Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
— La pointue ?
— Non, la ronde. La gentille. C’est plus que sérieux quand on jure sur ses couilles ! Tu parles ! Elles tombent en poussière si je me dédis. Et ça, Choupette, j’y tiens pas.
Josiane commença par glousser de rire puis elle éclata en sanglots.
C’était trop d’émotions pour la journée.
Une main aux griffes rouges et acérées vint se planter dans celle d’Iris qui poussa un cri et envoya, sans se retourner, un coup de coude furieux dans les côtes de l’assaillante qui couina de douleur. Non mais ! fulmina Iris en serrant les dents, faut pas vous gêner ! J’étais là avant. Et ce petit ensemble en soie crème ourlée de ganse marron que vous semblez convoiter, il est pour moi. J’en ai pas vraiment besoin, mais puisque vous semblez y tenir tant, je le prends. Et je prends le même en rose et en vert amande puisque vous insistez !
Elle ne pouvait voir son assaillante : elle lui tournait le dos dans la mêlée furieuse où mille bras, mille jambes jaillissaient, s’emmêlaient, mais elle comptait bien ne pas se laisser faire et poursuivit son repérage, penchée en avant, un bras tendu, l’autre crispé sur son sac pour ne pas qu’on le lui arrache.
Elle s’empara des articles convoités, referma ses doigts fermement sur ses prises et entreprit de se dégager de la meute déchaînée qui tentait d’attraper les articles en solde, au premier étage de la maison Givenchy. Elle s’arc-bouta, poussa, se démena, donna des coups de poing, des coups de hanche, des coups de genou, pour s’extirper de la horde qui la faisait tanguer. La main rouge traînait encore, tentant d’agripper, au hasard des poussées, ce qui se trouvait à sa portée. Iris la vit revenir comme un crabe obstiné. Alors, négligemment, calculant soigneusement son effet, Iris appuya de toutes ses forces avec le fermoir de sa gourmette et lui lacéra la peau. L’odieuse poussa un cri de bête blessée et retira sa main précipitamment.
— Non, mais ça va pas ! Vous êtes complètement timbrée ! vagit la propriétaire de la main rouge en essayant d’identifier l’assaillante.
Iris sourit sans se retourner. Bien fait ! Elle restera marquée longtemps et devra porter des gants, Scarface des beaux salons !
Elle se redressa, se dégagea de la mêlée des croupes anonymes et, brandissant sa prise, elle se précipita vers le rayon des chaussures qui, heureusement, étaient rangées par tailles, sur des étagères, ce qui rendrait la quête moins périlleuse.
Elle attrapa, à la volée, trois paires d’escarpins du soir, une paire de chaussures plates pour la journée, pour trotter à l’aise, et une paire de bottes en crocodile noires, un peu rock and roll mais pas mal, pas mal… bonne qualité de peau, se dit-elle en glissant la main à l’intérieur de la botte. Peut-être devrais-je voir s’il reste un smoking pour aller avec ces bottines ? Elle se tourna et, apercevant la horde rugissante des furies en action, décida que non. Le jeu n’en valait pas la chandelle. Et puis… elle en avait déjà tout un placard ! Des Saint Laurent, en plus ! Cela ne valait quand même pas la peine de se faire étriper. Que ces femmes sont redoutables, lâchées dans la jungle des soldes ! Elles avaient attendu une heure et demie sous la pluie battante, chacune serrant dans sa main le précieux carton qui lui permettait l’accès au saint des saints, une semaine avant Noël, en soldes extrêmement privés. Happy few, quantité limitée, occasions à saisir, prix sacrifiés. Un petit aperçu avant les vrais soldes de janvier. De quoi les mettre en appétit, les faire saliver, passer les fêtes de Noël à cogiter sur les emplettes à effectuer lors de la prochaine corrida.
Ce n’est pas n’importe qui, en plus, avait pensé Iris en les regardant alignées dans la rue. Des femmes d’industriels, de banquiers, d’hommes politiques, des journalistes, des attachées de presse, des mannequins, une actrice ! Chacune tendue dans son attente, dressée sur son carré de macadam afin qu’on ne lui pique pas son rang d’entrée. On aurait dit une procession de communiantes enfiévrées : la voracité brillait dans leurs yeux. L’avidité, la peur de manquer, l’angoisse de passer à côté de l’article qui changerait leur vie ! Iris connaissait la directrice de la boutique et était montée directement à l’étage, sans avoir à attendre, jetant un regard apitoyé à ces pauvres ouailles agglutinées sous la pluie.
