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L'assommoir

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L'assommoir
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Dans les premiers temps, Lantier mangeait chez Francois, au coin de la rue des Poissonniers. Mais, sur les sept jours de la semaine, il dinait avec les Coupeau trois et quatre fois; si bien qu'il finit par leur offrir de prendre pension chez eux: il leur donnerait quinze francs chaque samedi. Alors, il ne quitta plus la maison, il s'installa tout a fait. On le voyait du matin au soir aller de la boutique a la chambre du fond, en bras de chemise, haussant la voix, ordonnant; il repondait meme aux pratiques, il menait la baraque. Le vin de Francois lui ayant deplu, il persuada a Gervaise d'acheter desormais son vin chez Vigouroux, le charbonnier d'a cote, dont il allait pincer la femme avec Boche, en faisant les commandes. Puis, ce fut le pain de Coudeloup qu'il trouva mal cuit; et il envoya Augustine chercher le pain a la boulangerie viennoise du faubourg Poissonniere, chez Meyer. Il changea aussi Lehongre, l'epicier, et ne garda que le boucher de la rue Polonceau, le gros Charles, a cause de ses opinions politiques. Au bout d'un mois, il voulut mettre toute la cuisine a l'huile. Comme disait Clemence, en le blaguant, la tache d'huile reparaissait quand meme chez ce sacre Provencal. Il faisait lui-meme les omelettes, des omelettes retournees des deux cotes, plus rissolees que des crepes, si fermes qu'on aurait dit des galettes. Il surveillait maman Coupeau, exigeant les biftecks tres cuits, pareils a des semelles de soulier, ajoutant de l'ail partout, se fachant si l'on coupait de la fourniture dans la salade, des mauvaises herbes, criait-il, parmi lesquelles pouvait bien se glisser du poison. Mais son grand regal etait un certain potage, du vermicelle cuit a l'eau, tres epais, ou il versait la moitie d'une bouteille d'huile. Lui seul en mangeait avec Gervaise, parce que les autres, les Parisiens, pour s'etre un jour risques a y gouter, avaient failli rendre tripes et boyaux.

Peu a peu, Lantier en etait venu egalement a s'occuper des affaires de la famille. Comme les Lorilleux rechignaient toujours pour sortir de leur poche les cent sous de la maman Coupeau, il avait explique qu'on pouvait leur intenter un proces. Est-ce qu'ils se fichaient du monde! c'etaient dix francs qu'ils devaient donner par mois! Et il montait lui-meme chercher les dix francs, d'un air si hardi et si aimable, que la chainiste n'osait pas les refuser. Maintenant, madame Lerat, elle aussi, donnait deux pieces de cent sous. Maman Coupeau aurait baise les mains de Lantier, qui jouait en outre le role de grand arbitre, dans les querelles de la vieille femme et de Gervaise. Quand la blanchisseuse, prise d'impatience, rudoyait sa belle-mere, et que celle-ci allait pleurer dans son lit, il les bousculait toutes les deux, les forcait a s'embrasser, en leur demandant si elles croyaient amuser le monde avec leurs bons caracteres. C'etait comme Nana: on l'elevait joliment mal, a son avis. En cela, il n'avait pas tort, car lorsque le pere tapait dessus, la mere soutenait la gamine, et lorsque la mere a son tour cognait, le pere faisait une scene. Nana, ravie de voir ses parents se manger, se sentant excusee a l'avance, commettait les cent dix-neuf coups. A present, elle avait invente d'aller jouer dans la marechalerie en face; elle se balancait la journee entiere aux brancards des charrettes; elle se cachait avec des bandes de voyous au fond de la cour blafarde, eclairee du feu rouge de la forge; et, brusquement, elle reparaissait, courant, criant, depeignee et barbouillee, suivie de la queue des voyous, comme si une volee des marteaux venait de mettre ces saloperies d'enfants en fuite. Lantier seul pouvait la gronder; et encore elle savait joliment le prendre. Cette merdeuse de dix ans marchait comme une dame devant lui, se balancait, le regardait de cote, les yeux deja pleins de vice. Il avait fini par se charger de son education: il lui apprenait a danser et a parler patois.

