L'assommoir
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #7
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «L'assommoir». Краткое содержание книги:
Qu'un forban temeraire
Nous chasse vent arriere!
Malheur au flibustier!
Pour lui point de quartier!
Enfants, aux caronades!
Rhum a pleines rasades!
Pirates et forbans
Sont gibiers de haubans!
Ca, c'etait du serieux. Mais, sacre matin! ca donnait une vraie idee de la chose. Poisson, qui avait voyage sur mer, dodelinait de la tete pour approuver les details. On sentait bien, d'ailleurs, que cette chanson-la etait dans le sentiment de madame Putois. Coupeau se pencha pour raconter comment madame Putois avait un soir, rue Poulet, soufflete quatre hommes qui voulaient la deshonorer.
Cependant, Gervaise, aidee de maman Coupeau, servit le cafe, bien qu'on mangeat encore du gateau de Savoie. On ne la laissa pas se rasseoir; on lui criait que c'etait son tour. Et elle se defendit, la figure blanche, l'air mal a son aise; meme on lui demanda si l'oie ne l'incommodait pas, par hasard. Alors, elle dit: Ah! laissez-moi dormir! d'une voix faible et douce; quand elle arrivait au refrain, a ce souhait d'un sommeil peuple de beaux reves, ses paupieres se fermaient un peu, son regard noye se perdait dans le noir, du cote de la rue. Tout de suite apres, Poisson salua les dames d'un brusque signe de tete et entonna une chanson a boire, les Vins de France; mais il chantait comme une seringue; le dernier couplet seul, le couplet patriotique, eut du succes, parce qu'en parlant du drapeau tricolore, il leva son verre tres haut, le balanca et finit par le vider au fond de sa bouche grande ouverte. Puis, des romances se succederent; il fut question de Venise et des gondoliers dans la barcarole de madame Boche, de Seville et des Andalouses dans le bolero de madame Lorilleux, tandis que Lorilleux alla jusqu'a parler des parfums de l'Arabie, a propos des amours de Fatma la danseuse. Autour de la table grasse, dans l'air epaissi d'un souffle d'indigestion, s'ouvraient des horizons d'or, passaient des cous d'ivoire, des chevelures d'ebene, des baisers sous la lune aux sons des guitares, des bayaderes semant sous leurs pas une pluie de perles et de pierreries; elles hommes fumaient beatement leurs pipes, les dames gardaient un sourire inconscient de jouissance, tous croyaient etre la-bas, en train de respirer de bonnes odeurs. Lorsque Clemence se mit a roucouler: Faites un nid, avec un tremblement de la gorge, ca causa aussi beaucoup de plaisir; car ca rappelait la campagne, les oiseaux legers, les danses sous la feuillee, les fleurs au calice de miel, enfin ce qu'on voyait au bois de Vincennes, les jours ou l'on allait tordre le cou a un lapin. Mais Virginie ramena la rigolade avec Mon petit riquiqui; elle imitait la vivandiere, une main repliee sur la hanche, le coude arrondi; elle versait la goutte de l'autre main, dans le vide, en tournant le poignet. Si bien que la societe supplia alors maman Coupeau de chanter la Souris. La vieille femme refusait, jurant qu'elle ne savait pas cette polissonnerie-la. Pourtant, elle commenca de son filet de voix casse; et son visage ride, aux petits yeux vifs, soulignait les allusions, les terreurs de mademoiselle Lise serrant ses jupes a la vue de la souris. Toute la table riait; les femmes ne pouvaient pas tenir leur serieux, jetant a leurs voisins des regards luisants; ce n'etait pas sale, apres tout, il n'y avait pas de mots crus. Boche, pour dire le vrai, faisait la souris le long des mollets de la charbonniere. Ca aurait pu devenir du vilain, si Goujet, sur un coup d'oeil de Gervaise, n'avait ramene le silence et le respect avec les Adieux d'Abd-el-Kader, qu'il grondait de sa voix de basse. Celui-la possedait un creux solide, par exemple! Ca sortait de sa belle barbe jaune etalee, comme d'une trompette en cuivre. Quand il lanca le cri: " O ma noble compagne! " en parlant de la noire jument du guerrier, les coeurs battirent, on l'applaudit sans attendre la fin, tant il avait crie fort.
-A vous, pere Bru, a vous! dit maman Coupeau. Chantez la votre. Les anciennes sont les plus jolies, allez!
