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Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:

Deux soeurs. La quarantaine. Iris, belle, très belle, riche, élégante, parisienne. Autrefois étudiante brillante, elle s'est mariée, et sa vie se résume en un tourbillon vain. Iris s'ennuie, rêve de devenir une autre. Joséphine est une littéraire, historienne spécialisée dans l'étude du XIIe siècle. Beaucoup moins belle, beaucoup moins à l'aise dans la vie. Mariée, elle a deux filles, vit en banlieue et se bat pour tenir debout. Un jour, à un dîner, Iris prétend qu'elle écrit. Entraînée par son mensonge, elle persuade sa soeur d'écrire un livre qu'elle signera, elle. Abandonnée par son mari, acculée par les dettes, Joséphine se soumet. Elle est habituée : depuis qu'elles sont enfants, Iris la magnifique la domine. Le destin de chaque soeur va basculer.
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L’homme en duffle-coat ne venait plus. Il avait sans doute fini ses recherches. Il traversait les rues de Paris en laissant une jolie blonde glisser la main dans sa poche…

Quand elle arrivait à la bibliothèque, elle posait ses livres sur la table, et le cherchait des yeux. Puis elle se mettait à travailler. Relevait la tête, le guettait, en se disant il est arrivé, il me regarde en cachette…

Il ne venait plus.

En bas de l’immeuble, elle croisa madame Barthillet qui la heurta sans la voir. Joséphine eut un mouvement de recul en l’apercevant. Une lueur de bête traquée brillait dans ses yeux. Elle baissa le regard quand elle vit Joséphine et avança en biais, en regardant ses pieds. Elles se croisèrent en silence. Joséphine n’osa pas lui demander des nouvelles de sa famille. Elle avait appris que monsieur Barthillet était parti.

Sa belle humeur du début de l’après-midi s’était enfuie. C’est d’un geste las qu’elle décrocha le téléphone qui sonnait quand elle ouvrit la porte de son appartement.

C’était monsieur Faugeron. Il la félicitait pour le chèque qu’elle avait déposé à la banque puis lui dit quelque chose qu’elle ne comprit pas tout de suite. Elle lui demanda de patienter un instant, le temps d’enlever son manteau et de poser son sac, puis reprit le téléphone.

— Ce chèque tombe à point nommé, madame Cortès. Vous êtes à découvert depuis trois mois…

Joséphine, la bouche sèche, les doigts crispés autour du téléphone, ne pouvait pas parler. À découvert ! Depuis trois mois ! Pourtant elle avait fait ses comptes : son solde était positif.

— Votre mari a ouvert un compte à son nom avant de partir pour le Kenya. Il a fait un gros emprunt et n’a honoré aucun des remboursements prévus à partir du 15 octobre…

— Un emprunt, Antoine ? Mais…

— Sur son propre compte, madame Cortès, mais vous êtes responsable. Il avait promis de rembourser et… Vous avez dû signer des papiers, madame Cortès ! Souvenez-vous…

Joséphine fit un effort et se rappela, en effet, qu’Antoine lui avait fait signer de nombreux formulaires de banque avant de partir. Il avait parlé de plan, d’investissement, d’assurance pour l’avenir, de pari à prendre. C’était au début du mois de septembre. Elle lui avait fait confiance. Elle signait toujours les yeux fermés.

Elle écouta, comme dans un mauvais rêve, les explications du banquier. Grelottant dans la lumière blafarde de l’entrée. Il faudrait que je pousse le chauffage, il fait trop froid. Les dents serrées, recroquevillée sur la chaise près du petit meuble où se trouvait le téléphone, les yeux fixés sur la trame usée de la moquette.

— Vous êtes responsable en son nom, madame Cortès. J’ai le regret de vous le dire… Maintenant, si vous voulez passer à la banque, nous pouvons aménager votre dette… Vous pourriez aussi demander à votre beau-père de vous aider…

— Jamais, monsieur Faugeron, jamais !

— Pourtant, madame Cortès, il va bien falloir…

— Je me débrouillerai, monsieur Faugeron, je me débrouillerai…

— En attendant, ce chèque de huit mille douze euros comblera le trou laissé par votre mari… Les échéances sont de mille cinq cents euros par mois, donc faites le calcul vous-même…

— J’ai fait des achats cet après-midi, parvint à articuler Joséphine. Pour les filles, pour le Noël des filles… J’ai acheté un ordinateur et… Attendez, j’ai les tickets de carte bleue…

Elle fouilla dans son sac, arracha son porte-monnaie, l’ouvrit en toute hâte et en extirpa les relevés de carte bleue. Additionna lentement les sommes dépensées et les annonça au banquier.

