Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:
Pendant des années, Alain Rey a enchanté les matins de France Inter avec son mot du jour. Aujourd'hui il nous offre une sélection de ses chroniques écrites entre 2000 et 2005, quatre cents mots qui vont de « Racaille et Voyou » à « Victime », de « Torride » à « Mammouth », de « Tempête » à « Abracadabrantesque »… Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités. Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
Comme pour montrer la plasticité des mots, et histoire de s’associer à la campagne anticancer, on peut remarquer que bombarder, en langue populaire, s’est dit et, je pense, se dit encore pour « fumer sans arrêt, en rejetant des nuages nicotinés ». Il faut reconnaître qu’avec le bombardement des noyaux atomiques par des particules élémentaires, cela donne au mot un aspect plus que menaçant. Dès 1897, le physicien britannique William Crookes parlait de molecular bombing, avouant ainsi naïvement que la science fait aussi la guerre à la nature. Côté militaire, on bombarde en lançant bombes et obus depuis les guerres de Louis XIV, à une époque où les États-Unis n’étaient pas nés : vieille Europe, vous dis-je… La bombarde, ancêtre du canon, nous venait d’Italie, trois cents ans avant. Heureusement, en Bretagne, vieux pays celte, la bombarde est associée à la cornemuse pour une musique robuste. Pour revenir à la guerre, c’est l’aviation, il y a une centaine d’années, qui a révolutionné le bombardement : on ne lance plus du sol, on largue d’en haut. Malgré les bombes guidées, qui tuent et détruisent avec plus de précision, bombarder aboutit au même résultat : détruire et tuer. L’allusion au coup — les frappes —, à l’exercice sportif — les cibles —, la froide et propre technique — on traite les objectifs — cherchent à cacher le réel ; le mot bombardement qui, pour commencer, fait mal aux oreilles, est plus franc.
Mais rien n’est simple. On dit aussi que nous sommes bombardés de mots et d’images pour exprimer l’excès d’information et de désinformation. C’est, encore une fois, souligner un danger : danger d’abrutissement et de manipulation ; mais c’est aussi désamorcer un mot qui demeure terrible et, au sens propre d’un autre terme dévalué, formidable. Ne pas oublier la force des mots, ne pas banaliser la guerre, la violence. Quant à cette guerre, tenter d’imposer la liberté par les bombes, c’est bombarder l’idée même de liberté.
25 mars 2003
Désinformation
Lorsqu’un mot nouveau est senti comme utile, il réussit, bien qu’il soit mal formé. C’est le cas de désinformation, qui a suivi, il y a cinquante ans, la fortune exceptionnelle du mot information, lui-même ancien, mais renouvelé, notamment à la télévision.
Par sa constitution, désinformation, comme sur- ou sous-information (et les verbes qui vont avec), n’a rien d’anormal. C’est le sens qui cloche : ce qu’on voulait exprimer, c’était la transmission de faux renseignements destinée à influencer l’opinion. L’Académie française, qui se penchait sur ce mot nouveau en 1960, y voyait une manœuvre politique destinée — je cite — « à induire un adversaire en erreur ou à favoriser chez lui la subversion dans le dessein de l’affaiblir ». Interprétation musclée, qui assimile l’action médiatique désinformante à une véritable manipulation propagandiste. Le contexte politique était d’ailleurs explicite, dans le premier exemple du dictionnaire académique (9e édition, 1984), où on lit : « Le concept et les méthodes de la désinformation sont apparus en Russie soviétique dans le milieu du XXe siècle. » On aurait pensé naïvement que tous les pouvoirs politiques ou presque avaient pratiqué cette action, dans l’Histoire, mais il est vrai que les méthodes de la communication de masse, depuis un demi-siècle, ont donné à cette « désinformation », comme à l’information elle-même, d’ailleurs, une dimension nouvelle.
Les académiciens, tout en définissant avec pertinence la désinformation médiatique, ne notaient pas que ce mot qui exprime la tromperie est lui-même trompeur. Normalement, de même que désillusionner, c’est « priver de ses illusions », désinformer devrait signifier : « priver d’informations » ou, du moins, en diminuer la dose, ce qui pourrait avoir un côté reposant. Or, la désinformation est en réalité un excès, un ensemble d’infos inexactes, mensongères, truquées ou simplement orientées, en tout cas de nature à égarer l’opinion. Ce n’est pas une privation, au contraire, c’est une mésinformation, comme une mésaventure est une mauvaise aventure ou bien une malinformation. Mais on dit désinformation ; tant pis. Pas d’information sans désinformation. La désinformation commence donc par de l’information inexacte, douteuse, non vérifiée ou, pis, diffusée pour sa fausseté même. En matière d’information, la vérité compte moins que l’impact ; les faits ne sont qu’une matière première, transformée en mots — transmis par la radio ou l’imprimerie — et en images que l’on projette sur les écrans de télé du monde entier. Ces mots et ces images sont des leviers sur l’opinion ; c’est aussi de l’argent, un sacré commerce. Dans ces conditions, il faut de la vertu pour sauvegarder la sincérité et savoir dire « peut-être » ou même « on ne sait pas ».
26 mars 2003
Sécuriser
Dans le discours occidental sur cette guerre, la principale source demeure les Anglo-Saxons : il est en effet plus facile de laisser passer en français, en italien ou en allemand des mots et des emplois anglo-américains que de traduire directement d’une source, l’arabe par exemple. À raison de dix occurrences toutes les cinq minutes, on entend dire qu’une route, un faubourg de ville, un secteur… sont sécurisés. Ce verbe n’est pas nouveau, mais il ne s’employait, depuis une quarantaine d’années, qu’en psychologie : une situation sécurisante, c’est-à-dire apaisante, agit en calmant, en donnant à quelqu’un un sentiment de sécurité. Puis vint un autre emprunt à l’anglo-américain ; on commença à parler, en matière bancaire, d’un paiement sécurisé, et, en informatique, de sécuriser une opération. À mesure qu’augmentait l’insécurité, les dérivés du mot sécurité prenaient des sens nouveaux : voyez le succès de l’adjectif sécuritaire, succès quantitatif, parce que la politique qu’il décrit entraîne certains excès. Dans l’Irak en guerre, les opérations ont pour objectif de s’assurer du terrain. Assurer vient de sûr, et serait plus normal que sécuriser. To secure, verbe usuel en anglais, se traduit par « assurer, protéger, garantir », ou bien « obtenir » ; le sens est bien plus large que celui de sécurité : to secure exprime la maîtrise, le contrôle. L’illogisme de ce sécuriser est remarquable : c’est un mot parfaitement unilatéral : dans un espace ou une ville sécurisé(e), ce n’est pas la sécurité qui règne, c’est la protection des troupes, le contrôle des lieux, une forme de succès militaire. On ne s’arrête pas aux conditions : annihilation ou fuite de l’ennemi. Rien de plus sécurisé qu’un immeuble ou un quartier détruit ; il est vrai qu’un ennemi tué, fait prisonnier ou en fuite est nettement moins dangereux. Cela fait penser au célèbre slogan du général Custer : « Un bon Indien est un Indien mort. » L’Irakien sécurisé n’est pas enviable. Sécuriser n’est pas seulement un anglicisme — on en voit d’autres —, c’est un euphémisme guerrier, à la manière de la pacification, de sinistre mémoire. Attaquez, bombardez, tuez, tout va bien, c’est pour sécuriser vos troupes. Mais ces troupes, messieurs les gouvernants et généraux, qui les a mises en état d’insécurité ? Le mirage de la sécurité dans la guerre ne résiste même pas aux fameux « tirs amis ». Quant à celle des Irakiens, n’en parlons pas. Protégez-nous des sécuriseurs…