Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
— Des gestes physiques, laissant deviner une intimité entre eux ?
— Oui, déglutit Iris, honteuse d’étaler ses doutes devant un parfait inconnu.
— Aucun… mais une complicité certaine. Ils se sont parlé d’une manière qui semblait directe, précise. Chacun semblait savoir exactement ce qu’il attendait de l’autre.
— Mais pourquoi mon mari lui donne-t-il de l’argent ?
— Aucune idée, madame. J’aurais besoin de plus de temps pour le savoir.
Iris leva les yeux sur l’horloge du café. Six heures quinze. Elle n’en saurait pas plus. Un grand découragement l’envahit. Elle était à la fois déçue et soulagée de n’avoir rien appris. Elle sentait un danger s’organiser autour d’elle.
— Je crois que j’ai besoin de réfléchir, murmura-t-elle.
— Parfait, madame. Je reste à votre disposition. Si vous voulez poursuivre, téléphonez à l’agence, ils me remettront sur votre affaire.
Il finit son verre, claqua plusieurs fois la langue comme s’il goûtait un bon vin, eut l’air satisfait et ajouta :
— En attendant de vos nouvelles, je vous souhaite de bonnes fêtes et…
— Merci beaucoup, l’interrompit Iris sans le regarder. Merci beaucoup…
Elle lui tendit la main, distraite, et le vit s’éloigner.
Hier soir, Philippe était revenu dormir avec elle. Il avait simplement dit : « Je crois qu’Alexandre se fait du souci, ce n’est pas bon pour lui qu’il nous voie dormir séparément. »
Le silence peut être le signe d’une grande joie qui ne trouve pas ses mots. C’est parfois aussi une manière de dire son mépris. C’est ce qu’avait ressenti Iris, la veille au soir. Le mépris de Philippe. Pour la première fois de sa vie.
Elle regarda le chapeau écossais tourner au coin de la rue et se dit qu’il fallait à tout prix qu’elle regagne l’estime de son mari.
Il était six heures et demie lorsque Joséphine et Shirley sortirent de chez le coiffeur. Shirley attrapa Jo par le bras et la força à se regarder dans la vitrine d’un magasin Conforama, illuminé d’un grand néon rouge où s’étalaient les lettres de la marque de meubles.
— Tu veux que j’achète un lit ou une armoire ? demanda Jo.
— Je veux que tu voies à quel point tu es jolie !
Joséphine regarda le reflet que lui renvoyait la vitrine et dut reconnaître qu’elle n’était pas mal du tout. La coiffeuse lui avait dégradé les cheveux en un halo lumineux, lui donnant l’air plus jeune. Elle pensa aussitôt à l’homme en duffle-coat et se dit que peut-être, s’il revenait à la bibliothèque, il l’inviterait à prendre un café.
— C’est vrai… tu as eu une bonne idée. Je ne vais jamais chez le coiffeur. C’est de l’argent foutu en l’air…
Elle regretta aussitôt d’avoir prononcé ces mots car le spectre de l’argent venant à manquer la saisit à la gorge et elle frissonna.
— Et moi, tu me trouves comment ? fit Shirley en tournant sur elle-même et en tapotant ses boucles platine.
Elle avait relevé le col de son long manteau et tourbillonnait, les bras en corolle, la tête renversée comme une danseuse gracieuse et fragile.
— Oh ! Je te trouve toujours belle. Belle à damner tous les saints du calendrier, répondit Jo pour chasser le spectre de la faillite de sa tête.
Shirley éclata de rire et entonna un vieux tube de Queen en faisant des bonds dans la rue. « We are the champions, my friend, we are the champions of the world… We are the champions, we are the champions ! » Elle se mit à danser dans les rues désertes, bordées de longs immeubles gris et froids. Elle sautait sur ses longues jambes, rebondissait, se déhanchait, faisait semblant de jouer sur une guitare électrique et chantait sa joie d’avoir embelli Joséphine.
— Désormais, je te paie le coiffeur une fois par mois.
Une rafale de vent glacé vint interrompre son numéro musical. Elle prit le bras de Jo pour se réchauffer. Elles marchèrent un moment sans rien dire. Il faisait nuit et les rares piétons qu’elles croisaient avançaient en aveugles, la tête baissée, pressés de rentrer chez eux.
