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À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité

Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:

Pendant des années, Alain Rey a enchanté les matins de France Inter avec son mot du jour. Aujourd'hui il nous offre une sélection de ses chroniques écrites entre 2000 et 2005, quatre cents mots qui vont de « Racaille et Voyou » à « Victime », de « Torride » à « Mammouth », de « Tempête » à « Abracadabrantesque »…
Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités.
Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
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27 mars 2003

Domino

Ce n’est pas un jeu calme, dont Gérard de Nerval disait qu’il était exceptionnellement silencieux et méditatif, que je voudrais évoquer, mais la théorie des dominos. On se souvient que le gouvernement des États-Unis l’évoquait peu avant de déclencher la guerre, à propos de la contagion démocratique qui allait saisir le monde arabo-islamique dès que l’Irak, grâce à l’action armée des GI sauveurs, serait entré dans le Paradis de l’axe du Bien.

La « théorie des dominos », c’est une expression venue de l’anglais des États-Unis, pour désigner la chute d’une série de dominos rangés verticalement, lorsqu’on fait pencher le premier. Idée rassurante pour les tacticiens et les stratèges, à qui on expliquait qu’une action militaire bien choisie suffisait à faire pencher tout l’entourage géopolitique dans le sens souhaité. Ce qui ramenait les affaires humaines à des processus bien mécaniques, bien réguliers, bien inhumains, en somme.

Pas idiote, quand même, la théorie en question, mais pas si simple. Car les dominos peuvent pencher dans deux directions opposées. En ce moment, la guerre irakienne, loin de faire pencher une partie « sensible » du monde vers l’idéal nord-américain, déclenche des dominos extrémistes, pousse les pays musulmans avoisinants vers la réaction violente, alimente les tentations terroristes et suicidaires, donne des arguments à la haine. Si on considère l’Irak de Saddam Hussein, et le dictateur lui-même, comme un domino à faire choir pour en entraîner d’autres, la coalition anglosaxonne et ses formidables frappes sont arrivées à ce prodige : renforcer — provisoirement, sans doute — le domino de départ et faire pencher les autres non vers la démocratie, mais vers la logique du djihad, qui est un effort suprême en forme de guerre. Qui a donné l’exemple ?

Mais je manque à mes devoirs envers les mots. Domino : le rectangle noir marqué de points blancs servant à jouer apparaît au XVIIIe siècle ; il semble devoir son nom au capuchon noir du bal masqué à la vénitienne, lui-même inspiré par le manteau noir à capuchon de certains moines. En revêtant ce manteau, le religieux prononçait ces mots : « bénissons le Seigneur », benedicamus domino, en latin. On croirait entendre George Doublevé, ce qui ne confirme pas cette étymologie un peu tirée par la capuche. Mais il est vrai que le moineau, le brave piaf, est nommé d’après le moine. Quant à nos dominos théoriques, c’est l’imagination des tacticiens de la guerre froide qui a utilisé un jeu de hasard mathématique comme illustration d’une sorte de réaction en chaîne. Ces grands esprits avaient, semble-t-il, oublié qu’il ne suffit pas d’invoquer le Seigneur pour arriver à ses fins : benedicamus domino, ou Allah u Akbar ?

1er avril 2003

Marteler

On a pu entendre ce matin, à propos des déclarations de Jean-Pierre Raffarin, le verbe marteler. Si je me laissais aller, je dirais que les commentateurs du discours politique martèlent ce verbe marteler. On ne répète pas, on n’affirme plus, on ne déclare plus, on n’assure point, on martèle. C’est donner à la parole des « acteurs » politiques — pour employer un autre mot à la mode — un caractère frappant et répété. On peut noter, à propos de « frappes répétées » de la guerre, qu’on n’emploie jamais marteler, qui conviendrait pourtant, sauf que dans ce cas, le marteau évoqué est plutôt un marteau-pilon que l’outil familier que nous employons pour taper sur les clous, qui ne nous ont rien fait.

Marteler, qui s’emploie depuis huit siècles au sens concret, nous rappelle la forme ancienne du mot marteau, marteal, issu d’un latin un peu incorrect, martellus, le terme normal était martulus. On dit encore se mettre martel en tête pour « se faire un gros souci », par emprunt à l’italien martello, du même mot latin que notre marteau, bien sûr. Mais ce n’est pas une raison pour dire : « Passe-moi le martel, je vais planter un clou », car si on voulait parler comme de vrais « visiteurs » du XIIIe siècle, il faudrait dire « le martéal ».

Le coup de marteau, bricolage oblige, vient rarement seul ; d’où vient que marteler exprime des coups répétés, bruyants et qui peuvent faire mal, ou, en tout cas, ébranler le mur. Les images évoquées par le marteau sont naturellement celles du coup. Or, frapper, toquer, faire toc évoquent facilement le coup sur la tête ; on est passé d’avoir un coup de marteau à être marteau. Quand on dit qu’un chef d’État, ou un ministre, martèle quelque chose, ce n’est pas pour évoquer la folie — enfin, pas ouvertement —, mais pour insister sur une manière de parler où des syllabes bien détachées et prononcées avec force donnent l’impression de coups secs et répétés. Ne pas négliger l’emploi d’une expression qui évoque l’effet de paroles prononcées : enfoncer le clou.

Marteler n’est plus « épeler fortement », ce qui relèverait de l’orthophonie ou de la dictée, mais bien assener (verbe piège pour concours d’orthographe, car il doit s’écrire sans accent). Pour être frappant, martelez. Les grands marteleurs, ces derniers temps, ont un modèle, prénommé George Doublevé. Un grand marteleur d’invocations divines.

4 avril 2003

Embûche

Des embûches, il y en a dans toute opération ; on comprend qu’il s’agit de difficultés, d’obstacles qui compromettent le succès d’une entreprise. La vie politique, économique et même quotidienne est, dit-on, semée d’embûches. La guerre, plus encore, et aussi la paix après une guerre.

On ne sent plus le rapport que peut avoir embûche avec bûche, sinon que l’expression ramasser une bûche correspond à « tomber », et au figuré à « échouer ». L’histoire des mots dévoile ici une origine guerrière, car l’ancien français embuschier, d’où vient embûche, a été remplacé au XVIe siècle par la forme italienne embusquer. L’embûche est la sœur aînée de l’embuscade, terreur des armées en opération. Il est donc pertinent de parler des embûches que rencontrent les armées étatsunienne et britannique, malgré leurs incontestables et prévisibles succès, dans une situation d’absolue inégalité. Une partie de ces embûches viennent du fonctionnement même des armées : par calque paresseux de la langue anglaise, elle-même parfois illogique, on parle alors de « tirs amis », friendly fire, quand il s’agit de tirs — plus exactement de feux — fratricides ou, pour parler franc — ce qui est exceptionnel —, de grosses bavures. La guerre sans bavure et sans embûche, de même que la pseudo-doctrine dite sottement du « zéro mort », n’est pas seulement un rêve, mais une grosse manipulation.

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