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À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité

Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:

Pendant des années, Alain Rey a enchanté les matins de France Inter avec son mot du jour. Aujourd'hui il nous offre une sélection de ses chroniques écrites entre 2000 et 2005, quatre cents mots qui vont de « Racaille et Voyou » à « Victime », de « Torride » à « Mammouth », de « Tempête » à « Abracadabrantesque »…
Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités.
Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
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Or, le mot design, de même origine, exprime tout un programme.

À la différence de l’objet artisanal, qui évolue au cours de l’exécution, l’objet industriel doit être entièrement conçu. Le design est à la fois un projet, une conception d’objet — on dit en italien progettazione — et une description des formes, des proportions, des matières — en allemand Gestaltung. Le mot anglo-américain prenait en charge les deux concepts, ce qui revenait à exprimer de manière simple les idées artistiques et décoratives innovantes du mouvement esthétique appelé Bauhaus en Allemagne, en 1925, et repris aux États-Unis par l’architecte Frank Lloyd Wright, en Suisse et en France par Le Corbusier.

Alors que l’expression industrial design a été adaptée en italien (disegno industriale) et en espagnol, le français dessin industriel n’allait pas, étant trop lié à la planche à dessin. Cependant, le dessin-projet dont nous dépendons tous, c’est la nature — phusis, qui a donné le mot physique. Quand le Petit Prince demande : « Dessine-moi un mouton », il fait une requête artistique, il ne dit pas « crée-moi » ou « conçois-moi » ce mouton, parce que c’est déjà fait par la nature et que seuls un bélier et une brebis savent bien faire ça — à preuve, les piteux résultats des cloneurs avec la pauvre moutonne Dolly…

En revanche, on peut demander à Philippe Starck : « Dessine-moi une lampe, une valise », mais cela voudra dire beaucoup plus et autre chose que dessiner. Comme je répugne à dire dizaïgner, j’aimerais mieux : « Invente-moi une lampe, ou une valise, etc. » Car le design est une invention de formes, de couleurs, de matières, aboutissant à un objet que l’industrie peut reproduire. La double référence aux desseins-intentions, qui ne sont pas tous noirs, et au dessin, qui est un tour de magie, est tout de même bien trouvée. Quel diable a eu l’idée de demander à George W. Bush : « Dessine-moi une guerre » ?

24 février 2003

Stratégie

Dans notre discours quotidien, les mots stratégie et tactique ont tendance à se confondre : on pense à une suite d’actions coordonnées et qui tendent à obtenir un résultat. Stratégie, tactique, c’est, à peu près, la marche à suivre pour réussir, mais la première est plus ample, plus noble, la tactique plus minutieuse et détaillée.

En fait, les deux mots, qui viennent du vocabulaire militaire, ne sont pas très différents par leur origine, grecque dans les deux cas. Stratégie, c’est la « conduite (agein pour “conduire”, comme dans péd-agogie) de l’armée (stratos) ». Le stratège athénien, il y a vingt-cinq siècles, était l’un des dix magistrats élus chargés des questions militaires. Quant à la tactique, c’est la manière d’arranger, de disposer en bon ordre, d’après l’expression grecque taktikê tekhnê, déjà appliquée à la façon de disposer les troupes. La différence originelle, dans ce qu’on appelait l’« art militaire », c’est que la tactique organise et dispose, alors que la stratégie entraîne. Le premier mot garde un côté technique et statique, alors que la stratégie est dynamique et à longue portée. Ces jours-ci, les États-Unis, en disposant les troupes autour de l’Irak, font de la tactique. La stratégie ne commencera que si la guerre éclate, autrement dit, si le gouvernement — on dit à tort l’« administration » — Bush décide de passer à l’action.

Bien entendu, en étendant le sens des mots, chaque gouvernement a sa tactique pour disposer les pions et sa stratégie pour agir. Tactique et stratégie s’appellent alors politique internationale et parfois diplomatie, ou bien mesures économiques et guerre des médias. Une sorte de répétition avant la violence guerrière, que le plus fort appelle de ses vœux, mais que d’autres, qui n’ont pas un goût particulier pour la vocation de vassal, essaient de freiner.

Chacun sa tactique et sa stratégie : rien n’empêche de parler de tactique d’apaisement et de stratégie de la paix. C’est la remarque, alors très nouvelle, du grand journaliste français Émile de Girardin, qui demandait au XIXe siècle : « Pourquoi la paix n’aurait-elle pas sa stratégie ? » En effet, si la paix ne fait pas la guerre à la guerre, celle-ci l’emporte toujours.

Le problème n’est pas de savoir si l’on recourt à la tactique ou à la stratégie, mais si l’une comme l’autre correspondent à une logique pacifique ou belliqueuse. La stratégie de George W. Bush, ce serait celle de Walt Disney dans Les Trois Petits Cochons : le petit cochon efficace, cependant, pratiquait une stratégie défensive. Dans la stratégie de guerre offensive, il n’y a pas un seul grand méchant loup : il y a une collection de loups qui se mordent et dont chacun est le méchant de l’autre.

25 février 2003

Manipulation

Il y a en ce moment, contre l’équipe dirigeante du journal Le Monde, deux grands chefs d’accusation : l’abus de pouvoir et la manipulation.

L’abus, c’est simple, c’est un usage excessif, ab usus, qui porte sur la capacité d’agir, sur la puissance et l’autonomie de ceux qui dirigent, parfois jusqu’à l’autocratie.

Manipulation, c’est plus compliqué, sinon qu’on y reconnaît le latin manus, la mano en espagnol, la « main ». C’est la fin du mot qui nargue les étymologistes, qui n’y reconnaissent pas le pul-de pulsion et d’impulsion, ce qui est frustrant. Que fait donc cette main qui semble « puler » ? Aujourd’hui, elle attrape, elle prend, elle dirige, elle remue les choses et les gens dans le propre intérêt de son possesseur ; on peut dire plus simplement manier et maniement. Manipuler et manipulation paraissent à la fois plus subtils et plus pervers. Si on ignore d’où sort — pulation, c’est la même perplexité devant le — gance de manigance, au lieu de l’ancien maniance, dérivé tout bête de manier.

Manipulation est un mot voyageur, d’abord en Europe : en fait, c’est une notion universelle. En anglais, c’était déjà une manœuvre (mot transparent : œuvre, ouvrage de la main), mais une manœuvre cachée, dès le début du XVIIe siècle. Gardons-nous de dire que cela reflète la perfidie d’Albion, car ce sens ne passe en français que plus tard. En espagnol, manipulación est un terme d’alchimie, puis de métallurgie, par une suite logique, désignant une manœuvre complexe, mais aussi, alchimie oblige, assez secrète, occulte, réservée aux initiés.

Alors que le mot latin manipulus ne désignait que la poignée de céréales prise et serrée par le moissonneur de la main gauche, qui la coupait d’un coup de faucille de la droite, les choses se sont compliquées, mais il y a tout de même là une image redoutable. Je t’attrape de la main gauche, je te coupe (la tête ou autre chose) de la droite : telle serait la manœuvre élémentaire du manipulateur. Efficace, mais pas très raffinée, par rapport aux manipulations du chimiste, du biologiste qui concocte des OGM, ou encore de celles du prestidigitateur, l’homme ou la femme aux doigts prestes et dont les tours sont invisibles. De la manip’, on ne voit que le résultat, pas la façon de faire. C’est ce qui lui donne, aujourd’hui, son efficacité. Sujet redoutable, que la manipulation. Peut-on éviter de manipuler, même en dénonçant la manipulation ?

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