En finir avec Eddy Bellegueule
- Автор: Louis Édouard
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Le Seuil
- ISBN: 9782021117721
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «En finir avec Eddy Bellegueule». Краткое содержание книги:
Les coups dans le ventre me faisaient suffoquer et ma respiration se bloquait. J’ouvrais la bouche le plus possible pour y laisser pénétrer l’oxygène, je gonflais la poitrine, mais l’air ne voulait pas entrer ; cette impression que mes poumons s’étaient soudainement remplis d’une sève compacte, de plomb. Je les sentais lourds tout à coup. Mon corps tremblait, semblait ne plus m’appartenir, ne plus répondre à ma volonté. Comme un corps vieillissant qui s’affranchit de l’esprit, est abandonné par celui-ci, refuse de lui obéir. Le corps qui devient un fardeau.
Ils riaient quand mon visage se teintait de rouge à cause du manque d’oxygène (le naturel des classes populaires, la simplicité des gens de peu qui aiment rire, les bons vivants). Les larmes me montaient aux yeux, mécaniquement, ma vue se troublait comme c’est le cas lorsqu’on s’étouffe avec sa salive ou quelque nourriture. Ils ne savaient pas que c’était l’étouffement qui faisait couler mes larmes, ils s’imaginaient que je pleurais. Ils s’impatientaient.
J’ai senti leur haleine quand ils se sont approchés de moi, cette odeur de laitages pourris, d’animal mort. Les dents, comme les miennes, n’étaient probablement jamais lavées. Les mères du village ne tenaient pas beaucoup à l’hygiène dentaire de leurs enfants. Le dentiste coûtait trop cher et le manque d’argent finissait toujours par se transformer en choix. Les mères disaient De toute façon y a plus important dans la vie. Je paye encore actuellement d’atroces douleurs, de nuits sans sommeil, cette négligence de ma famille, de ma classe sociale, et j’entendrai des années plus tard, en arrivant à Paris, à l’École normale, des camarades me demander Mais pourquoi tes parents ne t’ont pas emmené chez un orthodontiste. Mes mensonges. Je leur répondrai que mes parents, des intellectuels un peu trop bohèmes, s’étaient tant souciés de ma formation littéraire qu’ils en avaient parfois négligé ma santé.
Dans le couloir le grand aux cheveux roux et le petit au dos voûté criaient. Les injures se succédaient avec les coups, et mon silence, toujours. Pédale, pédé, tantouse, enculé, tarlouze, pédale douce, baltringue, tapette (tapette à mouches), fiotte, tafiole, tanche, folasse, grosse tante, tata, ou l’homosexuel, le gay. Certaines fois nous nous croisions dans l’escalier bondé d’élèves, ou autre part, au milieu de la cour. Ils ne pouvaient pas me frapper au vu de tous, ils n’étaient pas si stupides, ils auraient pu être renvoyés. Ils se contentaient d’une injure, juste pédé (ou autre chose). Personne n’y prenait garde autour mais tout le monde l’entendait. Je pense que tout le monde l’entendait puisque je me souviens des sourires de satisfaction qui apparaissaient sur le visage d’autres dans la cour ou dans le couloir, comme le plaisir de voir et d’entendre le grand aux cheveux roux et le petit au dos voûté rendre justice, dire ce que tout le monde pensait tout bas et chuchotait sur mon passage, que j’entendais Regarde, c’est Bellegueule, la pédale.
Mon père
Il y a mon père. En 1967, année de sa naissance, les femmes du village n’allaient pas encore à l’hôpital. Elles accouchaient chez elles. Quand elle l’a mis au monde sa mère était sur le canapé imprégné de poussière, de poils de chiens et de chats, de saleté à cause des chaussures constamment couvertes de boue qui ne sont pas retirées à l’entrée. Au village il y a des routes évidemment, mais aussi de nombreux chemins de terre que l’on emprunte encore, où les enfants vont jouer, des routes de terre et de pierres non bétonnées qui longent les champs, des trottoirs en terre battue qui les jours de pluie deviennent semblables à des sables mouvants.
Avant le collège je me rendais plusieurs fois par semaine pour faire du vélo dans les chemins de terre. J’attachais un petit morceau de carton aux rayons de mon vélo pour qu’il puisse faire un bruit de moto quand je pédalais.
Le père de mon père buvait beaucoup d’alcool, du pastis et du vin en cubi de cinq litres comme en boivent la plupart des hommes au village. L’alcool qu’ils vont chercher à l’épicerie, qui cumule en plus les fonctions de café et de débit de tabac, de dépôt de pain. Il est possible d’y effectuer des achats à n’importe quelle heure, il suffit de taper à la porte des patrons. Ils rendent service.
Son père buvait beaucoup d’alcool et, une fois ivre, il frappait sa mère : il se tournait subitement vers elle et il l’insultait, il lui lançait tous les objets qu’il avait sous la main, parfois même sa chaise, et puis il la battait. Mon père, trop petit, enfermé dans son corps d’enfant chétif, les regardait, impuissant. Il accumulait la haine en silence.
Tout ça il ne me le disait pas. Mon père ne parlait pas, du moins pas de ces choses-là. Ma mère s’en chargeait, c’était son rôle de femme.
Un matin – mon père avait cinq ans –, son père est parti pour toujours, sans prévenir. Ma grand-mère, qui elle aussi transmettait les histoires de famille (toujours le rôle de femme), me l’avait raconté. Elle en riait des années après, heureuse, finalement, d’avoir été libérée de son mari Il est parti un matin pour travailler à l’usine et il est jamais revenu pour souper, on l’a attendu. Il était ouvrier d’usine, c’est lui qui ramenait la paye à la maison et en disparaissant la famille s’est retrouvée sans argent, à peine de quoi manger avec six ou sept enfants.
Mon père n’a jamais oublié, il disait devant moi Ce sale fils de pute qui nous a abandonnés, qui a laissé ma mère sans rien, je lui pisse dessus.
Lorsque le père de mon père est mort trente-cinq ans après, ce jour-là nous étions dans la pièce principale, devant la télévision, en famille.
Mon père a reçu un coup de téléphone de sa sœur, ou de l’hospice où son paternel a fini ses jours. Cette personne au téléphone lui a dit, Ton – votre – père est décédé ce matin, un cancer, et surtout une hanche broyée suite à un accident, la blessure qui a dégénéré, nous avons tout essayé mais il n’a pas pu être sauvé. Il était monté sur un arbre pour en couper les branches et il avait coupé celle sur laquelle il était assis. Mes parents riaient si fort quand cette personne a dit cette phrase au téléphone qu’il leur a fallu du temps pour reprendre leur respiration Couper la branche qu’il était assis dessus, ce con, il faut le faire quand même. L’accident, la hanche broyée. Une fois averti mon père a éclaté de joie, il a dit à ma mère Il a fini par crever cette raclure. Aussi : Je vais acheter une bouteille pour fêter ça. Il fêtait ses quarante ans quelques jours après et jamais il n’a semblé si heureux, il disait qu’il aurait deux événements à célébrer à quelques jours d’intervalle, deux occasions de se la mettre. Je passai la soirée avec eux, souriant comme un enfant qui reproduit l’état dans lequel il voit ses parents sans tout à fait savoir pourquoi (les jours où ma mère pleurait je l’imitais aussi sans comprendre pourquoi ; je pleurais). Mon père avait même songé à acheter du soda pour moi et ces petits biscuits salés dont je raffolais. Je n’ai jamais su s’il avait souffert, silencieusement, s’il souriait à l’annonce de la mort de son père comme on peut sourire quand on reçoit des crachats au visage.