Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
Marcel, vexé, avait claqué la porte de l’entrepôt.
Ils étaient restés plus d’un mois sans se parler, cette fois-là. Et quand ils s’étaient retrouvés, ils avaient décidé d’un commun accord de ne plus aborder le sujet.
Et maintenant c’était Josiane qui le rendait maboul au point de renifler un vieux collant.
— Tu vas rester longtemps comme ça ? Tu veux que je te dise, t’as l’air d’un vieux crapaud sur une boîte d’allumettes.
— J’ai plus d’envies…, répondit Marcel avec, dans la voix, le désenchantement de l’homme à qui la vie a tout pris et qui s’installe, docile, dans sa misère.
— Tu veux dire que tu vas attendre la mort sans broncher ?
Marcel ne répondit pas. Il avait maigri, et sa figure tombait en deux bourses molles le long des mâchoires. Il était devenu un vieillard hébété, livide, sans arrêt au bord des larmes. Ses yeux, aux bords rougis, suintaient.
— Reprends-toi, Marcel, tu fais pitié. Et bientôt tu feras horreur. Un peu de dignité !
Marcel Grobz haussa les épaules en entendant le mot « dignité ». Il jeta un regard humide à René et leva la main comme pour dire : à quoi bon ?
René le regardait, incrédule. Ce ne pouvait pas être le même homme qui lui avait appris l’art de la guerre dans les affaires. Il appelait ça ses cours du soir. René le soupçonnait de déclamer haut et fort pour se convaincre et se donner du cœur à l’ouvrage. « Plus froidement tu calcules, plus loin tu vas. Pas de sentiment, mon vieux. Faut occire à froid ! Et pour asseoir définitivement ton autorité, tu frappes un grand coup avant de commencer, tu sacques un gêneur, tu liquides un ennemi, et tu seras craint le reste de ta vie ! » Ou encore : « Il y a trois moyens de réussir : la force, le génie ou la corruption. La corruption, c’est pas mon truc, le génie, j’en ai pas alors… il ne me reste plus que la force ! Sais-tu ce que disait Balzac ? “Il faut entrer dans cette masse d’hommes comme un boulet de canon ou s’y glisser comme une peste.” C’est beau, ça, non ? »
— Et comment tu sais ça, toi qui n’es jamais allé à l’école ?
— Henriette, mon vieux, Henriette ! Elle me fait des fiches pour que j’aie l’air moins con dans les dîners. J’apprends par cœur et je répète.
Un caniche savant, avait pensé René. Il s’était tu. Marcel était fier à l’époque. D’accrocher Henriette à son bras et d’apprendre par cœur des citations pour faire effet dans les dîners. C’était le bon vieux temps. Il avait tout : la réussite, l’argent et la femme. Cherchez l’erreur, il disait à René en lui tapant dans le dos. J’ai tout, mon vieux ! J’ai tout ! Et bientôt, qui je ferai sauter sur mes genoux ? Marcel Junior en personne. Il dessinait, dans l’air une bonne bouille de bébé, une bavette, un hochet et souriait aux anges. Marcel Junior ! Un héritier. Un petit mâle à installer aux commandes. On l’attendait encore, celui-là !
Parfois René surprenait un regard de Marcel sur ses enfants. Il leur faisait bonjour de la main et c’était comme du plomb qu’il soulevait, un adieu qu’il faisait à un rêve.
René chassa la cendre de cigarette qui tombait sur sa salopette et pensa que tout vainqueur cachait un vaincu. Une vie se résume autant par ce qu’elle a apporté que par ce qu’elle a manqué en route. Marcel avait empoché l’argent et la réussite, mais avait perdu l’amour et l’enfant. Lui, René, il avait Ginette et les trois mômes, mais pas plus d’économies que de beurre en branche.
— Vas-y, accouche… Qu’est-ce qui se passe ? T’as intérêt à ce que ce soit croustillant pour justifier ta gueule depuis un mois.
Marcel hésita, leva une lourde paupière sur son copain puis se mit à table. Il raconta tout : Chaval et Josiane près de la machine à café, la réaction d’Henriette qui, depuis, exigeait le départ de Josiane et lui qui perdait le goût de vivre, de faire des affaires.
