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À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité

Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:

Pendant des années, Alain Rey a enchanté les matins de France Inter avec son mot du jour. Aujourd'hui il nous offre une sélection de ses chroniques écrites entre 2000 et 2005, quatre cents mots qui vont de « Racaille et Voyou » à « Victime », de « Torride » à « Mammouth », de « Tempête » à « Abracadabrantesque »…
Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités.
Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
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26 février 2003

Consensus

Est-ce l’exception française ? Alors que des manifestants pour la paix se sont manifestés en Italie, en Espagne, en Grande-Bretagne, aux États-Unis mêmes, s’opposant aux positions de leurs gouvernements respectifs, pas forcément respectés, la France, ou du moins sa majorité, manifeste une unité de sentiment.

À l’Assemblée, on peut parler de consensus contre une guerre préventive en Irak, mais ce consensus n’est pas consensuel sur tous les plans. Le recours au veto onusien est discuté.

Consensus, que nous prononçons à la française, est bel et bien un mot latin, dérivé de consentire, « être d’un même sentiment ». Il dit beaucoup plus que consentement, qui est une adhésion, un ralliement, une acceptation, mais pas une convergence de sentiment. Consentir et consentement, mots intégrés au vocabulaire français, sont fort anciens et appartiennent au langage courant. Au contraire, consensus donne l’exemple d’un mot savant, apparu en physiologie, au début du XIXe siècle. On avait bien essayé d’en tirer un mot français, le consens, au XVIe siècle. Consens, comme dépens, c’était simple, et le — sus latin n’apporte rien de plus que celui de processus par rapport à procès, au sens général, que les anglomaniaques veulent remplacer par process, ces temps-ci.

Un consensus était, vers 1830, un accord entre les parties et les fonctions de l’organisme, quelque chose comme la synergie, où le sun grec équivaut au cum latin : « avec, ensemble ». Mot de médecin, consensus est passé en sociologie, grâce au père fondateur de cette science, Auguste Comte. Le consensus social était alors très général et ne faisait qu’exprimer un accord sur les grands principes : la démocratie, par exemple, ou la liberté, idées précieuses mais un peu vagues. Le passage du mot à la langue courante s’est fait par la politique qui, d’habitude, exprime plutôt la division, sinon l’affrontement. On s’est mis à parler il y a une quarantaine d’années de large consensus, ce qui montre bien qu’il ne s’agit pas d’unanimité, puis de consensus mou, ce qui est déplaisant. L’adjectif consensuel a suivi, et il y a quelque chose d’aimable, de convivial, rimant avec sensuel. De là à dire que le consensus parlementaire conduisait à l’embrassade et aux câlins réciproques entre majorité et opposition, il y a un pas que nous hésitons à franchir.

27 février 2003

Issue

Dans la manière de parler des événements — en ce moment, de la guerre en Irak ou des retraites en France —, on souligne les mots et les emplois nouveaux. Beaucoup sont des calques de l’anglais, surtout en politique internationale, car cette langue est la principale source de l’information ; quelques-uns traduisent de l’arabe, bien qu’ils aient l’air très français : j’ai lu hier que l’équivalent arabe du mot héros, en Irak, avait été supplanté par celui qu’on traduit par martyr.

Ce qui est plus discret, et plus gênant dans le discours, c’est la difficulté à traduire les mots d’origine, par exemple ceux que prennent les dirigeants des États-Unis ou les États-majors. On utilise, par exemple, sans faire d’erreur de sens, d’ailleurs, le petit mot fin à propos de l’« issue » de la guerre, évoquée dans une déclaration, comme toujours intransigeante, de Donald Rumsfeld. Or, le mot anglais n’était pas end, mais outcome, qui suggère autre chose qu’une terminaison, autre chose qu’une cessation. La fin de la guerre, c’est simplement l’arrêt des combats, des bombardements baptisés frappes, des massacres et tueries nommés affrontements et des envois de jeunes filles militarisées dans ce que les responsables appellent la zone hostile, autrement dit dans les pattes de l’ennemi. La zone hostile, c’est la dernière trouvaille, après le théâtre, celui des opérations s’entend.

La fin de la guerre, donc, c’est l’arrêt de tout cela, alors que outcome c’est ce qui va en sortir (come out). Cette fois, c’est la langue anglaise qui dit juste : ce qui va être important, c’est l’aprèsguerre, les problèmes, les imprévus, les risques de l’après-Saddam… Or, il y a un mot français pour cela, mais un peu désuet, c’est issue, qui exprime la manière dont on sort et dont on se sort d’une situation, en général difficile. Sortie conviendrait aussi, car il n’y a plus de verbe issir. Cet ancien mot venait du latin ex-ire, « aller dehors ». Issir, issue, comme sortir, sortie. Un des emplois les plus vivants du mot issue, c’est, de manière pessimiste, l’expression sans issue. En fait, le temps ne s’arrêtant jamais, il y a toujours une issue, mais on peut s’en sortir très mal. De fait, la vie finit par une sortie… Parler d’issue de cette guerre, comme l’a fait Rumsfeld, c’est impliquer la continuité d’une politique ; c’est aussi exprimer le désir de se dégager d’une situation qui a tout du piège. Outcome, issue ; il est normal, quand on a choisi de s’enfermer dans cette prison, la guerre, qu’on évoque la sortie. Sortie de secours, peut-être ?

2 mars 2003

Pétrole

S’il fallait trouver dans la langue française un mot ancien, d’origine claire, mais qui a pris une importance aussi immense qu’inattendue, ce serait, parmi quelques autres, pétrole. Apparemment, cette substance grasse, salissante, qui parfois semble sortir du sol et des pierres, n’avait pas fasciné les Latins de l’Antiquité, puisque le mot composé petroleum est tardif. Petra, « le sol pierreux », et oleum, « l’huile », sont deux mots essentiels dans les civilisations méditerranéennes, symboliques de la nature sous son aspect inhospitalier — la pierre — et de la culture. Oleum, qui a donné le mot huile et n’est autre que le grec elaion, l’huile d’olive.

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