Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:
Pendant des années, Alain Rey a enchanté les matins de France Inter avec son mot du jour. Aujourd'hui il nous offre une sélection de ses chroniques écrites entre 2000 et 2005, quatre cents mots qui vont de « Racaille et Voyou » à « Victime », de « Torride » à « Mammouth », de « Tempête » à « Abracadabrantesque »… Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités. Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
La malheureuse « huile de pierre », inconsommable, noirâtre, visqueuse, ne semblait pas avoir beaucoup d’avenir. Pourtant, l’histoire naturelle, qui se passionne pour les curiosités de ce monde, a éprouvé le besoin de nommer cette substance. En français, on parle déjà de pétrole au XIIIe siècle, de pétroléon au XVe — assez mignon —, et même, en pseudo-latin, de petroleum, mot que la langue anglaise a conservé.
Le pétrole est aujourd’hui la clé de la puissance économique, et donc politique. Par quel tour de magie ? On connaissait depuis longtemps à cette substance une propriété : celle de brûler, et donc éventuellement d’éclairer et de chauffer.
C’est l’histoire des techniques qui a donné sa valeur à ce liquide plutôt répugnant, en le raffinant pour en faire au XIXe siècle un combustible pour l’éclairage. La lampe à pétrole, devenue pour nous le symbole d’un passé démodé, un peu ridicule, car elle n’a pas la poésie du feu de bois, n’a pas suffi à donner du pétrole une image très favorable. Quand le français populaire appelait un vin ou une eau-de-vie « pétrole », ce n’était pas un compliment.
C’est la combinaison d’une série d’inventions de chimistes et de physiciens qui a conduit à raffiner le pétrole pour en tirer, sinon la quintessence, du moins l’« essence » de cette substance, et à s’en servir comme combustible dans cette invention géniale, le moteur à combustion interne. Essence et moteur à essence, ce fut, il y a un peu plus d’un siècle, la transmutation d’un liquide gras en or noir. Ce fut l’« automobile », ce fut un moteur pour l’aéroplane, l’oiseau mécanique appelé avion par Clément Ader. Du coup, le pétrole est devenu un don de la Terre ; les géologues le traquent et le trouvent ; c’est une clé de la géopolitique. Associé au gaz naturel, il est l’objet de l’acharnement économique. Il y a les pays qui en ont et ceux qui en veulent ; plus rares, ceux qui présentent les deux caractères n’en ayant jamais assez ; et puis il y a ceux qui, n’en ayant pas, se consolent en prétendant avoir des idées, denrée universelle mais pas si courante. Le pétrole n’est pas seulement la nourriture de nos moteurs, c’est celle des richesses et des violences, des appétits politiques et des prurits belliqueux. Ma référence favorite, George Doublevé Bûche, pourtant blasé en tant que Texan sur le plan pétrolier, s’en prend, par un de ces hasards bizarres de la politique internationale, à une source pétrolière.
Pourtant, le dieu Pétrole a conservé son aspect gras et visqueux, quand il nous revient pour souiller nos jolies plages. Le prix du progrès, sans doute. Un peu élevé.
3 mars 2003
Armada
Une situation mondiale particulière nous obsède. Pour la première fois depuis la guerre froide, un conflit important semble inévitable, quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse.
J’ai été frappé d’entendre employer, à propos des forces étatsuniennes et britanniques déployées autour de l’Irak, le mot armada. Ce mot espagnol correspond exactement au français armée. Étant donné l’importance de la marine espagnole au XVe et au XVIe siècle, le mot s’était spécialisé, un peu comme amiral, qui vient de l’arabe amir, « chef », que nous connaissons sous la forme émir, et qui désignait le général en chef, que ce soit sur terre ou sur mer.
Armada, mot d’histoire, a traversé les siècles grâce à un échec : la fameuse flotte de guerre invincible qu’envoya le roi d’Espagne Philippe II contre l’Angleterre afin de punir la reine Elisabeth (qui avait fait exécuter Marie Stuart) et de rétablir le catholicisme chez les hérétiques protestants. Un commandant en chef incapable, la tempête, les attaques des marins anglais firent échouer lamentablement l’expédition et plus de soixante vaisseaux espagnols sombrèrent. Comme quoi l’invincibilité affichée peut céder devant la mauvaise volonté du destin. À bon entendeur…
Quand on parle d’armada à propos d’une immense et puissante armée déployée ostensiblement contre un dictateur haï, et en fait contre un peuple démuni, veut-on rappeler les leçons de l’Histoire ? ou bien l’importance de la marine ? L’essentiel, ce sont les « armes » : le fait qu’une troupe hostile (on disait l’ost en ancien français), qu’un rassemblement humain organisé soit désigné par les instruments de mort dont les hommes sont équipés, démontre que dans la guerre et sa préparation, ce sont les armes, non les êtres humains, qui comptent le plus. C’est ce que disent armée et armada, et cela de plus en plus, avec l’évolution des techniques tueuses. Derrière les discours, ceux, franchement absurdes, de Saddam, qui promet la victoire à son peuple, ceux du président des États-Unis, qui se croit la voix de Dieu, tout comme Philippe II il y a quatre cent cinquante ans, mais qui a les moyens de sa haine. Vous avez dit armada ? N’ayons pas l’indignation trop facile. S’en servir, de ces armes, c’est critiquable ; mais ça n’est pas à ceux qui en font commerce de le dire.
5 mars 2003
Crucial
Deux expressions très différentes servent fréquemment à commenter l’actuelle situation internationale. L’une fait allusion à un jeu à la fois très viril et pas très malin — ce qui n’étonnera aucune femme —, le bras de fer. L’autre est moins claire : on nous dit que le jour, la semaine ou la prochaine réunion de l’ONU, etc., sont cruciaux.
Dans crucial, on peut sans grand effort reconnaître la croix, ou plutôt le latin crux, crucis, qui a donné cruciforme, cruciverbiste, qui correspond aux mots croisés (une auditrice correspondante m’a même signalé l’existence de crucipuntistes, passionnés du « point de croix »).
Crucial signifie, on le sait, « décisif », et donc « très important, essentiel ». On peut se demander pourquoi. La croix nous fait penser à deux choses : une forme élémentaire, faite de deux traits formant un angle, souvent droit. La même forme, utilisée par les Romains comme gibet, et devenue, par son utilisation pour supplicier Jésus, le grand symbole chrétien. De là tous les mots de la passion du Christ, crucifier, crucifix, et l’emblème de la conviction chrétienne, jusqu’aux fameuses croisades, chères au cœur du président Bush, et qui furent les expéditions militaires des forces chrétiennes contre l’Islam. Ce n’était pas la manière la plus diplomatique de désigner une guerre censée désarmer un infime dictateur, objectif qui n’eût pas mobilisé les va-t-en-guerre du XIe siècle.
Pourtant, la situation cruciale, à l’ONU et ailleurs, n’a rien à voir avec les croisades, ni d’ailleurs avec les casse-tête subtils des mots croisés. L’adjectif crucial s’appliquait à la forme en croix : les chirurgiens pratiquent des incisions cruciales, version correcte de la fameuse « croix des vaches », balafre infligée aux traîtres. Mais cela n’a rien à voir avec l’aspect décisif de crucial. Celui-ci vient d’une expression latine du philosophe anglais Francis Bacon, au début du XVIIe siècle : instantia crucis, « l’épreuve de la croix » (Newton parlera d’« expérience cruciale »). Il s’agissait, devant deux explications possibles d’un phénomène naturel, d’en écarter une par une suite de critères, comme on écarte la mauvaise direction à un carrefour, la croix indiquant une bifurcation.