— C’est pas ce soir que tu vas pouvoir vérifier si tu plais, marmonna Shirley, ils regardent tous leurs pieds.
— Tu crois qu’il va me regarder, l’homme au duffle-coat ? demanda Jo.
— S’il ne te voit pas, c’est qu’il a de la merde dans les yeux.
Elle avait répliqué d’un ton si catégorique que Joséphine se sentit soulevée de bonheur. Se peut-il que je sois devenue jolie ? se demanda-t-elle en cherchant une vitrine pour se contempler.
Elle serra le bras de son amie contre elle. Et puisque, pour la première fois de sa vie, elle se sentait belle, elle s’enhardit.
— Dis, Shirley… je peux te poser une question ? Une question un peu personnelle. Si tu ne veux pas répondre, tu ne réponds pas…
— Vas-y toujours.
— C’est indiscret, je te préviens… je voudrais pas que tu te fâches.
— Oh ! Joséphine, come on…
— Bon, alors, je me lance… Pourquoi t’as pas d’homme dans ta vie ?
À peine eut-elle posé la question que Joséphine le regretta. Shirley retira son bras d’un coup sec et se rembrunit. Elle fit un bond sur le côté et continua d’avancer à grandes enjambées, distançant rapidement Jo.
Joséphine fut obligée de courir pour la rattraper.
— Je suis désolée, Shirley, désolée… j’aurais pas dû, mais comprends-moi, tu es si belle, et de te voir toujours seule… je…
— Ça fait longtemps que je crains que tu me poses la question.
— T’es pas obligée de me répondre, je t’assure.
— Et je te répondrai pas ! D’accord ?
— D’accord.
Une nouvelle rafale de vent les saisit en pleine face et elles se courbèrent d’un même élan, se raccrochant l’une à l’autre.
— C’est sinistre, pesta Shirley. On se croirait au jour du Jugement dernier !
Joséphine se força à rire pour dissiper le malaise entre elles.
— T’as raison. Ils pourraient mettre un peu plus de lampadaires, non ? Il faudrait écrire à la mairie…
Elle disait n’importe quoi pour changer l’humeur de son amie.
— Une autre question, alors… Plus anodine.
Shirley grogna quelque chose que Joséphine ne comprit pas.
— Pourquoi tu te coupes les cheveux si court ?
— Je ne répondrai pas non plus.
— Ah… C’était pas une question indiscrète celle-là.
— Non, mais ça a un rapport direct avec ta première question.
— Oh ! Je suis désolée… J’arrête de parler.
— Si c’est pour en poser d’autres comme ça, il vaut mieux !
Elles continuèrent à marcher en silence. Joséphine se mordait la langue. C’est toujours comme ça quand on se sent bien, on s’enhardit et on dit n’importe quoi. J’aurais mieux fait de me taire !
Perdue dans ses pensées, elle ne vit pas que Shirley s’était arrêtée et elle buta contre elle.
— Tu veux que je te dise un truc, Jo ? Un seul… I give you a hint…
Jo hocha la tête, reconnaissante à Shirley de ne plus être fâchée.
— Les cheveux blonds et longs, ça porte malheur… Débrouille-toi avec ça.
Et elle reprit sa marche solitaire.
Joséphine la suivit, la laissant marcher quelques mètres devant. Les cheveux longs et blonds, ça porte malheur… Ça avait porté malheur à Shirley ? Elle l’imagina adolescente avec de longs cheveux blonds et tous les garçons du village en train de l’espionner, la suivre, la harceler. Ses longs cheveux blonds flottant au vent telle une bannière qui rameutait les désirs, les appétits. Elle les avait coupés.
C’est alors que, sans qu’elles les aient vus venir, surgirent trois garçons qui se ruèrent sur elles et leur arrachèrent leurs sacs. Jo reçut un violent coup de poing et gémit, portant la main à son nez qui, lui sembla-t-il, saignait. Shirley poussa un chapelet de jurons en anglais et se lança à leur poursuite. Jo assista, médusée, à la raclée que leur infligea Shirley. Seule contre trois. En un éclair de coups de bras, de coups de pied, de coups de poing, elle les terrassa et les envoya à terre en s’acharnant sur eux avec une violence inouïe. Un des trois brandit un couteau et Shirley, de la pointe de sa jambe lancée à toute volée, l’envoya valser.