Division
Comment sont les États d’une partie importante de l’Amérique du Nord ? Unis. Et les nations réunies à New York ? Unies, unies, c’est marqué dessus. Et les États de ce cap du continent asiatique qu’on appelle Europe ? En voie d’union, mais divisés. La division de l’Europe sur la question irakienne est affichée avec insistance, ces jours-ci, et commentée avec un sourire satisfait par l’entourage du président Bush.
Division, pourtant, ne signifie pas « désunion ». Son origine, c’est le latin dividere, qui signifie « partager » et « répartir ».
Deux verbes français ont recueilli l’héritage latin : ce sont deviser, le plus ancien, puis diviser, modifié d’après le latin. Dans diviser, c’est l’idée de séparation qui l’emporte ; dans deviser, celle de répartition et d’organisation : or, pour produire un discours, pour deviser, gaiement ou non, il faut trier les idées et les sons et les organiser. Deviser a donné devise et devis ; diviser s’est accompagné de division, qui a conservé des valeurs d’organisation : la division du travail, par exemple, ou encore les divisions d’une armée qui, en principe, collaborent les unes avec les autres et ne s’opposent jamais. Même la division de l’arithmétique traduit une idée de répartition volontaire et précise. Et que dire de la division cellulaire qui fabrique des organismes ?
On nous affirme donc que l’Europe est divisée ; d’un côté la vieille, dit un certain Donald[43], moins plaisant que le célèbre canard de Walt Disney, de l’autre la gentille, la moderne, qui a décidé d’approuver en tout la politique du parti républicain des États fédéraux et unis. Ce mot, État, remarquons-le, est un peu trompeur : il ne semble pas qu’on puisse comparer l’Oaïo ou l’Aïe-i-ou-a, au demeurant fort respectables, avec leurs noms amérindiens, à la vieille France, à la moins vieille Allemagne et à la relativement jeune Belgique…
Autre division, pour l’Europe, dont on a oublié un peu de parler : celle qui sépare les chefs des États et les opinions. Car il semble bien que les Tony Blair, les Berlusconi, les Aznar et les présidents de la jeune Europe du Centre et de l’Est représentent des minorités de leur opinion publique. Mais, dans des régimes pourtant démocratiques ou proclamés tels, ce que les opinions pensent et ce que les chefs disent ou écrivent ne coïncide pas souvent.
Division, on vous dit. Pas très constructive celle-ci. Et on craint que la parole et l’action aillent être confiées à d’autres divisions, celles de l’armée étatsunienne, soutenues par d’autres, plutôt britanniques. Qui est vraiment d’accord ? Il n’y aura pas de référendum pour le dire, mais on ne nous empêchera pas d’en deviser.
30 janvier 2003
Rassurant
Les réactions sont unanimes, quelles que soient les opinions, après les déclarations de Jean-Pierre Raffarin : il s’est voulu à la fois rassurant et réformateur. Réformateurs, tous les gouvernements souhaitent l’être ; peu y parviennent sans difficulté. Rassurer, c’est plutôt un style qu’une méthode, mais on évoque la « méthode Raffarin » dans les médias, en donnant sans doute au mot méthode sa valeur originelle, qui est simplement « le chemin (hodos, en grec) pour aller plus loin (méta) ». Dans ce cheminement, donc, on peut adopter plusieurs manières de faire : rationnelle, froide, objective, ou agressive, « droite dans ses bottes[44] » et, au contraire, douce, progressive (pas agressive), rassurante.
Rassurer, c’est « rendre plus sûr », assurer avec force : rassurer un mur s’est dit au Moyen Âge pour « consolider, stabiliser ». Mais c’est le sens figuré, « rendre la confiance, la tranquillité », et pour ainsi dire « rasséréner, tranquilliser », qui l’a emporté. Rassurant se rapproche donc de calmant et de tranquillisant, sans toutefois évoquer le domaine pharmaceutique. Cela vaut mieux, car, sinon, on finirait par parler de placebo ou de dorer la pilule. C’est pourtant l’un des caractères du discours politique que de faire éprouver à ses auditeurs et à ses lecteurs un sentiment de mieux-être sans vraiment changer les choses. Rassurer ne veut pourtant pas dire « endormir », ce qui peut provoquer soit de beaux rêves, soit des cauchemars.
вернуться
43
Son patronyme : Rumsfeld.
вернуться
44
Allusion à une expression d’Alain Juppé.