Une annee s'ecoula de la sorte. Dans le quartier, on croyait que Lantier avait des rentes, car c'etait la seule facon de s'expliquer le grand train des Coupeau. Sans doute, Gervaise continuait a gagner de l'argent; mais maintenant qu'elle nourrissait deux hommes a ne rien faire, la boutique pour sur ne pouvait suffire; d'autant plus que la boutique devenait moins bonne, des pratiques s'en allaient, les ouvrieres godaillaient du matin au soir. La verite etait que Lantier ne payait rien, ni loyer ni nourriture. Les premiers mois, il avait donne des acomptes; puis, il s'etait contente de parler d'une grosse somme qu'il devait toucher, grace a laquelle il s'acquitterait plus tard, en un coup. Gervaise n'osait plus lui demander un centime. Elle prenait le pain, le vin, la viande a credit. Les notes montaient partout, ca marchait par des trois francs et des quatre francs chaque jour. Elle n'avait pas allonge un sou au marchand de meubles ni aux trois camarades, le macon, le menuisier et le peintre. Tout ce monde commencait a grogner, on devenait moins poli pour elle dans les magasins. Mais elle etait comme grisee par la fureur de la dette; elle s'etourdissait, choisissait les choses les plus cheres, se lachait dans sa gourmandise depuis qu'elle ne payait plus; et elle restait tres-honnete au fond, revant de gagner du matin au soir des centaines de francs, elle ne savait pas trop de quelle facon, pour distribuer des poignees de pieces de cent sous a ses fournisseurs. Enfin, elle s'enfoncait, et a mesure qu'elle degringolait, elle parlait d'elargir ses affaires. Pourtant, vers le milieu de l'ete, la grande Clemence etait partie, parce qu'il n'y avait pas assez de travail pour deux ouvrieres et qu'elle attendait son argent pendant des semaines. Au milieu de cette debacle, Coupeau et Lantier se faisaient des joues. Les gaillards, attables jusqu'au menton, bouffaient la boutique, s'engraissaient de la ruine de l'etablissement; et ils s'excitaient l'un l'autre a mettre les morceaux doubles, et ils se tapaient sur le ventre en rigolant, au dessert, histoire de digerer plus vite.

Dans le quartier, le grand sujet de conversation etait de savoir si reellement Lantier s'etait remis avec Gervaise. La-dessus, les avis se partageaient. A entendre les Lorilleux, la Banban faisait tout pour repincer le chapelier, mais lui ne voulait plus d'elle, la trouvait trop decatie, avait en ville des petites filles d'une frimousse autrement torchee. Selon les Boche, au contraire, la blanchisseuse, des la premiere nuit, s'en etait allee retrouver son ancien epoux, aussitot que ce jeanjean de Coupeau avait ronfle. Tout ca, d'une facon comme d'une autre, ne semblait guere propre; mais il y a tant de saletes dans la vie, et de plus grosses, que les gens finissaient par trouver ce menage a trois naturel, gentil meme, car on ne s'y battait jamais et les convenances etaient gardees. Certainement, si l'on avait mis le nez dans d'autres interieurs du quartier, on se serait empoisonne davantage. Au moins, chez les Coupeau, ca sentait les bons enfants. Tous les trois se livraient a leur petite cuisine, se culottaient et couchotaient ensemble a la papa, sans empecher les voisins de dormir. Puis, le quartier restait conquis par les bonnes manieres de Lantier. Cet enjoleur fermait le bec a toutes les bavardes. Meme, dans le doute ou l'on se trouvait de ses rapports avec Gervaise, quand la fruitiere niait les rapports devant la tripiere, celle-ci semblait dire que c'etait vraiment dommage, parce qu'enfin ca rendait les Coupeau moins interessants.

Cependant, Gervaise vivait, tranquille de ce cote, ne pensait guere a ces ordures. Les choses en vinrent au point qu'on l'accusa de manquer de coeur. Dans la famille on ne comprenait pas sa rancune contre le chapelier. Madame Lerat, qui adorait se fourrer entre les amoureux, venait tous les soirs; et elle traitait Lantier d'homme irresistible, dans les bras duquel les dames les plus huppees devaient tomber. Madame Boche n'aurait pas repondu de sa vertu, si elle avait eu dix ans de moins. Une conspiration sourde, continue, grandissait, poussait lentement Gervaise, comme si toutes les femmes, autour d'elle, avaient du se satisfaire, en lui donnant un amant. Mais Gervaise s'etonnait, ne decouvrait pas chez Lantier tant de seductions. Sans doute, il etait change a son avantage: il portait toujours un paletot, il avait pris de l'education dans les cafes et dans les reunions politiques. Seulement, elle qui le connaissait bien, lui voyait jusqu'a l'ame par les deux trous de ses yeux, et retrouvait la un tas de choses, dont elle gardait un leger frisson. Enfin, si ca plaisait tant aux autres, pourquoi les autres ne se risquaient-elles pas a tater du monsieur? Ce fut ce qu'elle laissa entendre un jour a Virginie, qui se montrait la plus chaude. Alors, madame Lerat et Virginie, pour lui monter la tete, lui raconterent les amours de Lantier et de la grande Clemence. Oui, elle ne s'etait apercue de rien; mais, des qu'elle sortait pour une course, le chapelier emmenait l'ouvriere dans sa chambre. Maintenant, on les rencontrait ensemble, il devait l'aller voir chez elle.

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