et stupide. D'abord, quand son mari avait pousse son ancien amant dans la boutique, elle s'etait pris la tete entre les deux poings, du meme geste instinctif que les jours de gros orage, a chaque coup de tonnerre. Ca ne lui semblait pas possible; les murs allaient tomber et ecraser tout le monde. Puis, en voyant les deux hommes assis, sans que meme les rideaux de mousseline eussent bouge, elle avait subitement trouve ces choses naturelles. L'oie la genait un peu; elle en avait trop mange, decidement, et ca l'empechait de penser. Une paresse heureuse l'engourdissait, la tenait tassee au bord de la table, avec le seul besoin de n'etre pas embetee. Mon Dieu! a quoi bon se faire de la bile, lorsque les autres ne s'en font pas, et que les histoires paraissent s'arranger d'elles-memes, a la satisfaction generale? Elle se leva pour aller voir s'il restait du cafe.
Dans la piece du fond, les enfants dormaient. Ce louchon d'Augustine les avait terrorises pendant tout le dessert, leur chipant leurs fraises, les intimidant par des menaces abominables. Maintenant, elle etait tres malade, accroupie sur un petit banc, la figure blanche, sans rien dire. La grosse Pauline avait laisse tomber sa tete contre l'epaule d'Etienne, endormi lui-meme au bord de la table. Nana se trouvait assise sur la descente de lit, aupres de Victor, qu'elle tenait contre elle, un bras passe autour de son cou; et, ensommeillee, les yeux fermes, elle repetait d'une voix faible et continue:
-Oh! maman, j'ai bobo... oh! maman, j'ai bobo...
-Pardi! murmura Augustine, dont la tete roulait sur les epaules, ils sont paf; ils ont chante comme les grandes personnes.
Gervaise recut un nouveau coup, a la vue d'Etienne. Elle se sentit etouffer, en songeant que le pere de ce gamin etait la, a cote, en train de manger du gateau, sans qu'il eut seulement temoigne le desir d'embrasser le petit. Elle fut sur le point de reveiller Etienne, de l'apporter dans ses bras. Puis, une fois encore, elle trouva tres bien la facon tranquille dont s'arrangeaient les choses. Il n'aurait pas ete convenable, surement, de troubler la fin du diner. Elle revint avec la cafetiere et servit un verre de cafe a Lantier, qui d'ailleurs ne semblait pas s'occuper d'elle.
-Alors, c'est mon tour, begayait Coupeau d'une voix pateuse. Hein! on me garde pour la bonne bouche... Eh bien! je vais vous dire Que cochon d'enfant!
-Oui, oui, Que cochon d'enfant! criait toute la table.
Le vacarme reprenait, Lantier etait oublie. Les dames appreterent leurs verres et leurs couteaux, pour accompagner le refrain. On riait a l'avance, en regardant le zingueur, qui se calait sur les jambes d'un air canaille. Il prit une voix enrouee de vieille femme.
Tous les matins, quand je m'leve,
J'ai l'coeur sens sus d'sous;
J'l'envoi' chercher contr' la Greve
Un poisson d' quatr' sous.
Il rest' trois quarts d'heure en route,
Et puis, en r'montant,
I' m' lich' la moitie d' ma goutte:
Que cochon d'enfant!
Et les dames, tapant sur leur verre, reprirent en choeur, au milieu d'une gaiete formidable:
Que cochon d'enfant!
Que cochon d'enfant!
