L'assommoir
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #7
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «L'assommoir». Краткое содержание книги:
-Tiens! creve! lui disait sa mere. Tu me ficheras la paix, peut-etre!
Les enfants ne pouvaient plus avaler, mais ils mangeaient tout de meme, en tapant leur fourchette sur un air de cantique, afin de s'exciter.
Au milieu du bruit, cependant, une conversation s'etait engagee entre le pere Bru et maman Coupeau. Le vieux, que la nourriture et le vin laissaient bleme, parlait de ses fils morts en Crimee. Ah! si les petits avaient vecu, il aurait eu du pain tous les jours. Mais maman Coupeau, la langue un peu epaisse, se penchant, lui disait:
-On a bien du tourment avec les enfants, allez! Ainsi, moi, j'ai l'air d'etre heureuse ici, n'est-ce pas? eh bien! je pleure plus d'une fois... Non, ne souhaitez pas d'avoir des enfants.
Le pere Bru hochait la tete.
-On ne veut plus de moi nulle part pour travailler, murmura-t-il. Je suis trop vieux. Quand j'entre dans un atelier, les jeunes rigolent et me demandent si c'est moi qui ai verni les bottes d'Henri IV... L'annee derniere, j'ai encore gagne trente sous par jour a peindre un pont; il fallait rester sur le dos, avec la riviere qui coulait en bas. Je tousse depuis ce temps... Aujourd'hui, c'est fini, on m'a mis a la porte de partout.
Il regarda ses pauvres mains raidies et ajouta:
-Ca se comprend, puisque je ne suis bon a rien. Ils ont raison, je ferais comme eux... Voyez-vous, le malheur, c'est que je ne sois pas mort. Oui, c'est ma faute. On doit se coucher et crever, quand on ne peut plus travailler.
-Vraiment, dit Lorilleux qui ecoutait, je ne comprends pas comment le gouvernement ne vient pas au secours des invalides du travail... Je lisais ca l'autre jour dans un journal.
Mais Poisson crut devoir defendre le gouvernement.
-Les ouvriers ne sont pas des soldats, declara-t-il. Les Invalides sont pour les soldats... Il ne faut pas demander des choses impossibles.
Le dessert etait servi. Au milieu, il y avait un gateau de Savoie, en forme de temple, avec un dome a cotes de melon; et, sur le dome, se trouvait plantee une rose artificielle, pres de laquelle se balancait un papillon en papier d'argent, au bout d'un fil de fer. Deux gouttes de gomme, au coeur de la fleur, imitaient deux gouttes de rosee. Puis, a gauche, un morceau de fromage blanc nageait dans un plat creux; tandis que, dans un autre plat, a droite, s'entassaient de grosses fraises meurtries dont le jus coulait. Pourtant, il restait de la salade, de larges feuilles de romaine trempees d'huile.
-Voyons, madame Boche, dit obligeamment Gervaise, encore un peu de salade. C'est votre passion, je le sais.
-Non, non, merci! j'en ai jusque-la, repondit la concierge.
La blanchisseuse s'etant tournee du cote de Virginie, celle-ci fourra son doigt dans sa bouche, comme pour toucher la nourriture.
-Vrai, je suis pleine, murmura-t-elle. Il n'y a plus de place. Une bouchee n'entrerait pas.
-Oh! en vous forcant un peu, reprit Gervaise qui souriait. On a toujours un petit trou. La salade, ca se mange sans faim... Vous n'allez pas laisser perdre de la romaine?
-Vous la mangerez confite demain, dit madame Lerat. C'est meilleur confit.
Ces dames soufflaient, en regardant d'un air de regret le saladier. Clemence raconta qu'elle avait un jour avale trois bottes de cresson a son dejeuner. Madame Putois etait plus forte encore, elle prenait des tetes de romaine sans les eplucher; elle les broutait comme ca, a la croque-au-sel. Toutes auraient vecu de salade, s'en seraient paye des baquets. Et, cette conversation aidant, ces dames finirent le saladier.
-Moi, je me mettrais a quatre pattes dans un pre, repetait la concierge, la bouche pleine.
