Message
En commentaire de l’attaque menée contre les palais, les proches et la personne de Saddam Hussein, on a entendu et lu qu’il s’agissait d’un « message fort » — je cite — adressé par les États-Unis au régime irakien, sans doute aussi à l’Irak tout entier, et en fait, au monde. Ainsi, non content de désigner une transmission d’information selon un code (on connaît depuis plusieurs décennies les messages de l’ADN, en génétique), le mot message, après un détour par l’anglais scientifique, peut s’appliquer à un bombardement, à un acte de guerre, à une mise à mort programmée, effective ou pas.
Curieux message que celui qui consiste à éliminer le destinataire, ce qui suppose qu’on s’adresse à quelqu’un d’autre. À ce compte, la destruction des tours jumelles du « Centre commercial mondial » de New York était un message, sans aucun doute très « fort ». Ce fut largement commenté, à l’époque, sinon que ces messages terroristes, pauvres en contenu, ont des auteurs masqués, quand ils ne sont pas, comme on dit, revendiqués, et des destinataires très peu définis. Les bombes si « intelligentes », autre nouveauté de langage, envoyées au dictateur irakien, quel est donc leur message ? Ce serait, par exemple : « Nous, haut commandement des armées des États-Unis et du Royaume également Uni, tentons de vous tuer, et nous le disons haut et fort, au monde entier. » Ce message-ci, on l’a dit, a pour contenu essentiel : je suis plus fort que vous et donc, cessez de combattre, de protester, de vous opposer : ça ne sert à rien. On savait que les menaces, les ultimatums, les décisions hostiles étaient des messages. Mais on a du mal à admettre que l’acte hostile lui-même, les bombardements, les tirs, les attentats terroristes, etc., pouvaient être considérés, non comme des actions, mais comme des… messages. Cette guerre, Oliver Todd vient de le dire, n’est qu’un message. L’ennui, pour les messagers de ce genre, c’est que le message qu’ils envoient leur échappe. Les linguistes avaient découvert que certaines paroles sont des actes : exemple, quand un juge texan prononce — en anglais, évidemment — la phrase : « Je vous condamne à mort », c’est un message qui a toute chance de tuer, aussi bien qu’un colt. De même, les messages ainsi adressés par les États-Unis à l’Irak tuent, arrachent bras et jambes, détruisent, affament, désespèrent, ce qui est beaucoup pour une communication.
Le mot message, qui est français, est un dérivé millénaire ou presque du mot ancien mes, venu du latin missus, « l’envoyé ». Missus est le participe du verbe mittere, qui a donné « mettre » mais signifiait en latin « envoyer », « lancer ». Le message est donc ce qu’on vous envoie, lettre d’amour ou coup de pied au cul, message de paix ou « déclaration » de guerre. D’ici à ce que la violence, guerre ou terrorisme, soit appelée « messagerie », il n’y a qu’un pas.
8 avril 2003
Bavure
Cela me démangeait depuis plusieurs jours, bien que je sois frappé de la relative discrétion des médias vis-à-vis des erreurs, des fautes, des abus, des bavures, voilà, des bavures commises par l’armée des États-Unis dans les combats menés en Irak.
Alors qu’on était sans pitié, en 1968 par exemple, pour la police ou les CRS lorsqu’ils commettaient des « bavures » — cela se dit depuis les années 1950 —, on accumule les excuses pour rendre compte des « tirs amis », comme disent gentiment les Américains, des tueries de civils — naguère immolés sur l’autel des dommages collatéraux — et, hier encore, pour le flingage, le canonnage, on pourrait dire le « missilage » des journalistes qui ont le culot de ne pas être intégrés, ou plutôt avalés, enfermés, coincés, embrigadés, enkystés — on dit en anglais embedded — par les unités combattantes. Bavure, le cameraman d’Al Jazirah ? Vous voulez rire. J’entends dire que la chaîne concurrente Fox News, le renard (fox) jaloux du toutou de la voix de son maître, se félicite de cette élimination.
La bavure, cependant, était au départ un euphémisme pudique, du style : « Ah, on a tué un passant ? On avait pris sa pipe pour un pistolet ! » Légitime défense. Bavure correspond à dérobade et excuse du bout des lèvres.
Mais le mot a suivi sa route, et la bavure, aujourd’hui, n’a pas bonne presse. D’ailleurs, les sens figurés de ce dérivé de baver étaient déjà péjoratifs : l’encre peut baver, ou bien la colle ; la bavure est sale ; pis, c’est un défaut de fabrication. Cela au point que d’un travail impeccable, on dit : « net et sans bavure ». C’est sans doute de cette expression que vient le sens du mot pour exprimer les violences inutiles, les erreurs de tir : bavure exprime à la fois les excès de la force supposée légitime et l’hypocrisie qui les accompagne et prétend les excuser.
Les dérivés de bave sont partis dans plusieurs directions : la bavure, c’est l’erreur criminelle ; bavard et bavardage, en revanche, sont très innocents, mais tout de même pas très positifs, surtout sous la forme bavasser, « parler pour ne rien dire ». Pourtant, le mot bave, au départ, c’est l’onomatopée du babillage un peu mouillé du bébé : humide, certes, mais attendrissant. Mais la bave des adultes devient désagréable et dégoûtante ; quant à celle des armées et des polices, c’est le désastre. Car, outre les bavures individuelles et les bavures tactiques, c’est la guerre, les combats eux-mêmes qui ne sont plus que de gigantesques bavures.