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À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité

Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:

Pendant des années, Alain Rey a enchanté les matins de France Inter avec son mot du jour. Aujourd'hui il nous offre une sélection de ses chroniques écrites entre 2000 et 2005, quatre cents mots qui vont de « Racaille et Voyou » à « Victime », de « Torride » à « Mammouth », de « Tempête » à « Abracadabrantesque »…
Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités.
Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
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C’était le début de la méthode scientifique moderne. Appliquée à la décision du Conseil de sécurité, la bifurcation est entre une décision positive pour l’ultimatum anglo-saxon, feu vert pour la guerre, et une décision négative, par vote majoritaire ou par veto, autre croix. Chacun la brandit, sa croix. Pour Jacques Chirac, elle serait plutôt lorraine.

Dira-t-on pour autant que le gouvernement Bush, qui se dit très déçu par l’attitude franco-germano-russe, « porte sa croix » ? Étant donné l’inspiration cruciale du président étatsunien, on ne le sent pas particulièrement crucifié. Tant il est vrai, comme le rappelait Voltaire, que Dieu est obstinément pour les gros bataillons. Voilà une réalité cruciale.

11 mars 2003

Autorisation

Ainsi, le Parlement britannique vient d’autoriser Tony Blair à guerroyer, ou plutôt à donner à l’armée du Royaume-Uni l’ordre de partir en guerre aux côtés des Étatsuniens. En français, autoriser suppose une hiérarchie dans laquelle c’est le supérieur qui laisse faire quelque chose à l’inférieur. Le chef, c’est donc le Parlement, ce qui indique un régime démocratique. Pourtant, on nous dit que l’opinion britannique n’aurait pas donné cette autorisation, mais on sait que les représentants du peuple ne sont pas le peuple. Les démissions de ministres travaillistes, cependant, et cent quarante-neuf refus d’autorisation, minorité importante, ont marqué les hésitations.

Autoriser et autorisation correspondent à l’idée de « laisser agir selon ses convictions », mais aussi rappellent qu’on a le pouvoir d’interdire. Pourtant, ce sont les gouvernants qui ont l’autorité et non pas l’opinion, alors qu’en démocratie, celle-ci est censée refléter le pouvoir du peuple. Lorsque Colin Powell déclare qu’un grand nombre d’États — nombre étonnant d’ailleurs — suivent les États-Unis, il veut légitimer l’action guerrière, mais il ne parle pas des opinions publiques de ces États, alors que la référence idéologique de George Doublevé, outre l’inspiration divine, c’est, dit-il, la démocratie. Mais, on vient de le dire, les opinions publiques sont changeantes, comme l’a mille fois montré un certain William Shakespeare.

Tout cela montre que l’autorité, source de toute autorisation, démocratie ou pas, réside dans le pouvoir politique, pas dans le peuple souverain théorique. L’histoire du mot autorité témoigne de cette ambiguïté. En latin, auctoritas et auctorizare, « autorité » et « autoriser », sont dérivés de auctor, qui a donné auteur.

Et justement, auctor, en latin, n’était pas un mot très franc du collier ; c’était l’auteur d’une action, le responsable, mais aussi le possesseur, le vendeur, le garant, ce qui fait qu’autoriser, à l’origine, c’est d’abord confirmer et garantir, puis à la fois approuver et certifier, non pas permettre, comme aujourd’hui.

Qu’est-ce qui autorise un chef d’État, un gouvernement à agir de telle façon ? Même si l’autorisation formelle est accordée, selon les règles du jeu politique, comme cela s’est passé aux États-Unis et en Grande-Bretagne, d’où procède la véritable autorité ? Les mots répondent. Elle procède de la possession du pouvoir, de la garantie qu’on ne sera pas empêché. Quant à la légitimité de ce pouvoir d’agir, elle ne peut s’exprimer que par de tout autres mots qu’autorité ou puissance, et qui seraient loi, droit, norme. On ne les entend que chez les adversaires de cette guerre, et ce n’est pas un hasard. Nous attendons vainement qu’un pouvoir autorise la paix, non la guerre.

17 mars 2003

Vérité

Aujourd’hui, selon le président républicain le plus ultra nationaliste des États-Unis d’Amérique, c’est le moment, le jour, l’instant. Le moment de quoi, de qui ? De vérité. Ouf ! Nous sortons donc de l’universel mensonge, par la volonté de quelques dirigeants de l’un des deux principaux partis d’un pays qui, par ailleurs mais non par hasard, se trouve être le plus puissant du monde.

Pour ces responsables, qui se foutent éperdument de ce Sicilien, Pirandello, qui a eu le culot d’intituler une pièce de théâtre célèbre dans le monde entier Chacun sa vérité, il n’y en a qu’une, de vérité, la leur.

En bon français et, on le suppose, en bon anglais, avec le mot truth, le moment de vérité (moment of truth), c’est celui où on prend une décision importante. Decision, en anglais dans le texte, c’est justement le mot employé par George W. Blair — pardon, c’est Tony — d’une voix martiale et un peu trop aiguë, m’a-t-il semblé, pour ne pas traduire quelque angoisse.

En espagnol, langue du discret José Maria Aznar, troisième baron — je n’ai pas dit larron — de la réunion des Açores, on dit terreno de verdad pour désigner l’arène où le matador, ce qui signifie « le tueur », affronte le taureau. Henry de Montherlant écrivait à ce sujet que sur le sable de cette arène, « là, on ne peut plus raconter d’histoires ». Verdad, vérité, ce sont les suites normales du latin veritas, de verus, « authentique, réel ». Donc, d’un côté, la vérité, le sable, le pouvoir de détruire, bientôt la guerre. De l’autre, raconter des histoires. Lorsqu’on annonce que la réunion des Açores est une dernière chance accordée à la paix, de quel côté est-on, à votre avis ?

La vérité de George Bush, celle du très discret Dick Cheney, celle de leurs porte-parole, sont faites de convictions pures, d’histoires bibliquement simples où, Caïn ayant tué Abel, il faut le punir. Une partie de cette vérité est incontestée : Saddam Hussein est un tyran cruel et dangereux ; une autre relève de l’opinion, de la conviction et de la prophétie. Par exemple, l’Irak menace le monde et il est responsable des immondes attentats du 11 septembre.

La vérité de George Doublevé Bush (pour le distinguer de George Bush père, à la demande expresse de Dominique Bromberger) s’exprime pourtant sur un mode impersonnel, pas sur celui des sentiments humains : au hasard indignation, colère, souci de l’autre. Le voyant parler maintes fois sur votre petit écran, avez-vous décelé, accompagnant des paroles constantes, convenues, répétitives, une expression personnelle, une lueur dans l’œil ? Pas moi.

La vérité de George Walker, serait-ce l’image crispée d’un visage en prière, qui communique, pense-t-il, avec Dieu et, à nos yeux, avec lui-même ? La vérité, laquelle, quand on dit à quelqu’un ses quatre vérités ? Quatre ? Il en faudrait beaucoup plus. Il ne faut pas demander au président de dire : « Eh, la vérité, mon frère, la vérité si jemens ! »

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