L'assommoir
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #7
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «L'assommoir». Краткое содержание книги:
Et le vin donc, mes enfants! ca coulait autour de la table comme l'eau coule a la Seine. Un vrai ruisseau, lorsqu'il a plu et que la terre a soif. Coupeau versait de haut, pour voir le jet rouge ecumer; et quand un litre etait vide, il faisait la blague de retourner le goulot et de le presser du geste familier aux femmes qui traient les vaches. Encore une negresse qui avait la gueule cassee! Dans un coin de la boutique, le tas des negresses mortes grandissait, un cimetiere de bouteilles sur lequel on poussait les ordures de la nappe. Madame Putois ayant demande de l'eau, le zingueur indigne venait d'enlever lui-meme les carafes. Est-ce que les honnetes gens buvaient de l'eau? Elle voulait donc avoir des grenouilles dans l'estomac? Et les verres se vidaient d'une lampee, on entendait le liquide jete d'un trait tomber dans la gorge, avec le bruit des eaux de pluie le long des tuyaux de descente, les jours d'orage. Il pleuvait du piqueton, quoi? un piqueton qui avait d'abord un gout de vieux tonneau, mais auquel on s'habituait joliment, a ce point qu'il finissait par sentir la noisette. Ah! Dieu de Dieu! les jesuites avaient beau dire, le jus de la treille etait tout de meme une fameuse invention! La societe riait, approuvait; car, enfin, l'ouvrier n'aurait pas pu vivre sans le vin, le papa Noe devait avoir plante la vigne pour les zingueurs, les tailleurs et les forgerons. Le vin decrassait et reposait du travail, mettait le feu au ventre des faineants; puis, lorsque le farceur vous jouait des tours, eh bien! le roi n'etait pas votre oncle, Paris vous appartenait. Avec ca que l'ouvrier, echine, sans le sou, meprise par les bourgeois, avait tant de sujets de gaiete, et qu'on etait bienvenu de lui reprocher une cocarde de temps a autre, prise a la seule fin de voir la vie en rose! Hein! a cette heure, justement, est-ce qu'on ne se fichait pas de l'empereur? Peut-etre bien que l'empereur lui aussi etait rond, mais ca n'empechait pas, on se fichait de lui, on le defiait bien d'etre plus rond et de rigoler davantage. Zut pour les aristos! Coupeau envoyait le monde a la balancoire. Il trouvait les femmes chouettes, il tapait sur sa poche ou trois sous se battaient, en riant comme s'il avait remue des pieces de cent sous a la pelle. Goujet lui-meme, si sobre d'habitude, se piquait le nez. Les yeux de Boche se rapetissaient, ceux de Lorilleux devenaient pales, tandis que Poisson roulait des regards de plus en plus severes dans sa face bronzee d'ancien soldat. Ils etaient deja souls comme des tiques. Et les dames avaient leur pointe, oh! une culotte encore legere, le vin pur aux joues, avec un besoin de se deshabiller qui leur faisait enlever leur fichu; seule, Clemence commencait a n'etre plus convenable. Mais, brusquement, Gervaise se souvint des six bouteilles de vin cachete; elle avait oublie de les servir avec l'oie; elle les apporta, on emplit les verres. Alors, Poisson se souleva et dit, son verre a la main:
-Je bois a la sante de la patronne.
Toute la societe, avec un fracas de chaises remuees, se mit debout; les bras se tendirent, les verres se choquerent, au milieu d'une clameur.
-Dans cinquante ans d'ici! cria Virginie.
-Non, non, repondit Gervaise emue et souriante, je serais trop vieille. Allez, il vient un jour ou l'on est content de partir.
Cependant, par la porte grande ouverte, le quartier regardait et etait de la noce. Des passants s'arretaient dans le coup de lumiere elargi sur les paves, et riaient d'aise, avoir ces gens avaler de si bon coeur. Les cochers, penches sur leurs sieges, fouettant leurs rosses, jetaient un regard, lachaient une rigolade: " Dis donc, tu ne paies rien?... Ohe! la grosse mere, je vas chercher l'accoucheuse!... " Et l'odeur de l'oie rejouissait et epanouissait la rue; les garcons de l'epicier croyaient manger de la bete, sur le trottoir d'en face; la fruitiere et la tripiere, a chaque instant, venaient se planter devant leur boutique, pour renifler en l'air, en se lechant les levres. Positivement, la rue crevait d'indigestion. Mesdames Cudorge, la mere et la fille, les marchandes de parapluies d'a cote, qu'on n'apercevait jamais, traverserent la chaussee l'une derriere l'autre, les yeux en coulisse, rouges comme si elles avaient fait des crepes. Le petit bijoutier, assis a son etabli, ne pouvait plus travailler, soul d'avoir compte les litres, tres excite au milieu de ses coucous joyeux. Oui, les voisins en fumaient! criait Coupeau. Pourquoi donc se serait-on cache? La societe, lancee, n'avait plus honte de se montrer a table; au contraire, ca la flattait et rechauffait, ce monde attroupe, beant de gourmandise; elle aurait voulu enfoncer la devanture, pousser le couvert jusqu'a la chaussee, se payer la le dessert, sous le nez du public, dans le branle du pave. On n'etait pas degoutant a voir, n'est-ce pas? Alors, on n'avait pas besoin de s'enfermer comme des egoistes. Coupeau, voyant le petit horloger cracher la-bas des pieces de dix sous, lui montra de loin une bouteille; et, l'autre ayant accepte de la tete, il lui porta la bouteille et un verre. Une fraternite s'etablissait avec la rue. On trinquait a ceux qui passaient. On appelait les camarades qui avaient l'air bon zig. Le gueuleton s'etalait, gagnait de proche en proche, tellement que le quartier de la Goutte-d'Or entier sentait la boustifaille et se tenait le ventre, dans un bacchanal de tous les diables.
Depuis un instant, madame Vigouroux, la charbonniere, passait et repassait devant la porte.
-Eh! madame Vigouroux! madame Vigouroux! hurla la societe.
Elle entra, avec un rire de bete, debarbouillee, grasse a crever son corsage. Les hommes aimaient a la pincer, parce qu'ils pouvaient la pincer partout, sans jamais rencontrer un os. Boche la fit asseoir pres de lui; et, tout de suite, sournoisement, il prit son genou, sous la table. Mais elle, habituee a ca, vidait tranquillement un verre de vin, en racontant que les voisins etaient aux fenetres, et que des gens, dans la maison, commencaient a se facher.
-Oh! ca, c'est notre affaire, dit madame Boche. Nous sommes les concierges, n'est-ce pas? Eh bien, nous repondons de la tranquillite... Qu'ils viennent se plaindre, nous les recevrons joliment.
Dans la piece du fond, il venait d'y avoir une bataille furieuse entre Nana et Augustine, a propos de la rotissoire, que toutes les deux voulaient torcher. Pendant un quart d'heure, la rotissoire avait rebondi sur le carreau, avec un bruit de vieille casserole. Maintenant, Nana soignait le petit Victor, qui avait un os d'oie dans le gosier; elle lui fourrait les doigts sous le menton, en le forcant a avaler de gros morceaux de sucre, comme medicament. Ca ne l'empechait pas de surveiller la grande table. Elle venait a chaque instant demander du vin, du pain, de la viande, pour Etienne et Pauline.