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Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:

Deux soeurs. La quarantaine. Iris, belle, très belle, riche, élégante, parisienne. Autrefois étudiante brillante, elle s'est mariée, et sa vie se résume en un tourbillon vain. Iris s'ennuie, rêve de devenir une autre. Joséphine est une littéraire, historienne spécialisée dans l'étude du XIIe siècle. Beaucoup moins belle, beaucoup moins à l'aise dans la vie. Mariée, elle a deux filles, vit en banlieue et se bat pour tenir debout. Un jour, à un dîner, Iris prétend qu'elle écrit. Entraînée par son mensonge, elle persuade sa soeur d'écrire un livre qu'elle signera, elle. Abandonnée par son mari, acculée par les dettes, Joséphine se soumet. Elle est habituée : depuis qu'elles sont enfants, Iris la magnifique la domine. Le destin de chaque soeur va basculer.
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— Je te demande pardon… Tu voulais me dire quelque chose ?

René croisa les bras, et prenant tout son temps, annonça à Marcel que sa plus grande frousse risquait bien de devenir réalité : les Chinois avaient recopié ses ordres de travers. Ils avaient mélangé les centimètres et les pieds english !

— Je viens de m’en apercevoir en détaillant les bons de commande de ton usine près de Pékin. Ils ont tout compris de travers et si tu veux empêcher le pire, faut que tu viennes voir tout de suite et que tu leur bigophones.

— Nom de Dieu ! rugit Marcel. Y en a pour des milliards ! Et tu me le disais pas.

Il se leva d’un bond, attrapa sa veste, ses lunettes, et s’engouffra dans l’escalier pour descendre dans le bureau de René.

René le suivit et, en passant devant Josiane, lui ordonna :

— Prends ton Bic et ton bloc… Y a du rififi chez les Chinetoques !

Josiane obtempéra et ils se précipitèrent tous les trois en bas.

Le bureau de René était une petite pièce, presque entièrement vitrée, qui donnait sur l’entrepôt. Au départ, ce devait être un vestiaire, mais René s’y était installé, trouvant que c’était plus pratique pour surveiller l’entrée et la sortie des marchandises. Et depuis, c’était le sanctuaire de René.

C’était la première fois que Josiane et Marcel se retrouvaient nez à nez depuis l’incident de la machine à café. René ouvrit les livres de comptes sur son bureau, puis se frappant le front, il s’écria :

— Putain ! J’ai oublié l’autre… le principal ! Il est resté dans l’entrée. Bougez pas, je vais le chercher.

Il sortit du bureau, tira la clé de sa poche et clic clac les enferma tous les deux. Puis il s’éloigna en se frottant les mains et en faisant claquer les boucles de sa salopette.

À l’intérieur du bureau, Josiane et Marcel attendaient. Josiane posa la main sur le radiateur et l’ôta aussitôt : il était brûlant ! Elle poussa un petit cri de surprise et Marcel demanda :

— Tu as dit quelque chose ?

Elle secoua la tête. Au moins, il l’avait regardée. Enfin il tournait la tête vers elle et ne se détournait pas, le nez pincé.

— Non… C’est le radiateur, il est brûlant…

— Ah…

Le silence retomba entre eux. On n’entendait que le bruit des vans, les cris des ouvriers qui lançaient des indications pour manœuvrer, à droite, à gauche, plus haut, des jurons qui éclataient quand les manœuvres trop brusques menaçaient de tout répandre à terre.

— Qu’est-ce qu’il fout ? grommela Marcel en regardant par la fenêtre.

— Il fout rien. Il fout qu’il voulait nous mettre tous les deux face à face et qu’il a gagné ! C’est du pipeau son histoire de commande foirée.

— Tu crois ça ?

— T’as qu’à essayer de sortir… M’est avis qu’on est enfermés. On est faits comme les Pieds Nickelés !

Marcel posa la main sur la porte du bureau, fit jouer la poignée dans tous les sens, la secoua, la porte resta fermée. Il tempêta et balança un coup de pied.

Josiane sourit.

— C’est que j’ai pas que ça à foutre, moi ! éclata Marcel.

— Moi non plus. Qu’est-ce que tu crois, que c’est le Club Med ici ?

L’air dans le bureau était chaud et fétide. Ça sentait la cigarette refroidie, le chauffage électrique poussé à fond et le pull en laine qui sèche sur une chaise. Josiane plissa le nez et émit un petit reniflement. Elle se pencha sur le bureau et vit collé contre le bas du radiateur un vieux pull jacquard étendu sur le dossier de la chaise. Il a oublié de l’emporter avec lui, il va attraper froid ! Elle se tourna vers la glycine et c’est à ce moment qu’elle aperçut le Cure-dents qui arrivait de son pas militaire.