Et la societe se tourna vers le vieux, insistant, l'encourageant. Lui, engourdi, avec son masque immobile de peau tannee, regardait le monde, sans paraitre comprendre. On lui demanda s'il connaissait les Cinq voyelles. Il baissa le menton; il ne se rappelait plus; toutes les chansons du bon temps se melaient dans sa caboche. Comme on se decidait a le laisser tranquille, il parut se souvenir, et begaya d'une voix caverneuse:
Trou la la, trou la la,
Trou la, trou la, trou la la!
Sa face s'animait, ce refrain devait eveiller en lui de lointaines gaietes, qu'il goutait seul, ecoutant sa voix de plus en plus sourde, avec un ravissement d'enfant.
Trou la la, trou la la,
Trou la, trou la, trou la la!
-Dites donc, ma chere, vint murmurer Virginie a l'oreille de Gervaise, vous savez que j'en arrive encore. Ca me taquinait... Eh bien! Lantier a file de chez Francois.
-Vous ne l'avez pas rencontre dehors? demanda la blanchisseuse.
-Non, j'ai marche vite, je n'ai pas eu l'idee de voir.
Mais Virginie, qui levait les yeux, s'interrompit et poussa un soupir etouffe.
-Ah! mon Dieu!... Il est la, sur le trottoir d'en face; il regarde ici.
Gervaise, toute saisie, hasarda un coup d'oeil. Du monde s'etait amasse dans la rue, pour entendre la societe chanter. Les garcons epiciers, la tripiere, le petit horloger faisaient un groupe, semblaient etre au spectacle. Il y avait des militaires, des bourgeois en redingote, trois petites filles de cinq ou six ans, se tenant par la main, tres graves, emerveillees. Et Lantier, en effet, se trouvait plante la au premier rang, ecoutant et regardant d'un air tranquille. Pour le coup, c'etait du toupet. Gervaise sentit un froid lui monter des jambes au coeur, et elle n'osait plus bouger, pendant que le pere Bru continuait:
Trou la la, trou la la,
Trou la, trou la, trou la la!
-Ah bien! non, mon vieux, il y en a assez! dit Coupeau. Est-ce que vous la savez tout entiere?... Vous nous la chanterez un autre jour, hein! quand nous serons trop gais.
Il y eut des rires. Le vieux resta court, fit de ses yeux pales le tour de la table, et reprit son air de brute songeuse. Le cafe etait bu, le zingueur avait redemande du vin. Clemence venait de se remettre a manger des fraises. Pendant un instant, les chansons cesserent, on parlait d'une femme qu'on avait trouvee pendue le matin, dans la maison d'a cote. C'etait le tour de madame Lerat, mais il lui fallait des preparatifs. Elle trempa le coin de sa serviette dans un verre d'eau et se l'appliqua sur les tempes, parce qu'elle avait trop chaud. Ensuite, elle demanda une larme d'eau-de-vie, la but, s'essuya longuement les levres.
-L'Enfant du bon Dieu, n'est-ce pas? murmura-t-elle, l'Enfant du bon Dieu...
Et, grande, masculine, avec son nez osseux et ses epaules carrees de gendarme, elle commenca:
L'enfant perdu que sa mere abandonne,
Trouve toujours un asile au saint lieu.
Dieu qui le voit le defend de son trone.
L'enfant perdu, c'est l'enfant du bon Dieu.
Sa voix tremblait sur certains mots, trainait en notes mouillees; elle levait en coin ses yeux vers le ciel, pendant que sa main droite se balancait devant sa poitrine et s'appuyait sur son coeur, d'un geste penetre. Alors, Gervaise, torturee par la presence de Lantier, ne put retenir ses pleurs; il lui semblait que la chanson disait son tourment, qu'elle etait cette enfant perdue, abandonnee, dont le bon Dieu allait prendre la defense. Clemence, tres soule, eclata brusquement en sanglots; et, la tete tombee au bord de la table, elle etouffait ses hoquets dans la nappe. Un silence frissonnant regnait. Les dames avaient tire leur mouchoir, s'essuyaient les yeux, la face droite, en s'honorant de leur emotion. Les hommes, le front penche, regardaient fixement devant eux, les paupieres battantes. Poisson, etranglant et serrant les dents, cassa a deux reprises des bouts de pipe, et les cracha par terre, sans cesser de fumer. Boche, qui avait laisse sa main sur le genou de la charbonniere, ne la pincait plus, pris d'un remords et d'un respect vagues; tandis que deux grosses larmes descendaient le long de ses joues. Ces noceurs-la etaient raides comme la justice et tendres comme des agneaux. Le vin leur sortait par les yeux, quoi! Quand le refrain recommenca, plus ralenti et plus larmoyant, tous se lacherent, tous viauperent dans leurs assiettes, se deboutonnant le ventre, crevant d'attendrissement.