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À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité

Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:

Pendant des années, Alain Rey a enchanté les matins de France Inter avec son mot du jour. Aujourd'hui il nous offre une sélection de ses chroniques écrites entre 2000 et 2005, quatre cents mots qui vont de « Racaille et Voyou » à « Victime », de « Torride » à « Mammouth », de « Tempête » à « Abracadabrantesque »…
Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités.
Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
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Rassurant, on l’est naturellement ou on ne l’est pas. De quel homme politique François Mauriac, qui avait la dent dure, disait-il qu’il rassurait le Français moyen, vers 1960 ? De M. Pinay avec son petit feutre !

M. Raffarin ne porte plus le chapeau — au sens propre — et n’a pas attaché son nom à une monnaie, ce qui rassurait beaucoup. Reste qu’il se veut rassurant : par exemple il parle d’« harmoniser », de réforme « progressive » ou « ajustable », de « concerter », de « sauver » (la répartition). Il a d’autant plus de mérite que la situation l’est nettement moins, rassurante, notamment en ce qui concerne l’avenir des retraites des Françaises et des Français. Prudence et bonhomie rassurent mais ne résolvent pas les problèmes, ni ne révèlent les intentions véritables. La gouvernance, ça s’évalue, la « rassurance », cela reste assez subjectif, et cela fait penser aux assurances qui sont nécessaires, mais n’ont pas toujours bonne réputation.

4 février 2003

Navette

La catastrophe de la navette Columbia est certainement plus spectaculaire et plus médiatisée dans le monde que tout autre accident faisant le même nombre de morts. Les raisons en sont claires : il s’agit d’un épisode essentiel de la volonté — certains diront la prétention — humaine, qui cherche à dominer la nature. En français, il y a un paradoxe avec le vocabulaire de l’espace, ce domaine de l’ambition la plus extrême, qui doit recourir à des vocables anciens, témoins de techniques ou de coutumes du passé, comme fusée ou navette. Ce dernier n’a pas toujours représenté un engin énorme, très coûteux, symbole de la présence de Homo hors de la planète natale — et d’une fierté nationale. La navette fut, en toute simplicité, le diminutif d’un mot très ancien, nef, qui désigna un bateau avant de s’appliquer à la forme de vaisseau de la partie allongée d’une église. Petit bateau ou barque, c’est l’image qui servit à nommer un instrument essentiel du tissage, cette pièce allongée en fuseau, telle une « petite nef », qui fait passer le fil de trame entre les fils de chaîne. La navette va et vient tout le long des fils. Cela fait qu’on a dit jouer de la navette, au XVIe siècle, dans un sens érotique que je vous laisse deviner. Plus correctement, faire la navette entre deux endroits signifie « aller et venir ». De là le nom de navette pour un véhicule qui relie deux points et va dans les deux sens. Aujourd’hui, on prend la navette entre Nice et Paris à l’aéroport, et il y a des navettes spatiales entre la Terre et les stations orbitales.

Le désastre de Columbia n’est pas spécifique au système de navette construit et employé par les États-Unis, hyperpuissance technique et scientifique. La réaction affective et religieuse de l’opinion et de la présidence des États-Unis devant cette catastrophe montre que la technique demeure au service des rêves et des croyances. « Dieu bénisse l’Amérique » (God bless America), formule qui mériterait commentaire, dans cette situation de deuil.

Comme le rappelle avec pertinence Paul Virilio, en inventant un progrès technique, on crée aussi les accidents qu’il suscite. En inventant le navire, nef ou navette, on invente le naufrage ; en sillonnant l’espace, on multiplie les échecs ruineux, les pollutions de l’atmosphère, les catastrophes comme celle d’avant-hier.

Il serait bon que le sens de navette, c’est-à-dire l’aller et retour, s’applique parfois au retour sur soi-même. Les États-Unis excellent à un exercice qui dégage les responsabilités humaines et qui consiste à se défausser sur la Providence des erreurs très humaines : un « coup du sort » disait Dominique Bromberger tout à l’heure. Cette navette-là ne revient pas toujours.

5 février 2003

Dépôt de bilan

Il y a déjà longtemps que le mot faillite, rattaché au verbe faillir, « manquer », évoque l’échec, mais des expressions plus techniques, comme dépôt de bilan, sont en train de devenir familières et menaçantes. Je pense bien sûr à Air Lib, à ses salariés en sursis, aux passagers « en carafe », mais aussi à la situation internationale.

Le dépôt de bilan est d’abord un constat neutre et technique : le bilan n’est jamais qu’une balance, celle des comptes. Le mot français vient de l’italien, tout comme faillite, d’ailleurs, et aussi banque, ce qui montre l’avance qu’avait l’Italie, au Moyen Âge, sur le reste de l’Europe en matière de finances. Donc, le bilan, qui doit manifester l’équilibre des comptes, actif et passif, est par nature variable. Dans le monde entier et dans tous les domaines, les bilans sont difficiles à établir, mais du moins leurs mouvements incessants manifestent l’espoir, si ça va mal, que ça puisse s’améliorer.

Comme, en inventant l’entreprise, on invente la faillite, et qu’en inventant l’action politique, on invente l’échec, les bilans ponctuent à la fois les réussites et les déconfitures. Quand on est contraint de le déposer, le bilan est mort et, avec lui, l’activité et l’emploi. En politique, un bilan négatif n’oblige pas au dépôt, car la situation est trop difficile à estimer et les comptes ne sont jamais très clairs. L’expression déposer son bilan apparaît à l’époque où les activités bancaires et les billets « de banque » se développent en France, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Déposer, dépôt sont des mots ambigus : déjà en latin, le verbe deponere signifiait à la fois « poser par terre, abandonner » et « mettre de côté pour conserver ». Quand on fait un dépôt dans une banque, c’est en principe pour retrouver l’argent à la sortie. Encore faut-il que ladite banque ne soit pas en dépôt de bilan.

Ce dépôt, nous dit-on, à nous ignorants perdus dans les méandres du droit commercial, prélude soit à la liquidation, soit au redressement. Ouf ! enfin un mot positif. Mais les mots positifs eux-mêmes peuvent devenir menaçants : à preuve, pour le redressement, les redressements d’impôts ou les maisons de redressement, de sinistre mémoire.

Quant au bilan en risque de dépôt, c’est à l’évidence un équilibre instable. Nous avons ce matin, grâce à notre Stéphane préféré, appris l’existence d’un ours symbolique et équilibriste offert par la Russie à Kofi Annan, secrétaire général de l’ONU : cet ours pourrait s’appeler Bilanoff. Par pitié, ne le déposez pas et arrêtez de pousser en criant : « The game is over » : d’abord, ce qui se passe n’est pas un jeu ; ensuite, rien n’est jamais fini. Les chutes de bilans menacent le monde.

7 février 2003
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