— Merde, Marcel ! Le Cure-dents ! chuchota-t-elle.

— Planque-toi, fit Marcel, s’il lui vient l’idée de venir par là.

— Et pourquoi je me planquerais ? On ne fait rien de mal.

— Planque-toi, je te dis ! Elle va nous apercevoir en passant.

Il l’attira vers lui et ils tombèrent accroupis tous les deux contre le muret.

— Pourquoi tu trembles devant elle ? demanda Josiane.

Marcel lui mit la main sur la bouche et la coinça contre lui avec son bras.

— T’oublies toujours que c’est elle qui a la signature.

— Parce que tu as été assez con pour la lui filer.

— Arrête de vouloir faire la révolution tout le temps.

— Et toi, arrête de te faire couillonner !

— Oh ! ça va, la donneuse de leçons… Tu faisais moins la maligne l’autre jour près de la machine à café, hein ? Toute molle répandue dans les bras de ce bellâtre qui vendrait sa propre mère pour une dent en or !

— Je prenais un café… Tout simplement.

Marcel manqua s’étouffer. D’une voix assourdie, presque blanche, il protesta :

— Parce que t’étais pas dans les bras de Chaval peut-être ?

— On se frottait un peu, c’est vrai. Mais c’était juste pour te faire bisquer.

— Ben… t’as réussi.

— Oui… J’ai réussi. Et depuis tu me parles plus !

— C’est que tu vois, je m’attendais pas à ça…

— Tu t’attendais à quoi ? À ce que je te tricote des bonnets en laine pour tes vieux jours ?

Marcel haussa les épaules et, tirant sur la manche de sa veste, se mit à cirer le bout de ses chaussures.

— J’en avais marre, Marcel…

— Ah bon ? fit-il, faisant semblant d’être absorbé par la propreté de ses pompes.

— Marre de te voir repartir tous les soirs avec le Cure-dents ! Marre ! Marre ! Tu te dis jamais que ça me rend folle ? Toi installé pépère dans ta double vie, moi ramassant les miettes que tu veux bien me lâcher. Les attrapant du bout des doigts, sans faire de bruit, des fois qu’elle entende. Et ma vie qui défile à toute berzingue sans que je puisse lui mettre la main dessus. Des lustres que ça dure, nous deux ! Et on continue de se voir en cachette ! Et jamais tu m’emmènes comme une officielle, jamais tu me fais parader dans de beaux atours, jamais tu m’exhibitionnes au soleil des îles lointaines ! Non, pour Choupette, c’est le noir complet… Les menus à vingt balles et les fleurs en plastique ! Les parties de cuisses en l’air, Popaul qui s’épanouit et hop ! tu remballes tes petites affaires et tu rentres chez toi ! Oh, bien sûr… quand je klaxonne, quand je brandis la menace de sevrer Popaul, tu me files un bijou. Histoire de me faire patienter… de calmer la tempête dans ma tête. Sinon, que des promesses ! Des promesses à perpète ! Alors ce jour-là, j’ai craqué… Ce jour-là, en plus, elle m’avait agressée. C’était le jour où j’avais perdu ma mère et elle m’a interdit de pleurer au bureau. J’usurpais mon salaire, qu’elle a dit ! Je l’aurais massacrée…

Marcel écoutait, calé contre le muret. Il se laissait envahir par la musique des mots de Josiane et, peu à peu, la tendresse montait en lui. Sa colère retombait comme la voile d’un parachute qui se pose à terre. Consciente qu’il s’attendrissait, Josiane délayait son récit, l’agrandissait, y accrochait des larmes, des soupirs, des ex-voto, du mauve, du marron, du noir et du rose. Tout en chuchotant son drame, elle accompagnait le lent affaissement du corps de Marcel contre le sien. Il se tenait encore, il enfermait ses genoux entre ses mains pour ne pas se laisser choir contre elle, mais il tanguait doucement et se rapprochait.

— Ça a été dur de perdre ma mère, tu sais. C’était pas une sainte, loin de là, tu le savais ! Mais c’était ma mère… Je croyais que je serais forte, que j’encaisserais sans rien dire et puis vlan ! ça m’a fait comme un crochet dans le buffet, j’en ai perdu le souffle…

Elle lui prit la main et la posa entre ses seins, là où ça lui avait fait tellement mal. La main de Marcel devint chaude dans la sienne et retrouva sa place d’antan dans le sillon doux et rassurant.

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