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À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité

Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:

Pendant des années, Alain Rey a enchanté les matins de France Inter avec son mot du jour. Aujourd'hui il nous offre une sélection de ses chroniques écrites entre 2000 et 2005, quatre cents mots qui vont de « Racaille et Voyou » à « Victime », de « Torride » à « Mammouth », de « Tempête » à « Abracadabrantesque »…
Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités.
Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
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Veto

Est-ce le temps des veto ? Les États-Unis sont fâchés lorsqu’un veto bloque une décision de l’Otan. Ce veto, d’ailleurs, n’en est pas un juridiquement, Bernard Guetta vient de m’affranchir. Que serait-ce si un vrai veto intervenait au Conseil de sécurité ? Le veto, tout le monde le comprend, en français comme en anglais, est une déclaration de refus, une interdiction.

Le mot fait irrésistiblement penser à vote et voter, car on vote le veto et ce faisant, on bloque, on empêche, on coince… Et pourtant, les deux mots, d’origine parfaitement latine, n’ont qu’une ressemblance formelle. Votum, d’où vient le vote, c’est une prière adressée aux dieux sous forme de promesse : si j’obtiens tel avantage, je te donne ceci, un sacrifice, par exemple… D’où l’idée de vœu, de votif, de vouerVetare, c’est pratiquement le contraire ; un mot de vocabulaire religieux, lui aussi, mais pour interdire.

Voilà bien la vieille Europe ; quand elle n’est pas d’accord et qu’elle le fait savoir, elle se met à parler latin : veto, veto, « j’interdis », c’est ce que pouvaient proférer les tribuns romains, pour s’opposer à un décret du Sénat ou des consuls.

Le droit de dire non, en politique, avait reçu un nom, et les temps modernes s’en souvinrent lorsque l’Église souhaita contrôler, au XVIIIe siècle, les délibérations de la diète polonaise. En français, le veto commença sa carrière en 1790, avec le même aspect de censure, puisque c’est le roi qui avait le droit de bloquer l’entrée en vigueur d’une loi régulièrement votée. De là les surnoms donnés à Louis XVI et à Marie-Antoinette par le peuple de Paris : Monsieur, Madame Veto.

Aujourd’hui, grâce à l’organisation internationale mise en place sous l’égide des Anglo-Saxons et des Russes, le veto permet au représentant d’un pays de s’opposer à une décision collective. L’unanimité est soit un beau rêve d’accord parfait, soit, plus souvent, le reflet d’une autorité impérieuse à laquelle nul n’ose s’opposer. Malheureusement, pas de veto pour s’opposer à diverses monstruosités comme l’écrasement génocidaire de la Tchétchénie, les famines organisées en Corée du Nord, les attentats terroristes, la peine de mort très légale dans de nombreux pays et tout ce que décrit Amnesty. Pas de veto pour l’Apocalypse ; non, le veto, on le réserve aux mômes qui veulent cloper, les salauds !

12 février 2003

Vaccin

Agissant sur les défenses immunitaires en les stimulant, le vaccin, qu’il soit préventif, thérapeutique, curatif, est traditionnellement une substance préparée à partir de germes pathologiques modifiés. Ceux-ci sont devenus du même coup efficaces pour combattre les mêmes micro-organismes et virus en activité. La vaccination, qui combat le mal par un affaiblissement du mal, est l’une des grandes inventions médicales. Le mot, avec toute sa famille, apparaît en français il y a un peu plus de deux cents ans, en 1800. Le procédé doit son nom à une maladie, grave sous sa forme humaine, la variole, variola, dérivé du latin varus, désignant une éruption cutanée. Cette maladie assez effrayante, qui pouvait défigurer et tuer, s’appelait aussi petite vérole, bien qu’elle n’ait rien à voir avec la vraie vérole, autrement appelée syphilis, mot dont l’histoire est d’ailleurs extravagante — mais « ceci est une autre histoire ». La « petite vérole », nom trompeur pour une si grave maladie, a une forme animale qui affecte la vache, vacca. Les médecins disaient variola vaccina, qui ne signifiait pas « vacherie de variole », mais au sens propre « variole de la vache », grâce à l’adjectif latin vaccinus, assez rare pour plaire aux grands amateurs de jargon qu’étaient alors — soyons gentils — les médecins. La variole vaccine, en abrégé la vaccine, reçut ce nom au milieu du XVIIIe siècle. Pour aller de cette maladie, qui n’a rien à voir avec la vache folle, au vaccin, il fallut la géniale trouvaille d’Edward Jenner, médecin britannique. Il avait observé que les vachers qui avaient contracté la variole des bovins résistaient remarquablement aux épidémies de variole humaine. Il eut l’idée d’inoculer cette cow pox, cette vaccine, aux humains, à titre préventif : c’était en 1796 ; le vaccin était né.

Oubliant l’origine vachère — ou vacharde —, on se mit à vacciner contre des bactéries, des virus, à préparer des vaccins antirabiques, avec Pasteur, antituberculeux, antigrippe, anti-VIH (VIH pour « virus de l’immunodéficience humaine ; HIV, c’est la version anglaise : « human immiouno, etc. »). Ce dernier, dont il est question maintenant, ne prévient pas le syndrome, il le calme en endormant ce virus redoutable. Après la trithérapie, qui a sauvé bien des malades, mais qui a de sérieux inconvénients, le vaccin thérapeutique constituerait une avancée dans ce combat.

Ce sont bien sûr les chercheurs d’aujourd’hui, tel le professeur Kazatchkine, qu’il faut remercier, mais on peut avoir une pensée-souvenir émue à l’adresse d’Edward Jenner, des vachers anglais du XVIIIe siècle, sans oublier leurs vaches.

13 février 2003

Pacifiste

L’état de guerre a si longtemps été considéré comme inéluctable, comme une fatalité historique, qu’il n’y avait pas de mot en français pour désigner les partisans de la paix. On devrait célébrer le centenaire de certains mots : pacifisme et pacifiste en font partie. Le premier avait été proposé par un étonnant fabricant de néologismes, nommé Richard de Radonvilliers, en 1845, mais l’usage réel ne l’a suivi qu’en 1901, et on trouve pacifiste seulement en 1906. Les risques d’une guerre européenne devenaient alors sérieux, et contre les nationalismes agressifs — celui de l’Allemagne, en particulier —, contre les tentations belliqueuses de revanche de la France, amputée par la guerre en 1870, il fallait du courage pour se proclamer partisan de la paix.

On imagine que, vers 1913, confrontés à la préparation d’un conflit, les pays d’Europe considéraient les « pacifistes » comme des empêcheurs de guerroyer en rond et que le mot pacifisme était synonyme d’indifférence nationale, voire de lâcheté. Bien entendu, les partisans de la guerre se disaient patriotes et non pas bellicistes, car ce mot, apparu en français, lui, pendant la guerre de 1870, était appliqué à l’ennemi, en l’occurrence le chancelier allemand Bismarck. En 1914, les bellicistes, pour les Français, étaient les Allemands, et les pacifistes français étaient tout simplement des traîtres.

Entre 1914 et 2003, on voit bien que tout est différent. Ainsi, de son point de vue, George Doublevé n’est pas belliciste puisqu’il est déjà en guerre, de par l’action terroriste. Le mot war n’est plus synonyme de guerre, ni de Krieg. Pourtant, non, les sentiments, les attitudes, les réflexes ont tenu bon : pour le gouvernement actuel des États-Unis, les pacifistes sont des lâches et peut-être des traîtres, en tout cas des anti-« Américains », car pour ce puissant pays, un continent n’est pas trop.

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