Alors, on ricana devant le dessert. Ca ne comptait pas, le dessert. Il arrivait un peu tard, mais ca ne faisait rien, on allait tout de meme le caresser. Quand on aurait du eclater comme des bombes, on ne pouvait pas se laisser embeter par des fraises et du gateau. D'ailleurs, rien ne pressait, on avait le temps, la nuit entiere si l'on voulait. En attendant, on emplit les assiettes de fraises et de fromage blanc. Les hommes allumaient des pipes; et, comme les bouteilles cachetees etaient vides, ils revenaient aux litres, ils buvaient du vin en fumant. Mais on voulut que Gervaise coupat tout de suite le gateau de Savoie. Poisson, tres galant, se leva pour prendre la rose, qu'il offrit a la patronne, aux applaudissements de la societe. Elle dut l'attacher avec une epingle, sur le sein gauche, du cote du coeur. A chacun de ses mouvements, le papillon voltigeait.
-Dites donc! s'ecria Lorilleux, qui venait de faire une decouverte, mais c'est sur votre etabli que nous mangeons!... Ah bien! on n'a peut-etre jamais autant travaille dessus!
Cette plaisanterie mechante eut un grand succes. Les allusions spirituelles se mirent a pleuvoir: Clemence n'avalait plus une cuilleree de fraises, sans dire qu'elle donnait un coup de fer; madame Lerat pretendait que le fromage blanc sentait l'amidon; tandis que madame Lorilleux, entre ses dents, repetait que c'etait trouve, bouffer si vite l'argent, sur les planches ou l'on avait eu tant de peine a le gagner. Une tempete de rires et de cris montait.
Mais, brusquement, une voix forte imposa silence a tout le monde. C'etait Boche, debout, prenant un air dehanche et canaille, qui chantait le Volcan d'amour ou le Troupier seduisant.
C'est moi, Blavin, que je seduis les belles...
Un tonnerre de bravos accueillit le premier couplet. Oui, oui, on allait chanter! Chacun dirait la sienne. C'etait plus amusant que tout. Et la societe s'accouda sur la table, se renversa contre les dossiers des chaises, hochant le menton aux bons endroits, buvant un coup aux refrains. Cet animal de Boche avait la specialite des chansons comiques. Il aurait fait rire les carafes, quand il imitait le tourlourou, les doigts ecartes, le chapeau en arriere. Tout de suite apres le Volcan d'amour, il entama la Baronne de Follebiche, un de ses succes. Lorsqu'il arriva au troisieme couplet, il se retourna vers Clemence, il murmura d'une voix ralentie et voluptueuse:
La baronne avait du monde,
Mais c'etaient ses quatre soeurs,
Dont trois brunes, l'autre blonde,
Qu'avaient huit-z-yeux ravisseurs.
Alors, la societe, enlevee, alla au refrain. Les hommes marquaient la mesure a coups de talons. Les dames avaient pris leur couteau et tapaient en cadence sur leur verre. Tous gueulaient:
Sapristi! qu'est-ce qui paiera
La goutte a la pa.., a la pa.. pa..,
Sapristi! qu'est-ce qui paiera
La goutte a la pa.., a la patrou..ou..ouille!
Les vitres de la boutique sonnaient, le grand souffle des chanteurs faisait envoler les rideaux de mousseline. Cependant, Virginie avait deja disparu deux fois, et s'etait, en rentrant, penchee a l'oreille de Gervaise, pour lui donner tout bas un renseignement. La troisieme fois, lorsqu'elle revint, au milieu du tapage, elle lui dit:
-Ma chere, il est toujours chez Francois, il fait semblant de lire le journal... Bien sur, il y a quelque coup de mistoufle.
Elle parlait de Lantier. C'etait lui qu'elle allait ainsi guetter. A chaque nouveau rapport, Gervaise devenait grave.
-Est-ce qu'il est soul? demanda-t-elle a Virginie.
-Non, repondit la grande brune. Il a l'air rassis. C'est ca surtout qui est inquietant. Hein! pourquoi reste-t-il chez le marchand de vin, s'il est rassis?.... Mon Dieu! mon Dieu! pourvu qu'il n'arrive rien!
La blanchisseuse, tres inquiete, la supplia de se taire. Un profond silence, tout d'un coup, s'etait fait. Madame Putois venait de se lever et chantait: A l'abordage! Les convives, muets et recueillis, la regardaient; meme Poisson avait pose sa pipe au bord de la table, pour mieux l'entendre. Elle se tenait raide, petite et rageuse, la face bleme sous son bonnet noir; elle lancait son poing gauche en avant avec une fierte convaincue, en grondant d'une voix plus grosse qu'elle: