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À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité

Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:

Pendant des années, Alain Rey a enchanté les matins de France Inter avec son mot du jour. Aujourd'hui il nous offre une sélection de ses chroniques écrites entre 2000 et 2005, quatre cents mots qui vont de « Racaille et Voyou » à « Victime », de « Torride » à « Mammouth », de « Tempête » à « Abracadabrantesque »…
Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités.
Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
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18 mars 2003

Unilatéral

Quelle que soit notre opinion quant à la décision immuable du gouvernement des États-Unis de déclencher une guerre contre l’Irak, nous avons tous pu noter qu’il s’agissait d’une décision nationale étatique, gouvernementale, et non pas internationale et concertée. La première victime de cette guerre décidée est bien l’Organisation des Nations aujourd’hui désunies, mais surtout réduites au silence. Apparemment, les États-Unis ne tolèrent à l’ONU que l’unanimité en leur faveur. Autres victimes, la diplomatie, la négociation, l’action des inspecteurs[46], implicitement considérées comme inutiles.

On parle — notamment en France — de décision « unilatérale », mot savant, mais très clair, qui s’oppose à bi-, tri-multilatéral. Latéral, adjectif plus ancien, est pris au latin, où lateralis est dérivé de latis, lateris, « le côté ». C’est dire que latéral s’oppose à central. Manière discrète de rappeler que le centre de décision des États-Unis est lui-même quelque peu latéral. Ce centre, ce sont le président, le vice-président, leurs proches, un peu poussés par le Pentagone qui, lui et par définition, a cinq côtés, ce qui le rendrait « quinqualatéral ». Ce centre, comment se fait-il qu’il ne soit pas central ? Tout simplement parce que George Walker et ses amis sont extrémistes, à la droite de la droite et sûrement pas au milieu du centre. Mais comme ils sont seuls à décider de la guerre ou de la paix, même s’ils ont des alliés, ces décisionnaires latéralisés, leur décision paraît unilatérale, comme celle d’un général africain qui vient de se proclamer — on dit par pléonasme « s’autoproclamer » — président.

Ce qui implique que el sen˜or José Aznar et même mister Blair n’ont droit qu’à un petit côté, ce qui est sévère. Plusieurs États, donc, sont « à côté » des États-Unis, tels l’Australie ou le Japon, mais peut-être pas leurs opinions publiques, ce dont la Blanche Maison se préoccupe assez peu.

Lorsqu’on fait cuire un beau morceau de saumon d’un seul côté, on dit qu’il est « à l’unilatérale », grillé d’un côté, chaud au milieu, tiède et presque cru de l’autre. C’est le problème de l’unilatéralisme : lorsqu’on s’éloigne de son propre côté, l’action qu’on a décidée seul devient de moins en moins efficace. Pour le steak de saumon, c’est parfait, enfin, ça peut l’être ; pour une guerre, c’est moins évident. Au fait, toute guerre est unilatérale — ce qui rime avec collatéral, toujours une affaire de côté. Car l’autre côté, à la guerre, c’est l’ennemi : la logique même. L’ONU est un polygone très incommode ; la diplomatie a au moins deux côtés : elle est par définition au moins bilatérale. Conclusion : si vous en avez les moyens, au diable le dialogue et la concertation ! Coalition, oui ; décision concertée, non. L’unilatéralisme est la politique éternelle des plus forts, jusqu’à ce que les autres côtés se manifestent. Malgré les hyperpuissances et les empires, l’Histoire finit toujours par être multilatérale.

19 mars 2003

Missile

Parmi les applications techniques les plus spectaculaires de la science, il y a évidemment les armes de guerre. Nous vivons dans un monde où les connaissances théoriques les plus désintéressées aboutissent à de l’argent et à de la destruction. Le langage lui-même est obligé de suivre : le vocabulaire des armes et de leur utilisation a fait un bond en avant pendant et après la guerre de 1940–1945. La technique et les sciences aussi.

Un exemple du passage de l’activité innocente au pouvoir de nuire : le mot missile. Le français et d’autres langues l’ont pris à l’anglais, qui l’avait emprunté au latin missile, au XVIe siècle. Le vocable n’était pas un inconnu en français, où l’on a parlé d’armes missiles ; mais il avait disparu. Pour le sens, ce mot ne précise ni la nature de l’arme, ni sa manière de voler vers l’objectif, ni ses effets. Il ne dit rien de plus que projectile, mais ce dernier reste lié à projection et donc à projeter. Projectile est clair : c’est un objet, naturel et simple — une pierre — ou bien technique et complexe, qui peut être jeté, projeté, de manière à faire mal. De même, missile, en latin, c’est ce qu’on peut lancer, ce qui se disait mittere, verbe qui a changé de sens plus tard, de manière à donner notre verbe mettre. Aujourd’hui, missile, ni en anglais ni en français, n’a plus de répondant dans la langue, à la différence de projectile. Pour nos ancêtres du XVe siècle qui, lorsqu’ils étaient lettrés, savaient le latin, une pierre, un javelot, une flèche étaient clairement « missiles » car on pouvait les lancer. On remarquera que, s’agissant d’envoyer en l’air un objet, projectile et missile n’ont pas désigné des fleurs ni des confettis. L’agressivité humaine est une triste tradition…

Aujourd’hui, missile, c’est propulsion par fusée, autoguidage, tête chercheuse, charge destructrice, parfois atomique, ou même chimique quand ce n’est pas bactériologique. Un catalogue de progrès et d’horreurs. Le plus grand détenteur de missiles au monde, les États-Unis, projette d’en envoyer un certain nombre sur un pays déjà écrasé par un dictateur, faute de tête assez chercheuse pour poursuivre et tuer le méchant, en effet très nuisible, de l’avis quasi unanime. Pour sauver sa situation de tyran militaire, Saddam Hussein promet aujourd’hui de détruire ses missiles puissants, car l’ONU a autorisé l’armée irakienne à lancer pour tuer jusqu’à une distance modeste. Un peu comme si les assassins qui opéraient à moins de dix mètres en avaient le droit… Tout cela fait frémir. Devant un progrès technique qui détruit le droit, devant le mensonge et la ruse, devant la rage d’utiliser les armes pour le bien de l’humanité, côté axe du Bien, il y a des moments où on aimerait, en fait de missile, revenir au lance-pierre.

21 mars 2003

Bombardement

Sur le front des mots, qui n’est pas insignifiant, même si la guerre des images est plus spectaculaire, on note un recul des euphémismes trompeurs : les « frappes », qu’elles soient « chirurgicales » — cela ne se dit plus — ou « d’opportunité », semblent redevenir des bombardements, ce qui est plus franc.

Le français, langue de vieille Europe, se réfère au passé, qui est compliqué : quand l’anglais dit bombing, nous réservons bombage à la bombe de peinture, et nous disons bomb-arder, bomb-ardement. Ce sont des dérivés, non pas de bombe, mot pris à l’italien au XVe siècle, mais de bombarde, dérivé encore plus ancien d’une onomatopée grecque (bombos) et latine (bombus) exprimant un bruit sourd et puissant. C’est à peu près la valeur de notre boum.

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46

Les inspecteurs, indépendants et internationaux, traquaient en Irak les armes atroces que le gouvernement Bush était certain de trouver, et ne les trouvaient pas.

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