La rue de la Goutte-d'Or elle-meme, maintenant, s'en melait. Le quartier chantait Que cochon d'enfant! En face, le petit horloger, les garcons epiciers, la tripiere, la fruitiere, qui savaient la chanson, allaient au refrain, en s'allongeant des claques pour rire. Vrai, la rue finissait par etre soule; rien que l'odeur de noce qui sortait de chez les Coupeau, faisait festonner les gens sur les trottoirs. Il faut dire qu'a cette heure ils etaient joliment souls, la dedans. Ca grandissait petit a petit, depuis le premier coup de vin pur apres le potage. A present, c'etait le bouquet, tous braillant, tous eclatant de nourriture, dans la buee rousse des deux lampes qui charbonnaient. La clameur de cette rigolade enorme couvrait le roulement des dernieres voitures. Deux sergents de ville, croyant a une emeute, accoururent; mais, en apercevant Poisson, ils eurent un petit salut d'intelligence. Ils s'eloignerent lentement, cote a cote, le long des maisons noires.
Coupeau en etait a ce couplet:
L' dimanche, a la P'tit'-Villette,
Apres la chaleur,
J'allons chez mon oncl' Tinette,
Qu'est maitr' vidangeur.
Pour avoir des noyaux d' c'rise,
En nous en r'tournant.
I' s'roul' dans la marchandise:
Que cochon d'enfant!
Que cochon d'enfant!
Alors, la maison craqua, un tel gueulement monta dans l'air tiede et calme de la nuit, que ces gueulards-la s'applaudirent eux-memes, car il ne fallait pas esperer de pouvoir gueuler plus fort.
Personne de la societe ne parvint jamais a se rappeler au juste comment la noce se termina. Il devait etre tres tard, voila tout, parce qu'il ne passait plus un chat dans la rue. Peut-etre bien, tout de meme, qu'on avait danse autour de la table, en se tenant par les mains. Ca se noyait dans un brouillard jaune, avec des figures rouges qui sautaient, la bouche fendue d'une oreille a l'autre. Pour sur, on s'etait paye du vin a la francaise vers la fin; seulement, on ne savait plus si quelqu'un n'avait pas fait la farce de mettre du sel dans les verres. Les enfants devaient s'etre deshabilles et couches seuls. Le lendemain, madame Boche se vantait d'avoir allonge deux calottes a Boche, dans un coin, ou il causait de trop pres avec la charbonniere; mais Boche, qui ne se souvenait de rien, traitait ca de blague. Ce que chacun declarait peu propre, c'etait la conduite de Clemence, une fille a ne pas inviter, decidement; elle avait fini par montrer tout ce qu'elle possedait, et s'etait trouvee prise de mal de coeur, au point d'abimer entierement un des rideaux de mousseline. Les hommes, au moins, sortaient dans la rue; Lorilleux et Poisson, l'estomac derange, avaient file raide jusqu'a la boutique du charcutier. Quand on a ete bien eleve, ca se voit toujours. Ainsi, ces dames, madame Putois, madame Lerat et Virginie, incommodees par la chaleur, etaient simplement allees dans la piece du fond oter leur corset; meme Virginie avait voulu s'etendre sur le lit, l'affaire d'un instant, pour empecher les mauvaises suites. Puis, la societe semblait avoir fondu, les uns s'effacant derriere les autres, tous s'accompagnant, se noyant au fond du quartier noir, dans un dernier vacarme, une dispute enragee des Lorilleux, un " trou la la, trou la la ", entete et lugubre du pere Bru. Gervaise croyait bien que Goujet s'etait mis a sangloter en partant; Coupeau chantait toujours; quant a Lantier, il avait du rester jusqu'a la fin, elle sentait meme encore un souffle dans ses cheveux, a un moment, mais elle ne pouvait pas dire si ce souffle venait de Lantier ou de la nuit chaude.
Cependant, comme madame Lerat refusait de retourner aux Batignolles a cette heure, on enleva du lit un matelas qu'on etendit pour elle dans un coin de la boutique, apres avoir pousse la table. Elle dormit la, au milieu des miettes du diner. Et, toute la nuit, dans le sommeil ecrase des Coupeau, cuvant la fete, le chat d'une voisine qui avait profite d'une fenetre ouverte, croqua les os de l'oie, acheva d'enterrer la bete, avec le petit bruit de ses dents fines.