— Même pour mettre mes deux jambes dans le pantalon, le matin, j’hésite. J’ai envie de rester sur le dos à compter les fleurs des rideaux. J’ai plus envie, mon vieux. C’est bien simple : de les voir tous les deux collés l’un contre l’autre, ça m’a renvoyé mon extrait de naissance en pleine gueule ! Tant que je la tenais dans mes bras, je me racontais des histoires, je me disais que j’étais balèze, que j’allais repousser les frontières du monde, construire une nouvelle muraille de Chine, damer le pion à un milliard de petits Chinois ! C’est pas dur : je sentais mes cheveux repousser. Il a suffi d’une image, cette image-là, ma Choupette dans les bras d’un autre, plus jeune, plus mince, plus vigoureux, pour que je redevienne chauve et m’engouffre dans ma carte vermeille ! D’un seul coup d’un seul ! J’ai tombé les bretelles, j’ai tout lâché…
Il balaya la surface du bureau, envoyant par terre dossiers et téléphones.
— À quoi ça sert tout ça, tu peux me le dire, toi ? Du vent, du bluff, du camouflage !
Et comme René restait silencieux, il enchaîna :
— Des années à travailler pour rien. Peau de balle ! Toi, au moins, t’as tes enfants, Ginette, une maison où on t’attend le soir… Moi, j’ai mes bilans, mes clients, mes conteneurs à trois balles. Je dors sur un divan, je mange en bout de table, je pète et je rote en cachette. Je porte des pantalons trop serrés. Tu veux que je te dise ? On me met pas à la porte parce que je peux encore servir mais sinon…
Il fit le geste d’une boulette qu’on fait gicler du bout des doigts et s’affaissa de tout son poids sur son fauteuil.
René resta un moment silencieux puis tout doucement, comme on parle à un enfant en colère, un enfant qui se raidit et ne veut pas vous écouter, il commença :
— Ce que je vois, c’est que ta Choupette, elle va pas mieux que toi. Vous êtes comme deux otaries échouées sur une banquise déserte et qui se battent froid. Son Chaval, c’était rien du tout ! Un coup de chaud sur la croupe, une envie de précipiter le printemps, un baba au rhum qui te fait de l’œil et que tu te tapes derrière le comptoir. Ne me dis pas que ça t’est jamais arrivé ?
— Moi, c’est pas pareil, protesta Marcel en se redressant et en tapant de toutes ses forces sur la table.
— Parce que toi, t’es un homme ? Il est vieux, l’argument ! Il sent son petit Napoléon ! Elles ont changé les bonnes femmes, figure-toi. Elles sont comme nous, maintenant, et quand elles ont un petit Chaval bien gominé qui leur emboîte la croupe, elles se prennent un petit acompte mais ça veut rien dire du tout. C’est de la roupie de sansonnet. Elle t’a à la bonne, la Josiane ! Y a qu’à voir la gueule qu’elle déroule derrière son burlingue. Tu l’as regardée, au moins ? Non. Tu passes devant elle raide comme une saucisse avec ta fierté en visière. T’as pas vu qu’elle avait perdu du poids, qu’elle flotte dans son jersey et qu’elle a le brushing qui tète les mites ? T’as pas vu que le rose qu’elle se peinturlure, il est tout faux, elle l’achète en pack de six au Monoprix parce que sinon elle rivalise avec le bidet ?
Marcel secouait la tête, obstiné et triste. Et René reprenait, mélangeait la gouaille et le sentiment, le bon sens et la raison, pour remettre sur pied son vieux copain qui menaçait de s’étrangler dans son bas nylon.
Soudain il eut une idée et son œil s’alluma.
— Tu me demandes même pas pourquoi je suis monté te voir alors que j’avais juré de te couper la parole ? Tu es si habitué à ce qu’on te cire les pompes que tu trouves normal que je vienne te relancer à domicile. Ma parole, tu vas finir par me vexer !
Marcel le regarda, se passa la main dans la nuque et, jouant avec un stylo qui avait échappé au raz de marée sur le bureau, il demanda :