Son téléphone sonna mais elle ne répondit pas. Faire les soldes demandait une concentration extrême. Son regard examina au rayon laser les étagères, les portants et les paniers posés à terre. Je crois que j’ai fait le tour, se dit-elle en mangeant l’intérieur de ses joues. Je n’ai plus qu’à picorer quelques babioles pour mes cadeaux de Noël et le tour est joué.
Elle s’empara, en passant, de boucles d’oreilles, de bracelets, de lunettes de soleil, de foulards, d’un peigne en écaille pour les cheveux, d’une pochette en velours noir, d’une poignée de ceintures, de gants – Carmen raffole des gants ! – et se présenta à la caisse, ébouriffée, essoufflée.
— Il vous faudrait un dompteur ici, dit-elle en riant à la vendeuse. Avec un grand fouet ! Et un lâcher de lions de temps en temps pour faire de la place…
La vendeuse eut un sourire poli. Iris jeta sa pêche miraculeuse sur le comptoir et sortit sa carte bleue avec laquelle elle s’éventa en remettant quelques mèches en place.
— Mon Dieu, quelle aventure ! J’ai cru mourir.
— Huit mille quatre cent quarante euros, dit la vendeuse en commençant à plier les articles dans de grands sacs en papier blanc au sigle de Givenchy.
Iris tendit sa carte.
Le téléphone sonna à nouveau ; Iris hésita mais le laissa sonner.
Elle compta le nombre de sacs qu’il lui faudrait porter et se sentit épuisée. Heureusement, elle avait réservé un taxi pour la journée. Il attendait en double file. Elle mettrait les sacs dans le coffre et irait prendre un café à la brasserie de l’Alma pour se remettre de ses émotions.
En tournant la tête, elle aperçut Caroline Vibert qui finissait de payer, Me Caroline Vibert qui travaillait avec Philippe. Comment a-t-elle pu avoir une invitation, celle-là ? se demanda Iris en lui adressant son plus beau sourire.
Elles échangèrent des soupirs de combattantes fourbues et brandirent chacune leurs sacs géants pour se consoler. Puis se firent un signe en langage muet : on va prendre un café ?
Elles se retrouvèrent bientôt chez Francis, à l’abri de la meute en furie.
— Ça devient dangereux, ce genre d’expéditions. La prochaine fois, je prends un garde du corps qui m’ouvre un chemin avec sa Kalachnikov !
— Moi, y en a une qui m’a scarifiée, s’exclama Caroline. Elle m’a enfoncé sa gourmette dans la peau, regarde…
Elle défit son gant et Iris, confuse, aperçut, sur le dos de la main, une large et profonde entaille où séchaient encore quelques gouttes de sang.
— Ces femmes sont folles ! Elles s’immoleraient pour un bout de chiffon ! soupira Iris.
— Ou elles immoleraient les autres, dans mon cas. Tout ça pour quoi en plus ? On en a plein nos armoires ! On ne sait plus qu’en faire.
— Et chaque fois qu’on sort, on pleure parce qu’on n’a rien à se mettre, enchaîna Iris en éclatant de rire.
— Heureusement toutes les femmes ne sont pas comme nous. Tiens, j’ai fait la connaissance de Joséphine, cet été. Faut le savoir que vous êtes sœurs ! Ça ne saute pas aux yeux.
— Ah bon… à la piscine de Courbevoie ? plaisanta Iris en faisant signe au garçon qu’elle prendrait un autre café.
Le garçon s’approcha et Iris se tourna vers lui.
— Tu veux quelque chose ? demanda-t-elle à Caroline Vibert.
— Une orange pressée.
— Ah, c’est une bonne idée. Deux oranges pressées, s’il vous plaît… J’ai besoin de vitamines après une telle expédition. Au fait, qu’est-ce que tu faisais à la piscine de Courbevoie ?