— Ce sera juste, madame Cortès… Surtout s’il n’honore pas la traite du 15 janvier… Je ne voudrais pas vous affoler en cette période de Noël mais ce sera juste.

Joséphine ne savait plus que dire. Son regard tomba sur la table de la cuisine où trônait sa machine à écrire, une vieille IBM à boule que lui avait donnée Chef.

— Je ferai face, monsieur Faugeron. Laissez-moi le temps de me retourner. On m’a promis, ce matin, un autre travail bien rémunéré. C’est une question de jours…

Elle disait n’importe quoi. Elle était en train de se noyer.

— Il n’y a pas urgence, madame Cortès. On se revoit début janvier, si vous voulez, vous aurez peut-être des nouvelles…

— Merci, monsieur Faugeron, merci.

— Allez, madame Cortès… ne vous tourmentez pas, vous vous en sortirez ! En attendant, essayez de passer de bonnes fêtes de Noël. Vous avez des projets ?

— Je vais chez ma sœur à Megève, répondit Joséphine tel un boxeur sonné que l’arbitre est en train de compter.

— C’est bien de ne pas être seule, d’avoir une famille… Allez, madame Cortès, bonnes fêtes de Noël.

Joséphine raccrocha et tituba jusqu’au balcon. Elle avait pris l’habitude de s’y réfugier. Du balcon, elle contemplait les étoiles. Elle interprétait un scintillement, un passage d’étoile filante comme un signe qu’elle était écoutée, que le ciel veillait sur elle. Ce soir-là, elle s’agenouilla sur le béton, joignit les mains et, levant les yeux au ciel, elle récita une prière :

« Étoiles, s’il vous plaît, faites que je ne sois plus seule, faites que je ne sois plus pauvre, faites que je ne sois plus harcelée. Je suis lasse, si lasse… Étoiles, on ne fait rien de bien toute seule et je suis si seule. Donnez-moi la paix et la force intérieure, donnez-moi aussi celui que j’attends en secret. Qu’il soit grand ou petit, riche ou pauvre, beau ou laid, jeune ou vieux, ça m’est égal. Donnez-moi un homme qui m’aimera et que j’aimerai. S’il est triste, je le ferai rire, s’il doute, je le rassurerai, s’il se bat, je serai à ses côtés. Je ne vous demande pas l’impossible, je vous demande un homme tout simplement, parce que, voyez-vous, étoiles, l’amour, c’est la plus grande des richesses… L’amour qu’on donne et qu’on reçoit. Et de cette richesse-là, je ne peux pas me passer… »

Elle inclina la tête vers le sol en béton et se laissa aller en une infinie prière.

C’est au 75 de l’avenue Niel que Marcel Grobz avait établi ses bureaux. Pas très loin de la place de l’Étoile, pas très loin non plus du boulevard périphérique. « Un côté fric, un côté chic », s’esclaffait-il quand il faisait visiter son domaine ou « ça entre à un centime, ça ressort à dix euros ! » quand il était seul avec René.

Il avait acheté, il y avait des années, un immeuble de deux étages, dans une cour pavée, où courait une glycine dessinant des ronds et des festons. Elle lui avait tapé dans l’œil. Le jeune Marcel Grobz cherchait un endroit frais et bourgeois pour y loger son entreprise. « Bon Dieu ! s’était-il exclamé en voyant le lot qu’on lui proposait pour une bouchée de pain, voilà qui fera bel effet ! » et il bichait comme un pou sur la tête d’un teigneux. « On se croirait dans un couvent de carmélites ! Ici, on me parlera avec respect, et on attendra si je suis en retard d’une traite ! Cet endroit respire la bonhomie, la douceur provinciale, l’affaire honnête et prospère. »

Il avait tout acheté : l’immeuble et l’atelier, la cour et la glycine, et d’anciennes écuries aux fenêtres cassées qu’il avait aménagées pour en faire des locaux supplémentaires.

C’est là au 75 de l’avenue Niel que son entreprise avait pris son envol.

C’est là aussi qu’un beau jour d’octobre 1970, il avait vu arriver René Lemarié, un jeune gars, de dix ans son cadet, dont la taille étranglée de jeune fille s’évasait jusqu’à des épaules de cariatide ; le crâne rasé, le nez cassé, le teint rouge brique, un sacré gaillard ! s’était dit Marcel en écoutant les arguments de René qui cherchait une place. « C’est pas pour me vanter, mais je sais tout faire. Et je lanterne pas. J’ai pas un nom qui se dévisse, je sors pas de Polytechnique, mais je vous rendrai service ! Prenez-moi à l’essai et vous me supplierez de rester. »

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